Critiques de films Drame — 10 septembre 2018
Critique : Volubilis


: 2017
Titre original : –
Réalisation :
Scénario : Faouzi Bensaïdi
Interprètes : , ,
Distribution : ASC  Distribution
Durée : 1h46
Genre : drame
Date de sortie : 19 septembre 2018

4/5

Comédien bien installé dans le cinéma français depuis plus de 20 ans, Faouzi Bensaïdi est également, depuis presque aussi longtemps, un réalisateur reconnu. Après 3 courts métrages, il a réalisé son premier long métrage, Mille mois, en 2003. Volubilis, son 4ème long métrage, a été présenté à la Mostra de Venise fin août 2017, dans la sélection Venice Days, l’équivalent de la Quinzaine des Réalisateurs cannoise. Ce film a, depuis, emporté 5 prix majeurs au Festival national du film de Tanger, en mars dernier.

Synopsis : Abdelkader est vigile et Malika est employée de maison.
Ils viennent de se marier et sont fous amoureux. Malgré des problèmes d’argent, ils rêvent d’emménager ensemble et de vivre leur amour. Un jour Abdelkader va vivre un épisode d’une grande violence, une humiliation qui va chambouler leur destin. .

Un escalator qui fonctionne par intermittence

Comment vivre sa vie de jeune couple marié depuis peu lorsqu’on n’a aucune intimité, les moyens dont on dispose ne permettant pas d’avoir un chez soi et vous obligeant donc à vivre dans la petite maison de la famille du mari avec d’autres membres de la famille ? Et pourtant Abdelkader et Malika ont tous les deux un travail. En effet, Abdelkader travaille comme vigile dans un centre commercial de Meknès, très fier d’arborer un beau costume à boutons dorés, très affligé par la perte d’un de ses boutons. Le travail d’Abdelkader ? Officiellement, veiller à ce que les règles de sécurité soient respectées dans le centre commercial. Officieusement, faire en sorte que celles et ceux qui ont les moyens d’acheter dans les boutiques ne se retrouvent pas en contact direct avec le bas peuple qui ne vient là que pour le plaisir des yeux. Le problème principal que rencontre Abdelkader dans l’exercice de son travail, c’est qu’il a un sens aigu de la justice et qu’il n’a que trop tendance à respecter les ordres. N’ayant manifestement pas bien compris pourquoi le centre commercial est doté d’un escalator qui ne fonctionne, par intermittence, que pour les riches acheteurs, il commet un jour l’erreur fatale consistant à vouloir obliger une femme à faire la queue comme tout le monde. Pas de chance : cette femme est l’épouse d’un très grand bourgeois de la ville.

Quant à Malika, elle travaille comme employée de maison chez un couple de la haute bourgeoisie. Sa patronne ? Une femme très versatile, parfois sympathique et presque amicale avec elle, parfois très distante. Un jour, son travail l’amène à assister à une scène d’une grande violence : les invités de ses patrons s’esclaffant à la vue d’une vidéo montrant comment Abdelkader a été passé à tabac par les hommes de main du mari suite à l’esclandre entre son épouse et Abdelkader dans le centre commercial.

Un film politique

Bien qu’originaire de Meknès, c’est la première fois que Faouzi Bensaïdi tourne un film entier dans cette ville et ses environs. Le choix de Volubilis comme titre à son film n’a rien d’innocent. Que ce soit par rapport à la fleur qui porte ce nom ou au site archéologique situé à 30 km de Meknès, ce titre est lourd de sens. La fleur, d’abord, symbole d’amitié dévouée dans le langage des fleurs, telle celle de Mustapha, le meilleur ami d’Abdelkader, la preuve vivante que, malgré la dureté de la vie, l’amitié sincère et désintéressée n’est toujours pas une fleur fanée. Quant au rapport avec Volubilis, l’ancienne capitale de la Maurétanie inféodée aux romains, il faut sans doute y voir l’analogie avec la situation d’Abdelkader et de Malika, des gens du peuple inféodés dans leur travail aux bourgeois de leur ville, des esclaves modernes qui n’ont pas pleinement conscience de leur position.

Sous couvert de l’histoire sentimentale d’un jeune couple que le manque de moyen oblige à vivre comme s’ils n’étaient pas mariés, Volubilis est en fait un film très politique qui montre clairement les dégâts causés par la mondialisation néolibérale dans un pays comme le Maroc, avec un fossé de plus en plus grand entre la classe des nantis, faite de gens pleins d’arrogance vivant dans de grandes maisons avec piscine et celle des gens du peuple qui vivent chichement dans de petits appartements avec plein d’enfants et peu de place. Il est probable qu’un certain nombre de critiques et de cinéphiles regretteront le côté très réaliste, très frontal de la dénonciation. Il  n’empêche : ce que ressentent les spectateurs, c’est un film qui  tape très fort là où ça fait mal. Et puis,  Faouzi Bensaïdi, avec de très beaux cadrages et de nombreux plans séquence, est un réalisateur qui a le sens de la mise en scène et qui sait mettre en valeur les détails qui font mouche, comme cette robe très chic que sa patronne offre à Malika et qui, dans son milieu, la fait prendre pour une prostituée. En fait, plutôt que s’embourber dans une fable métaphorique inspirée par Bunuel, Faouzi Bensaïdi a préféré se rapprocher de Jacques Tati, avec un clin d’oeil à Mon oncle et à Playtime dans sa description de la maison des riches bourgeois, et, surtout, de Aki Kaurismäki pour le ton général du film.

Un réalisateur qui est lui-même comédien

Peut-être parce qu’il est lui-même comédien, mais Faouzi Bensaïdi est un réalisateur très impliqué au moment du choix des comédiens et ds comédiennes. Si le choix de Mouhcine Malzi pour interpréter le rôle d’Abdelkader a été très vite pour lui une évidence, le choix de l’interprète de Malika a demandé davantage de recherche et donc de temps. C’est finalement Nadia Kounda qui s’est imposée, une comédienne qu’on avait vu dans un rôle secondaire dans Certifiée Halal. Pour le rôle de Si Mohamed, le patron de Malika, le réalisateur n’a pas été chercher très loin : c’est lui-même qui interprète le rôle, celui de son épouse Lamma étant tenu par Nezha Rahil, qui était … costumière sur Fatima de Philippe Faucon.

Conclusion

Il y a quelques jours le film Sofia est apparu sur les écrans de notre pays, un film évoquant les problèmes posés au Maroc, tout particulièrement aux jeunes filles, par les relations sexuelles hors-mariage et leurs éventuelles conséquences. Avec Volubilis, ce sont les difficultés rencontrées par manque de moyens financiers, par deux jeunes mariés, toujours au Maroc, pour avoir un minimum d’intimité dans leur vie de couple, que le réalisateur a choisi de traiter. Bien entendu, aussi bien Meryem Benm’Barek, la réalisatrice de Sofia, que Faouzi Bensaïdi, le réalisateur de Volubilis, ont profité de leurs films pour brosser, plus généralement, un état des lieux de la société marocaine actuelle. Si les sujets de ces deux films sont d’un intérêt égal, la façon de les traiter est largement en faveur de Volubilis.

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Auteur

Jean-Jacques

Cet article a été rédigé par Jean-Jacques Corrio, Rédacteur de Critique Film. Lire tous ses articles