Critique : Une femme dans la tourmente


Japon, 1964
Titre original : Midareru
Réalisateur :
Scénario : Zenzo Matsuyama
Acteurs : , , Mitsuko Kusabue
Distribution : Les Acacias
Durée : 1h38
Genre : Drame
Date de sortie : 9 décembre 2015

Note : 3/5

Après avoir fait l’objet d’une rétrospective à la Maison de la culture du Japon à Paris au mois d’avril dernier, l’œuvre de Mikio Naruse est une fois de plus d’actualité en cette fin d’année, grâce à la sortie d’Une femme dans la tourmente, jusque là inédit en salles en France. Ce drame romantique permettra ainsi au public curieux de trésors méconnus et autres raretés du cinéma de découvrir davantage le travail de ce réalisateur, dont le nom peine à coexister dans la mémoire cinéphile aux côtés de ceux de ses célèbres confrères Akira Kurosawa, Yasujiro Ozu et Kenji Mizoguchi. Mikio Naruse a pourtant été un observateur au moins aussi précis de l’évolution de la société japonaise que ses contemporains. Sa vision aiguë du poids des conventions sociales, qui empêchent les personnages de suivre les pulsions de leur cœur, nous paraît ainsi fournir une base plus que solide à ce beau mélodrame. Ce dernier a de surcroît l’avantage un brin déprimant de ne pas souscrire à l’optimisme caricatural, de rigueur en termes de tourments sentimentaux de l’autre côté du Pacifique.

Synopsis : L’ouverture récente d’un supermarché met en difficulté les petits commerçants du quartier. Parmi eux figure la veuve Reiko, qui tient le magasin familial depuis que son mari est mort à la guerre. Elle s’occupe avec dévouement de la gestion, alors que son beau-frère Koji, sensiblement plus jeune qu’elle, qui sera un jour l’héritier du magasin, préfère jouer aux cartes et s’amuser. Bien que les autres membres de la famille soient reconnaissants envers Reiko pour son investissement infatigable, ils souhaiteraient qu’elle trouve un nouveau mari, afin d’obliger Koji d’assumer enfin ses responsabilités en prenant sa succession.

Projets de vie flottants

Le style de narration de Mikio Naruse dans Une femme dans la tourmente est tout sauf direct. Le récit s’ouvre sur une camionnette qui fait la publicité des dernières promotions du supermarché, le symbole par excellence du progrès en marche, avant d’entamer le tour de la concurrence plus traditionnelle et surtout plus coûteuse. Il faudra alors un certain temps avant d’arriver au théâtre principal de l’action, où l’identification des personnages principaux et secondaires, ainsi que des liens entre eux, se déroule, elle aussi, très progressivement. Peu importe si cette entrée en la matière délicate relève de la tradition japonaise ou du style personnel du réalisateur, elle garantit en tout cas une certaine modestie, à l’image de Reiko, une femme discrètement forte qui a pourtant une fâcheuse tendance à se mettre en retrait. Son penchant presque pathologique pour l’effacement aura bien entendu des conséquences graves, pas seulement pour elle, mais aussi pour les personnes les plus sensibles dans son entourage. Il traduit en même temps une sorte de malaise culturel, qui accable quiconque ose s’opposer à la bienséance et aux exigences très strictes des codes sociaux japonais, encore plus marqués au début des années 1960 que de nos jours.

La braderie des cœurs

Les rôles dans la hiérarchie familiale et sociale sont en effet répartis sans équivoque. Depuis de longues années, Reiko a beau effectuer l’essentiel du travail pour subvenir aux besoins du foyer, son avenir n’y est nullement garanti à cause de son statut de veuve encore assez jeune pour recommencer sa vie ailleurs. De la même façon, le comportement rebelle de l’héritier par défaut du commerce familial, Koji, ne changera rien à la pérennité du statu quo. La vraie charge poétique du film provient néanmoins de son aspect romantique, qui nous fait forcément penser au chef-d’œuvre de Douglas Sirk Tout ce que le ciel permet. A la différence importante près que les amoureux n’atteignent même pas ici le stade du couple soudé envers et contre tous. Avant même de pouvoir se battre contre les éventuels préjugés basés sur des mœurs étriquées, qui verraient leur relation d’un mauvais œil, Reiko et Koji se tournent autour dans un ballet déchirant des passions refoulées. Ce malaise existentiel, qui équivaut en fait à un refus de vivre afin de sauver les apparences et de préserver l’hypocrisie sociale, se reflète dans les interprétations saisissantes du séduisant Yuzo Kayama dans le rôle masculin et de la bouleversante Hideko Takamine, simplement sublime en héroïne foncièrement tragique.

Conclusion

Plus de cinquante ans se sont écoulés depuis qu’Une femme dans la tourmente est sorti au Japon. Malgré le décalage important dans le temps et l’espace, ce film résonne encore avec une intensité austère, grâce à son thème de fond sur le progrès économique qui ne se souciera jamais du sort des perdants, ainsi qu’à l’élégance et l’ambiguïté avec lesquelles Mikio Naruse y traite le dilemme joliment mélodramatique dans lequel les deux personnages principaux se consument.

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Tobias Dunschen

Cet article a été rédigé par Tobias Dunschen, Rédacteur de Critique Film. Lire tous ses articles