Nécrologie News — 29 avril 2015
Décès du réalisateur René Féret

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René Féret est mort à l’âge de quatre ans en 1939. René Féret, né le 27 mai 1945,  est mort quelques semaines avant son soixante-dixième anniversaire dans la nuit du 27 au 28 avril 2015. Les deux affirmations sont exactes et reflètent l’étrange configuration de la naissance d’un réalisateur attachant qui vient de disparaître, un mois et demi après la sortie de Anton Tchekhov – 1890 (toujours visible en salles, voir notre critique) qui restera comme son dernier long-métrage.

Anton Tchekhov 01

Son œuvre aura été marquée par un regard romancé sur l’histoire de sa famille, sa propre vie et celle de ses parents. René Féret partageait donc son prénom avec un frère aîné, disparu six ans avant sa naissance et dont il hérita du prénom comme une négation de cette tragédie qui planera néanmoins sur les relations entre les membres de cette famille, l’enfant étant décédé de façon accidentelle chez l’un des frères de son père. «Une image immobile a hanté mon enfance, la photographie en noir et blanc d’un enfant de quatre ans auquel ma mère me faisait ressembler et dont je porte le prénom».

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Cette histoire dramatique sera au cœur de plusieurs de ses longs-métrages, notamment le bouleversant Baptême tourné en 1988, l’un des plus beaux films français des années 80. Comme pour exorciser cette réincarnation qui a plané sur son enfance, il filme la rencontre de ses parents ainsi que la naissance et le décès de celui qui fut son jumeau par le prénom. Baptême sera l’un de ses très rares vrais succès et obtiendra trois citations aux César pour ses acteurs, Jacques Bonnaffé (acteur dans un second rôle), Valérie Stroh (jeune espoir féminin) et Jean-Yves Berteloot (jeune espoir masculin). Il montera une version longue pour la télévision (deux fois 90 minutes), une mode de l’époque comme en témoignent les versions délayées de Jean de Florette / Manon des Sources, Camille Claudel ou Roselyne et les Lions. Avant d’être un scénario, Baptême est aussi un roman (le seul qu’il écrira) publié chez Robert Laffont en 1990.

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Formé à l’Ecole Nationale d’Art Dramatique de Strasbourg, il débute comme acteur de théâtre, un choix de carrière qui ressemble dans certains de ses propos à un besoin de se réapproprier son identité. Il suit une formation théâtrale, étant notamment l’élève de , l’un des fondateurs de l’Actors Studio et le réalisateur de Demain ce seront des hommes. René Féret le site d’ailleurs comme la source d’inspiration indirecte de Baptême. Un exercice lors de l’un de ses cours étant de recréer un souvenir émotionnel, il choisit d’évoquer la dernière fois qu’il vit son père, ce qui lancera l’écriture de ce film.

Histoire de Paul affiche

René Féret signe son premier long-métrage en tant que réalisateur en 1975, , qui reçoit le Prix Jean-Vigo et obtient l’avance sur recettes sur film après réalisation, 200 000 francs qui lui permettront d’éponger les dettes de ce tournage tourné en toute indépendance, comme le seront la plupart de ses longs-métrages. Il y évoque ses débuts d’acteur, sa dépression intense après le décès de son père et son internement dans un hôpital psychiatrique (en plein mai 68!).

La Place d'un autre 01

En 1994, La Place d’un autre (avec Samuel Le Bihan dans « son rôle ») reviendra de façon différente sur cet épisode de sa vie ainsi que sur ses origines placées sous l’ombre de son double, évoqué encore dans L’enfant du pays en 2003 où son père de fiction (Antoine Chappey) prononce cette phrase terrible qui se voulait rassurante : « Le véritable Paul, c’est celui qui est vivant ». La lutte contre l’oubli et la négation des souvenirs est aussi un thème récurrent de son œuvre, ce qui se confirme très largement dans son deuxième long-métrage en 1977, celui qui a eu le plus de succès : .

La Communion Solennelle affiche

À l’occasion de cette réunion de famille, la mémoire collective des invités se révèle via des flash-back plus ou moins lointains qui révèlent leurs liens comme des souvenirs partagés collectivement. Une soixantaine d’acteurs fait vivre les personnages d’aujourd’hui et d’hier, le passé éclairant le présent, là encore une constante de son œuvre. Avant de se lancer dans ce projet ambitieux relevant d’un épique intime (il l’a écrit en parlant avec des membres de sa famille pour retracer ses origines et celles de ses proches qui s’étaient brouillés), il produit Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma soeur et mon frère… de , une expérience qui lui sera utile pour ce tournage et pour le reste de sa carrière. Il sera souvent son propre producteur, notamment sur ses dernières œuvres et tournera par ailleurs souvent avec des acteurs issus de la compagnie Vincent-Jourdheuil qui font également partie de la troupe d’Allio, comme Jean Benguigui, Philippe Clévenot ou Philippe Nahon.

La Communion Solennelle

La Communion Solennelle sera présenté en compétition officielle à Cannes en 1977 et réunira plus de 500 000 spectateurs. Il confirme ici son besoin de revisiter l’histoire de sa famille autant dans un registre très intime qu’avec une portée universelle. La beauté de son cinéma était là, dans cette relative impudeur transcendée par sa capacité à rendre son propos accessible au ressenti de tous. Le tweet hommage évoque d’ailleurs cet aspect de son art : «Un cinéaste intimiste de l’épopée familiale. […] D’un rien, il faisait tout». La distribution réunit notamment Marcel Dalio (auquel il consacrera un documentaire en 1980), Philippe Léotard, Philippe Nahon, Ariane Ascaride, , Véronique Silver, Myriam Boyer, Roland Amstutz, Monique Mélinand et René Allio lui-même dans le rôle de son père. Le nom Gravet apparaît la première fois et deviendra le nom de sa famille de substitution jusqu’à apparaître dans l’un des titres, en 1996 et jusqu’au Prochain Film où Antoine Chappey et Frédéric Pierrot sont eux aussi des frères Gravet.

Antoine Chappey et Frédéric Pierrot dans Le Prochain Film

Antoine Chappey et Frédéric Pierrot dans Le Prochain Film

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Après ce coup d’éclat, il tente deux projets radicalement différents produits par UGC en 1980. Fernand sera un échec cuisant, retiré des salles après seulement deux semaines d’exploitation. Il enchaîne aussitôt avec L’Enfant roi qu’il improvise dans la foulée et qui restera sur les étages d’un commun accord avec René Féret, déçu du résultat. Les prémices de ce film invisible, où il mêlait sa rupture avec sa femme (qui jouera son propre rôle) à un nouveau projet, semblent annoncer Le Prochain film, une belle réussite là, sorti en 2013. Après ce double échec, il arrête la réalisation et se concentre pendant près de cinq ans sur une activité de production, notamment sur Dernier été, le premier long de Robert Guédiguian ou Sarah de Maurice Dugowson sur un sujet qu’il connaît bien, les aléas du métier de comédien. Une rencontre avec John Cassavetes le remettra sur ses rails de créateur.

«UGC m’incitait à choisir définitivement la production. Je suis tombé sur le scénario de John Cassavetes, Love Streams […] qu’il ne parvenait pas à financer. Je suis allé le rencontrer à Los Angeles. […] Quand il a su que j’étais réalisateur il m’a engueulé, m’exhortant à reprendre la réalisation. Il a remis les choses à leur place, avec son humour et son humanité. »

Le Mystère Alexina 01

Il signe alors (Un certain regard à Cannes en 1985) d’après le journal intime d’Herculine Barbin, hermaphrodite ayant vécu au 19ème siècle et qui avait eu l’autorisation de devenir un homme avant de se suicider à 22 ans. Une œuvre écrite avec le scénariste Jean Gruault d’après un texte de Michel Foucault et premier de ses films avec Valérie Stroh, sa compagne d’alors qui sera également au générique de L’Homme qui n’était pas là, Baptême et de Promenades d’été. Cette comédie dramatique sur le métier d’acteur (autour d’une répétition de Comme il vous plaira de Shakespeare, un titre qui définit bien Féret) révélait Michael Vartan et Samuel Le Bihan. Il produira son premier film comme réalisatrice, Un Homme et Deux Femmes adapté de Doris Lessing. D’autres films suivent cette voie non autobiographique comme le thriller L’Homme qui n’était pas là (écrit avec Rémi Waterhouse) (1987), Rue du retrait (2000) adapté d’un autre roman de Doris Lessing, avec en vieille dame indigne de 90 ans (un succès au Japon), Il a suffi que maman s’en aille (2007) avec Jean-François Stévenin. Dans Comme une étoile dans la nuit (2008), il évoque le deuil vécu par l’une de ses nièces, la mort de son compagnon des suites de la maladie de Hodgkin, avec Salomé Stévenin et déjà Nicolas Giraud, son futur Tchekhov. «Un couple exemplaire» auquel il voulait rendre hommage.

comme une etoile dans la nuit

Le Prochain Film

Le Prochain Film

 

Ses quatre derniers longs-métrages, tournés entre 2011 et 2014 marquent un regain créatif majeur dans son parcours. Le Prochain Film est une comédie hilarante sur les affres de la création où Frédéric Pierrot, Marilyne Canto, Sabrina Seyvecou et Antoine Chappey (qui rêve de faire rire) brillent de concert dans ce récit sur la tentative de monter un film. Les trois autres sont des films d’époque en costumes qui ne souffrent jamais d’une production pourtant modeste. a de faux airs d’adaptation d’un roman de Henry James (Féret ayant en réalité transposé un texte de Gladys Huntington) dans une mise en scène solaire et romanesque qui détonne avec l’ambiance sulfureuse et perverse du récit.

Marie Féret alias Madame Solario

Marie Féret alias Madame Solario

 

Les deux autres évoquent des personnages historiques : Nannerl, et son dernier Anton Tchekhov – 1890 avec Nicolas Giraud dans le rôle-titre ainsi que Jacques Bonnaffé et Frédéric Pierrot, une nouvelle et dernière fois présents dans son cinéma. Plutôt que des récits biographiques attendus, il signe là encore des portraits de famille, en développant notamment dans Anton Tchekhov – 1890 les relations de Tchekhov avec sa sœur (inspiratrice de l’écrivain, femme de lettres elle aussi et lectrice qui transcrit ses manuscrits) et leur son frère tuberculeux Kolia, importants dans sa vie et son travail. Ainsi, jusqu’à la fin, le rapport à la famille restera son sujet de prédilection.

Marie Féret alias Nannerl

Marie Féret alias Nannerl

 

Pour la télévision, il réalise aussi un portrait de l’écrivain John Fante dans le cadre de l’anthologie Un siècle d’écrivains. René Féret a aussi fait quelques apparitions dans ses films, la dernière était celle du directeur d’une salle de cinéma maladroit avec le réalisateur invité (Frédéric Pierrot) dans Le Prochain Film, souvenir d’une mauvaise expérience qui ne fut drôle pour lui qu’avec le recul. Il fut aussi dirigé par d’autres, dans Lumière de Jeanne Moreau, de Jacques Doillon, Moi, Pierre Rivière… ou Est-Ouest de Régis Wargnier. Il produit le documentaire Eric Le Lann à la trompette de Valérie Stroh et sa dernière production pour un autre réalisateur est de Mohamed Camara en 1996 qui s’attaque à un sujet rarement abordé, l’homosexualité sur le continent africain.

Marie Féret et Jean-François Stévenin dans Il a suffit que maman s'en aille 01

Marie Féret et Jean-François Stévenin dans Il a suffit que maman s’en aille

 

Il travaillait en famille, son frère Paul à ses débuts (rôle-titre de Histoire de Paul), sa compagne dans les années 80-90 Valérie Stroh, sa femme Fabienne, monteuse et productrice de ses quatre derniers films, ses enfants aussi, Lisa, Julien (qui réalisera Sortie d’un film de Paris à Tokyo, documentaire autour de la sortie du film Rue du retrait et des réseaux Utopia) et surtout Marie qui tient les rôles-titres de Nannerl et Madame Rosario où sa fragilité d’actrice sied magnifiquement à ces deux femmes passionnées et piégées par leur condition de femme dans une société patriarcale. Encore enfant, elle était déjà l’interprète principale de Il a suffi que maman s’en aille où elle est la fille de Jean-François Stévenin, autre acteur important dans sa filmographie tout comme sa fille Salomé, dans trois et quatre films respectivement, avec un rôle particulièrement réjouissant dans Madame Rosario pour cette dernière. Une affaire de famille, encore…

Madame Solario 02

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Comme il le précisait lui-même sur son site dans le texte de présentation de L’Enfant du pays, René Féret tournait «toujours le même film au fond, le seul qui est aux tréfonds de moi, de ma mémoire affective, de mes souvenirs sensibles. Faire revivre mon père, c’est l’action fictive que je préfère par dessus tout, faire revivre cette époque de mon enfance, les souvenirs, au travers d’une saga familiale, encore, la mienne, avec ses spécificités et un regard qui n’appartient qu’à moi. C’est sans doute ce calme, insufflé par la naissance de ma fille, qui me ramène à ça, comme une évidence, alors que je m’échinais à trouver d’autres projets en passant par les oeuvres des autres, et tant pis si les financements ne suivent pas. Et tant pis si je me contredis, tant pis si je tourne autour du pot. Je sais que je vais finalement ressortir les vieux cahiers, et les vieilles photos, et les vieux souvenirs, et je vais remettre ça, car c’est ça que j’aime et que je sais faire, c’est ça que je sais mettre en scène, c’est ça qui me donne des forces pour me battre et pour vaincre les difficultés. »

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Pascal Le Duff

Cet article a été écrit par Pascal Le Duff, rédacteur en chef cinéma sur Critique-film.fr. Lire tous ses articles