Critique : In Jackson Heights

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Etats-Unis, 2015
Titre original : In Jackson Heights
Réalisateur :
Distribution : Sophie Dulac Distribution
Durée : 3h09
Genre : Documentaire
Date de sortie : 23 mars 2016

Note : 3/5

Frederick Wiseman tourne des documentaires depuis près d’un demi-siècle. Il y procède chaque fois de la même façon : en plantant sa caméra dans un microcosme professionnel ou social et en observant sans hâte son fonctionnement. Le talent considérable du réalisateur consiste alors à conférer une identité propre à ces chroniques ponctuelles, bien que le dispositif demeure identique à peu de choses près. Si les distributeurs et le public français s’étaient rendu compte plus tôt de la valeur de cette filmographie hors pair, les films de Wiseman auraient pu être le pendant documentaire de ceux sortant chaque année de Woody Allen, capable d’un rythme de travail aussi soutenu que le réalisateur de In Jackson Heights. Soyons au moins reconnaissants que ses films-fleuve sortent en France depuis le début de la décennie pour nous permettre de nous familiariser sur le tard avec le regard saisissant qu’il porte – sans le moindre jugement et sans effets voyants de mise en scène – sur des hommes et des femmes ordinaires.

Synopsis : Le quartier de Jackson Heights à New York se distingue par son caractère cosmopolite. Ses habitants venus du monde entier parlent 167 langues différentes. Cette population disparate vit paisiblement ensemble, avec les centres associatifs comme points convergents de leurs intérêts. Tandis que le conseiller municipal est particulièrement fier de la visibilité de la communauté gaie, par exemple lors de la parade annuelle, les immigrés latino-américains s’organisent pour faire valoir leurs droits. Quant aux petits commerçants, encore nombreux dans ce coin populaire de la métropole, ils craignent d’être évincés au profit de grandes enseignes internationales.

Vive la diversité

Frederick Wiseman aime prendre son temps. Cette remarque ne s’applique point à son rythme de travail, d’une régularité et d’une efficacité incroyables, puisqu’il nous sort pratiquement chaque année un film de plus de trois heures. Non, le réalisateur aime accorder du temps aux choses et aux personnes qu’il filme, afin de faciliter l’immersion dans un univers qui nous semble d’abord étranger, mais dont nous nous sommes entièrement imprégnés à la fin du documentaire. Chacun de ses films s’apparente alors à une invitation au voyage, sauf que ces trajets vers l’inconnu ne relèvent nullement du tourisme-voyeurisme de masse, mais qu’ils dévoilent au contraire la beauté et la noblesse de la banalité quotidienne. Dans le cas présent, il aurait été facile de concocter un pamphlet platement partisan d’une diversité des cultures et des styles de vie. Ce n’est évidemment pas la façon de procéder de Wiseman, qui se contente de montrer des marchandises variées aux couleurs vives pour célébrer subtilement les différents courants qui sont représentés dans le voisinage. Même s’il existe quelques points de repères, comme des lieux emblématiques ou des personnages récurrents, le récit tend plus vers le portrait d’une atmosphère, que vers un état des lieux exhaustif d’un quartier en sursis.

Nord Sud Est Ouest

Car des choses pas forcément plaisantes se passent à Jackson Heights. L’identité si précieuse de Queens risque en effet de s’effacer au profit d’une uniformité des classes sociales et des priorités qui a déjà aseptisé le centre de New York. La caméra de Frederick Wiseman se fait discrètement le témoin de ces changements inévitables, en suivant par exemple les démarches des activistes qui veulent alerter la population sur le vote prochain d’un nouveau plan d’urbanisme. Elle enregistre également un vieillissement de plus en plus perceptible de la population, même si son attachement quasiment exclusif à l’espace public pourrait expliquer l’omniprésence des vieux plus ou moins vigoureux. L’intimité des personnes est en effet volontairement absente du cadre, qui ne s’intéresse qu’au rôle qu’elles jouent dans le contexte de la vie en communauté sur la voie publique. Les observations touchantes ne manquent pourtant pas dans In Jackson Heights, comme cette dame âgée qui est assise sans vie sur une chaise dans le hall d’accueil du centre et qu’on retrouve quelques minutes plus tard, transformée miraculeusement par la musique de son pays d’origine qu’elle chante à tue-tête. Aucun détail ne paraît en effet assez anodin pour ne pas mériter l’inclusion dans ce collage étonnamment harmonieux et fluide. Il en résulte un vibrant hommage à cette communauté laissée-pour-compte, voire sur le point d’être expulsée hors de la ville.

Conclusion

A l’image de ces états au cœur de l’Amérique que l’on ne fait que survoler, parce qu’ils ne représentent soi-disant aucun intérêt culturel, Jackson Heights est le genre de quartier que la classe moyenne ne fait que traverser en métro aérien. Ce remarquable documentaire, qui confirme tout le bien que l’on pense de Frederick Wiseman, lui érige pourtant un formidable monument filmique, au propos à la fois neutre et doucement engagé. Fidèle à son mode opératoire éprouvé, le réalisateur y fuit comme la peste la manipulation du spectateur, afin de lui permettre de mieux cerner l’essence de la réalité sociale et de la richesse culturelle de cette communauté cosmopolite.

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