Critique : Une histoire de fou

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une histoire de fou afficheFrance : 2014
Titre original : –
Réalisateur :
Scénario : Robert Guédiguian,
Acteurs : , , , , Syrus Shahidi,
Distribution : Diaphana Distribution
Durée : 2h14
Genre : Drame
Date de sortie : 11 novembre 2015

Note : 4/5

Présenté en séance spéciale lors du dernier , Une histoire de fou réunit presque tous les « marqueurs » du cinéma de Robert Guédiguian : Marseille, le sort des Arméniens, l’histoire et la politique. Depuis longtemps déjà, Robert Guédiguian envisageait de réaliser un film sur le génocide arménien et ses conséquences, à l’occasion du centenaire de ce massacre qui a fait 1.3 millions de victimes. Restait à trouver la façon d’aborder le récit. C’est une rencontre avec le journaliste espagnol José Gurriaran qui lui a apporté la solution : le 29 décembre 1980, Gurriaran a été gravement blessé par une bombe posée par l’ASALA, l’Armée secrète arménienne de libération de l’Arménie. Lui qui ne savait rien sur le génocide arménien a cherché à comprendre, a décidé de rencontrer les responsables de l’attentat et est devenu un fervent militant de la reconnaissance du génocide arménien. Dans l’écriture de leur scénario, Robert Guédiguian et Gilles Taurand se sont donc librement inspiré du livre « La bombe », livre dans lequel José Gurriaran raconte son histoire.

 

Synopsis : Berlin 1921, Talaat Pacha, principal responsable du génocide Arménien est exécuté dans la rue par Soghomon Thelirian dont la famille a été entièrement exterminée. Lors de son procès, il témoigne du premier génocide du 20ème siècle tant et si bien que le jury populaire l’acquitte.

Soixante ans plus tard, Aram, jeune marseillais d’origine arménienne, fait sauter à Paris la voiture de l’ambassadeur de Turquie. Un jeune cycliste qui passait là par hasard, Gilles Tessier, est gravement blessé.


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Une action ciblée vs une action qui tourne mal

Avant de nous entraîner, sous forme de fiction, dans les actions violentes perpétrées dans les années 80 par des Arméniens de la Diaspora, Robert Guédiguian a eu l’excellente idée de proposer aux spectateurs un prologue qui raconte une histoire véridique, celle de Soghomon Tehlirian, un survivant du génocide arménien qui, à Berlin, le 15 mars 1921, tua d’une balle de revolver Talaat Pacha, principal responsable du génocide arménien. Cet homme d’état ottoman avait fui son pays en 1918 pour s’établir en Allemagne. Condamné à mort par contumace en 1919 par la cour martiale turque, ayant trouvé refuge dans un pays qui refusait de l’extrader, Tallat Pacha était dans le collimateur de l’opération Némésis, menée pour exécuter les responsables du génocide arménien. Lors du procès de Soghomon Tehlirian, ce dernier et ses avocats n’ont jamais cessé de revendiquer l’action et la préméditation, ce qui n’a pas empêché le Jury populaire de déclarer l’accusé non coupable. Ce prologue, Guédiguian l’a tourné dans un très beau Noir et Blanc et Robinson Stévenin, qui interprète le rôle de Soghomon Tehlirian, s’y montre particulièrement à son avantage. Il permet de mettre en perspective des événements mettant en scène des survivants du génocide face à des responsables de ce génocide avec ce qui s’est passé 60 ans plus tard, avec les actions terroristes de l’Armée secrète arménienne de libération de l’Arménie, l’ASALA : des actions menées par des descendants de survivants contre des cibles turques, personnalités ou intérêts économiques, dans le but de pousser à la reconnaissance du génocide arménien par la Turquie, directement ou par la pression du plus grand nombre d’autres pays.

Pour nous immerger dans ce combat et les questionnements qu’il génère, que ce soit d’un point de vue moral ou de celui de l’efficacité, Robert Guédiguian a choisi de raconter le destin d’une famille d’origine arménienne, vivant à Marseille et tenant une épicerie orientale. Nous sommes à la fin des années 70. Hovannes, le père, n’aspire qu’à montrer qu’il est pleinement intégré dans son pays, la France, un pays qui offre à tous l’école et la liberté. Anouch, sa femme, se sent davantage d’affinités avec les arméniens qui combattent. Quant à Aram, le fils, lui, il se sent l’âme d’un combattant, ce qui va l’amener à commettre un attentat visant la voiture de l’ambassadeur de Turquie, attentat au cours duquel Gilles Tessier, un malheureux cycliste qui passait par là, est gravement blessé au point de perdre l’usage de ses jambes. Aram qui fuit à l’étranger, camp d’entrainement au Liban, idylle, Gilles qui cherche à comprendre, Anouch qui voudrait que Gilles pardonne à son fils et les questions qui ne cessent de traverser le film, des questions que (se) posent Aram et Anouch  : jusqu’où peut-on aller lorsqu’on résiste face à un ennemi, lorsqu’on veut faire respecter une justice enterrée par les moyens légaux ou lorsqu’on se bat contre une injustice institutionnalisée ? Et si on est allé trop loin dans le combat, est-il possible de réparer, au moins partiellement, le mal qu’on a commis et si oui, comment ?

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Des cas de conscience ?

Tout au long du film, on sent que Robert Guédiguian partage les convictions que s’est forgées José Gurriaran lorsque, à la suite de l’attentat qui l’a touché dans sa chair, il a cherché à se renseigner sur l’histoire des Arméniens et à comprendre leur cause : oui, cette cause doit être défendue, non,  pas à n’importe quel prix. Certes, on comprend les attentats qui sont commis, mais on ne les justifie pas. Et puis, même si la période de 10 années pendant laquelle l’ASALA a commis de nombreux attentats a permis de remettre en lumière l’exigence du peuple arménien de voir reconnaître le génocide dont il a été victime, ces attentats ne sont-ils pas contre-productifs par rapport à la cause défendue ? Dans Une histoire de fou, coexiste une représentation quasiment exhaustive des types de sentiments que pouvaient avoir les Arméniens face aux attentats de l’ASALA : de Hovannes, qui, cherchant avant tout à s’intégrer tout en continuant à conserver une culture arménienne, se désolidarise de la violence, à Vrej, l’instructeur du camp d’entrainement libanais, pour qui absolument tout est permis et qui n’a aucun état d’âme quant aux victimes collatérales des attentats  (« Qui veut la fin se donne les moyens »), en passant par Aram et Anouch, dont le film permet de suivre l’évolution des idées.

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Toujours l’esprit d’équipe

Dans le casting de Une Histoire de Fou, on retrouve un grand nombre d’acteurs ayant déjà pratiqué le cinéma de Robert Guédiguian, tels Simon Abkarian, qui joue Hovannes, Grégoire Leprince-Ringuet, interprète de Gilles Tessier, Robinson Stévenin qui joue Soghomon Tehlirian, , , et, bien sûr, Ariane Ascaride, dans le rôle d’Anouch. A leurs côtés, Syrus Shahidi, le Ilan Halimi du film d’Alexandre Arcady, interprète le rôle d’Aram, et, Razanne Jammal, comédienne libanaise, campe une très sensible Anahit, la camarade de combat dont Aram tombe amoureux. Toujours adepte de l’esprit d’équipe, Robert Guédiguian s’est de nouveau entouré de pour la photographie et de pour le montage. Une petite anecdote ? Le titre international de Histoire de fou est Don’t Tell Me The Boy Was Made, la traduction des paroles, « Ne me dites pas que ce garçon était fou », qu’on entend dans la chanson « Il jouait du piano debout », la chanson que Gilles écoute au moment où la bombe, en éclatant, va le priver, peut-être à jamais, de se tenir debout. Ne le répétez pas : Robert Guédiguian a toujours été amoureux de France Gall ! Il n’est pas interdit, toutefois, de préférer à cette chanson les chœurs arméniens qu’on entend à plusieurs reprises.

 
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Conclusion

Dans un film qui va au plus profond des consciences en s’interrogeant sur la justice, sur la vengeance, sur le pardon et sur la mémoire, Robert Guédiguian prouve, une fois de plus, qu’il est un des plus grands réalisateurs de notre époque, tant au niveau de la forme, de plus en plus aboutie de film en film, que du fond, toujours aussi humaniste sans jamais être mièvre.

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