Dossiers — 26 juillet 2013
Je les connais bien, je leur ai serré la main #11

Je vais continuer la série des mauvais souvenirs de festivals, entamée avec Samy Naceri il y a deux semaines. Cette semaine, ce n’est pas un souvenir douloureux mais cinq qui se pressent sous mes doigts, et que je ne résiste pas à vous narrer, vous, mes 2 ou 3 fidèles lecteurs (c’est du moins ce que je déduis de l’absence quasi totale de commentaires ou de réactions à mes papiers ici-même). Et comme je suis joueur, je les classe dans l’ordre croissant sur l’échelle du mauvais souvenir, débutant par le douloureusement grinçant pour terminer par l’horreur absolue.

Dario Argento

1 – Gerardmer, 2002 ou 2003 / je ne me souviens plus très bien. Nous accueillons dans la cité vosgienne le maître du film d’horreur grand guignol, l’homme aux hectolitres de sang coloris rouge peinture (fort peu crédible) et des « comédiennes » toujours peu habillées mais aux cris stridents, j’ai nommé . J’ai lu son nom 576 fois environ dans les colonnes de Mad Movies une vingtaine d’années auparavant, je suis donc (légèrement, il ne faut pas exagérer non plus) ému à l’idée de l’accueillir à mes côtés sur scène. Je dois dire une courte biographie du réalisateur italien avant sa venue, aussi je récupère celle que nous avons imprimée dans le programme du festival et j’y pioche les éléments que j’estime les plus marquants de sa carrière. Arrive la soirée ; après le petit speech d’introduction et le film d’hommage, j’accueille Dario Argento. Il monte sur scène, armé d’un micro, attend le silence dans la salle comble, se tourne vers moi et débute par ces mots : « Je voudrais commencer par dire que ce que vous avez dit est faux… Je n’ai jamais été l’assistant de Mario Bava. » La salle siffle et me hue, je suis confondu et m’excuse. Et puis il parle, je traduis, séance photo, etc. Le public a déjà oublié, il est déjà passé à autre chose. Moi, non. Je me sens très mal, et c’est de ma faute : l’erreur est bel et bien imprimée dans le programme, mais je n’ai pas vérifié l’information sur le net… Depuis ce jour, je vérifie toujours mes informations et je fais relire tous mes discours à la direction du festival.

Dario Argento est revenu présider le jury de Gerardmer en 2011. J’ai animé une conférence de presse en sa compagnie ; il y fut fort aimable et courtois.

(c) David Rault

(c) David Rault

2 – Marrakech, 2004. C’est la première fois que je participe à ce festival, je n’en connais pas encore les us et coutumes. Je ne suis pas encore au fait des traditions à respecter et des habitudes des festivaliers et des journalistes locaux. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le baptême du feu fut mouvementé. J’apprends que je suis chargé d’animer la conférence de presse du grand acteur ; perspective qui m’enchante autant qu’elle me terrifie un peu, je dois bien l’avouer. La conférence de presse doit avoir lieu dans une salle de cinéma, l’acoustique depuis la scène y est médiocre, les appareils de traduction ne fonctionnent guère, cela commence donc très bien. Des gardes du corps se placent de chaque côté de la scène et la conférence commence. En fait de conférence, c’est à un déluge ininterrompu de questions hallucinantes que j’assiste, le public prenant la parole au débotté, sans attendre le micro, parlant par-dessus le brouhaha, s’énervant ou s’extasiant devant la star que tout cela amuse, à vrai dire. Une femme demande à le nom de son hôtel pour passer la nuit dans son lit. Un homme très énervé lui dit qu’après avoir joué un marocain voleur dans un film des années 1970, le Maroc lui rend hommage, et lui demande s’il n’a pas honte. Une autre femme, ne parvenant pas à poser sa question, monte sur scène et s’assied à la table de conférence, exactement à côté de , pour la lui poser, sous le regard du vigile totalement impassible et donc inutile. Et tout le reste est à l’avenant, à tel point qu’à un moment donné, je me penche vers James Bond pour lui glisser à l’oreille que je suis désolé et confus devant l’effroyable niveau des questions. Et là, il se penche vers moi et me dit en souriant : « don’t worry, I’m used to it ».

La classe, le Sean, jusqu’au bout.

Pour la petite histoire, ce festival 2004 fut un festival de problèmes, à tel point que je fis un malaise cardiaque dans l’avion du retour, des électrodes sur la poitrine pendant tout le voyage. Un vrai bonheur.

(c) David Rault

(c) David Rault

3 – Alors lui… Un metteur en scène de légende, qui a réalisé pas mal de films cultes ;

Scarface, Carrie, The Untouchables, Snake Eyes ou Blow Out, pour ne citer que ceux que j’aime. Brian DePalma est à Cognac pour le festival du film policier, en 2001. C’était peu de temps après (ou peu de temps avant) la sortie de Femme Fatale, le second film (après Snake Eyes) de DePalma dont la musique était signée du génie musical Ryuichi Sakamoto. Je me dis que j’ai là l’occasion d’échanger deux mots avec l’artiste. Un jour, je suis dans une des salles du festival, peu de temps avant la projection d’un film de la compétition, et je vois DePalma arriver seul (comme à son habitude), en dandinant son corps très large et très lourd, vêtu comme un gentleman farmer (pantalon de velours usé et troué, veste beige informe). Il s’assoit en bord de rang. Je respire un grand coup et je vais le voir. Je me penche et lui dit à quel point je trouve que c’était une bonne idée de sa part de demander à Ryuichi Sakamoto de lui composer la musique de ses deux derniers films. Il me regarde avec dans son regard tout l’inconfort que suscite mon intrusion dans son périmètre immédiat, et mâchonne quelque chose du genre « ah oui peut-être, je ne sais pas, oui oui au revoir ». Bon. Je me dis que ce n’est pas son jour. Je le laisse en paix.

Deux jours plus tard, Je suis sur scène pour animer la soirée anniversaire du festival de Cognac, celle-là même pour participer à laquelle DePalma a été invité. Il y a du beau monde à mes côtés, de Adrien Brody (fort sympathique au demeurant) à George Lautner en passant par Alain Delon ou Marion Cotillard. Des sièges sont disposés sur la scène, étiquetés du nom de chacun. Celui qui se trouve juste à côté de moi restera vide pendant toute la soirée. Il porte le nom de Brian DePalma. J’apprendrai plus tard qu’il a décidé de rester dans sa chambre d’hôtel, ce qui mettra quelques personnalités du festival dans une forte rage.

Quelques années plus tard, j’apprends que DePalma sera présent à Deauville pour présenter son film Redacted. C’est moi qui suis chargé de procéder à la conférence de presse. Je prend place à la table et indique le siège à DePalma, bizarrement vêtu sous un soleil de plomb avec son pantalon aussi noir que sa lourde veste et ses baskets blanches. Dès que la conférence commence, je comprends que cela ne va pas être une partie de plaisir. Je lui dit, juste avant, qu’il n’est pas obligé de faire de pauses, que j’ai l’habitude de traduire d’un trait, pour ne pas couper les talents. Il va alors faire TOUTE la conférence de presse en parlant très lentement et en s’arrêtant tous les 5 mots, en me regardant. L’enfer.

(c) David Rault

(c) David Rault

4 – J’ai aimé * le jour où j’ai découvert Pulp Fiction, il y a longtemps donc. Je l’avais aperçu dans Jurassic Park, mais à l’époque je n’y avais pas prêté attention. Il a réussi à me bluffer dans pas mal d’autres films, et j’étais assez excité à l’idée de le rencontrer. Je l’ai tout d’abord croisé à Deauville, lorsqu’il est venu présenter le fort dispensable Rules of Engagement de William Friedkin. Il était sympathique, sans plus. Je me souviens de son costume en velours noir et de sa Kangol vissée sur la tête 24H/24, de son allure de gangsta à la villa Orange avec une midinette bas-normande à chaque bras, et c’est à peu près tout. Je le revois à Deauville quelques années plus tard, il est venu accompagner le sympathique Lakeview Terrace et tire ostensiblement la gueule pendant tout son séjour. Rasé de près, costard grisâtre, Kangol sur la tête, petites lunettes en métal et poing fermé sur la joue, le personnage est aussi loin de son image cool que possible. Je n’ai aucun contact avec lui cette année-là.

Je revois Samuel Jackson à Beaune pour la seconde édition du festival du film policier, en avril 2010. Je dois animer sa conférence de presse, qui a lieu un après-midi dans la salle de projection. Un canapé est installé sur la scène, je lui fais face, assis sur un fauteuil. Il arrive, sa Kangol sur la tête évidemment, me serre la main, prend un air très décontracté et s’assoit en arrière, avec l’air du type qui a décidé de ne pas m’aider sur ce coup là. Et effectivement, il ne m’a pas aidé. Je dois lui poser des questions avant de donner la parole au public ; j’ai préparé quelques questions, dont je ne me souviens évidemment plus du tout aujourd’hui ; mais dans une de ces questions, j’avais décidé de faire une allusion très « cinéphile » au fait que dans Pulp Fiction, il se fait appeler « Pitt » au début du film (si, si, vérifiez). Je lui pose, et je me prends le four ultime. Il me regarde, et dit « No, in Pulp Fiction, my name is Jules ». Et prend un air dépité face au crétin en face de lui, d’autant que quelques ados dans le public commencent à dire « bah oui, hé c’est Jules ». Je tente d’expliquer la scène où non, c’est Pitt ; et puis j’abandonne. La conférence de presse se poursuit. Et puis elle se termine. Et puis il s’en va. Et je peux enfin éponger la sueur dans mon dos.

Samuel L. Jackson est toujours un formidable acteur. Mais il vaut mieux l’avoir en DVD que dans son salon.

*Leroy, pas Lee

(c) David Rault

(c) David Rault

5 – Last but not least, voici le gros morceau, celui que j’ai gardé pour la fin. Septembre 2007, , légende du cinéma américain, réalisateur de 12 angry men, Serpico, Dog day afternoon, bref du très gros, vient à Deauville où il se verra remettre un trophée pour l’hommage qui lui est rendu. Et c’est à moi que revient ce soir là l’honneur de le traduire sur scène, devant les 1500 spectateurs du C.I.D. Je suis en smoking et dans mes petits souliers ; la presse, les membres du jury, la terre entière est là, et je stresse un peu plus que d’habitude. Je n’ai pas fait de répétitions, imbécile que je suis, persuadé de connaître le job au bout de 8 ans. Seulement, cette fois-ci, sur la scène, se trouvent deux pupitres, donc impensables à déplacer, et je suis derrière celui qui se trouve le plus à l’extérieur de la scène, 40 bons centimètres derrière celui de Lumet. De plus, placé ainsi, je n’entend presque pas les moniteurs de retour son ; bref, je n’entend pas ce que dit Lumet et je ne peux pas voir ses lèvres, alors que la salle, elle, entend parfaitement. Et dans le feu de son interminable discours, il y a un mot que je ne saisis pas. Je tente de traduire ce que j’ai compris, mais je me trompe, et la salle toute entière me reprend… Et Sidney Lumet ne comprend pas pourquoi le public rigole, et se tourne vers moi, et aargghh au secours réveillez moi de ce cauchemar.

Finalement, je traduirai le reste correctement, tout cela sera oublié, la soirée sera formidable… Et moi je dormirai fort peu après n’avoir rien mangé. Sidney Lumet décèdera quatre ans plus tard, et à cette nouvelle je n’aurai que ce souvenir qui reviendra à la surface. Quelle tristesse.

C’est incroyable… J’ai officié à plus de 60 festivals, de Cannes à Marrakech en passant par Deauville et autres. J’ai traduit sans la moindre erreur et sans le moindre oubli des heures et des heures de discours, et le public m’apprécie et m’applaudit toujours avec autant de chaleur. Mais ces 4 ou 5 souvenirs restent et me hantent, des années plus tard. En les écrivant ce soir, je me sens mal, je l’avoue.

Des milliers de mains qui applaudissent, c’est très agréable, mais ça ne suffit pas à effacer celle qui envoie une claque, fut-elle unique.

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David Rault

Cet article a été rédigé par David Rault, Chroniqueur de Critique Film. Twitter : @davidrault