Critique : Entre les frontières

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Israël, France, 2016
Titre original : Bein gderot
Réalisateur :
Distribution : Météore Films
Durée : 1h25
Genre : Documentaire
Date de sortie : 11 janvier 2017

Note : 3/5

Dans ce siècle marqué par le déplacement massif de populations, il y a des réfugiés partout, qui ne sont hélas bienvenus nulle part. A l’exception éventuelle et éminemment temporaire de l’Allemagne, qui paie désormais sa culture éphémère de l’accueil par une crispation sociale et politique grandissante. Le cinéma, documentaire et de fiction, tient depuis longtemps compte de ce phénomène, le plus souvent en menant de grandes campagnes d’attendrissement face au sort misérable de ces hommes, femmes et enfants déracinés. La démarche de , un réalisateur normalement encore plus nombriliste qu’Alain Cavalier, vise au contraire à donner un aperçu plus distancié, voire intellectualisé, de l’injustice qui frappe les parias de la société israélienne. s’inscrit en effet dans la lignée de documentaires de prison, tels que Tête d’or de Gilles Blanchard et César doit mourir des frères Taviani, qui cherchent à sublimer par la mise en scène de théâtre la monotonie d’une existence désolante.

Synopsis : Fin 2013, le centre de détention de Holot est ouvert en plein désert du Néguev, près de la frontière égyptienne. L’administration israélienne peut y retenir sans limitation de durée des réfugiés clandestins, venus de Somalie et d’Erythrée, qui doivent répondre à trois appels quotidiens et dormir sur place. S’ils ne se plient pas au règlement, ils sont incarcérés à la prison de Saharonim, toute proche. Le réalisateur accompagne le metteur en scène Chen Alon, qui monte un atelier de théâtre près du camp. Les réfugiés, pour la plupart sur le sol israélien depuis de nombreuses années, pourront y exprimer les causes et les circonstances de leur exode.

La parenthèse dans la parenthèse

Il y a différentes façons de représenter l’horreur d’un peuple chassé de chez lui. Celle choisie par pour son nouveau documentaire est probablement ce que nous avons vu de plus détaché et enjoué en la matière, où la tragédie collective côtoie habituellement celle, encore plus viscéralement éprouvante, du destin individuel anéanti. Pourtant, sa volonté d’apporter un cadre constructif à une situation suspendue dans le temps et dans l’absence de droits ne fait que prolonger l’effet de mise en abîme auquel le cinéma participe par essence. Tout ce qu’il faudra alors au spectateur pour participer émotionnellement au spectacle, c’est de creuser davantage dans ce double dispositif de représentation – d’abord le cinéma, puis le théâtre – pour y discerner malgré tout les mêmes traumatismes et les mêmes épreuves qu’aurait relayés un documentaire au propos plus direct. La qualité de l’interprétation s’appuie ainsi expressément sur l’improvisation et l’amateurisme, puisque la vocation de l’atelier est certainement pas de trouver une nouvelle vedette et non plus de créer à tout prix une pièce pour un public en manque de militantisme. Les séances successives, à l’instar du documentaire dans son ensemble, remplissent avant tout une fonction thérapeutique, comme pour mieux donner des repères aux clandestins éternels et à nous, qui les observons avec intérêt, mais sans pitié.

Chaises musicales dans le no man’s land

L’engagement certain qu’ exprime avec vise principalement un état israélien incapable de faire preuve d’humanité. Les agents concrets de cette maltraitance larvée sont d’ailleurs largement absents de l’image, à l’exception passagère de quelques soldats, qui empêchent les manifestants de rebrousser chemin afin de quitter la terre inhospitalière d’Israël. De même, l’équipe n’a visiblement pas eu l’autorisation de filmer à l’intérieur du camp de Holot. Il suffit cependant de quelques témoignages d’occupants à longue durée de cette institution douteuse, suite à la décision de la cour suprême du pays de suspendre à terme son fonctionnement, pour mesurer tout le désarroi philosophique qu’elle inspire. Les hommes qui participent à l’atelier ont, eux, au moins gardé une relative joie de vivre ou plutôt la faculté de faire abstraction de leur misère personnelle le temps de quelques exercices d’improvisation plus ou moins abstraits. C’est également cette volonté de s’investir dans un programme commun, aussi palliatif son effet soit-il, qui confère une force de résistance subtile, mais puissante, à l’activité de ces acteurs improvisés et des artistes qui les encadrent, sans volonté de manipulation aucune.

Conclusion

Grâce à , poursuit avec détermination son chemin de trublion dans le microcosme du cinéma israélien. Son but n’est pas d’accuser aveuglement un système moralement intenable, mais de montrer que, même au sein d’un contexte si précaire, quelque chose de beau et de solidaire peut éclore. C’est donc moins le contenu du spectacle qui importe ici, que son existence même, sous forme d’une poche de résistance au moins aussi utile, en termes de reconstruction individuelle de ces hommes aux abois, que toutes les cellules de soutien psychologique réunies.

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