Critique : Pas de printemps pour Marnie

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Pas de printemps pour Marnie

États-Unis, 1964
Titre original : Marnie
Réalisateur : Alfred Hitchcock
Scénario : Jay Presson Allen, d’après le roman de Winston Graham
Acteurs : Tippi Hedren, Sean Connery, Diane Baker et Martin Gabel
Distributeur : Ciné Sorbonne
Genre : Thriller
Durée : 2h10
Date de sortie : 15 janvier 2020 (Reprise)

3/5

Pour faire un petit jeu de mot pas très inspiré à partir du titre français de Marnie, nous sommes bien contents de vivre enfin les premiers jours du printemps. Et tant pis, si le personnage principal de ce film très inégal signé Alfred Hitchcock ne peut pas profiter du retour du beau temps ! En effet, Pas de printemps pour Marnie appartient à ces œuvres des dernières années de la carrière hors normes du célèbre maître du suspense qui nous font assez amèrement regretter sa période bénie des années 1950. Pendant une dizaine d’années, il enchaînait alors les chefs-d’œuvre, de Fenêtre sur cour jusqu’aux Oiseaux, en passant par Sueurs froides, La Mort aux trousses et Psychose. Ce thriller supposément psychologique est d’un tout autre calibre, malgré une première partie qui nous fait encore espérer que Hitchcock a su y maintenir son point de vue malicieux, orchestré au détail près.

Hélas, après une mise en bouche trucculente, le récit s’égare irrémédiablement du côté du mélodrame conjugal, au cours duquel les obsessions des uns et des autres ne font point bon ménage. Pire encore, il y a quelque chose de profondément malsain à la fois dans le comportement de plus en plus hystérique de l’héroïne à laquelle Tippi Hedren essaie de conférer un minimum de glamour et dans les tentatives d’assistance de la part de son pendant masculin – Sean Connery, beau comme un dieu, la même année que son James Bond suprême Goldfinger –, qui a besoin de passer par ce qu’on appellerait aujourd’hui un viol pour prouver le sérieux de ses intentions maritales. Et ce n’est certainement pas l’explication finale tout à fait laborieuse du traumatisme d’enfance de Marnie, assaisonnée de l’apparition de Bruce Dern dans un petit rôle parfaitement ingrat, qui sauvera la mise.

Bref, c’est le début d’un long chant de cygne globalement peu plaisant, qui allait encore durer douze ans et quatre films supplémentaires, avant que Alfred Hitchcock ne parte enfin vers une retraite amplement méritée. Qu’il termine sa filmographie exemplaire dès le film précédent, l’infiniment plus terrifiant Les Oiseaux, n’aurait pas été de refus.

© 1964 Robert Willoughby / Alfred Hitchcock Productions / Universal Pictures / Ciné Sorbonne Tous droits réservés

Synopsis : Le coffre fort de l’homme d’affaires Strutt a été vidé par sa secrétaire Marnie Edgar, disparue sans laisser de trace mais avec près de dix mille dollars dans son sac à main. Au courant de ce crime, le riche héritier Mark Rutland engage néanmoins Marnie, venue dans son entreprise afin de postuler pour un nouveau travail administratif. Intrigué par cette belle femme mystérieuse, il tente de percer à jour les motivations de cette voleuse et menteuse invétérée. Quand Marnie passe également à l’acte dans son bureau, après quelques semaines de présence et malgré des moments plaisants passés en privé avec Mark, celui-ci l’oblige à l’épouser, si elle ne souhaite pas finir en prison.

© 1964 Robert Willoughby / Alfred Hitchcock Productions / Universal Pictures / Ciné Sorbonne Tous droits réservés

Les premières minutes de Pas de printemps pour Marnie sont du pur Hitchcock. Le jeu des formes et des couleurs y est simplement prodigieux, au fil d’un rythme magistralement maîtrisé et sur fond de la musique évocatrice du grand Bernard Herrmann. Les enjeux de l’intrigue paraissent encore crédibles à ce moment-là ou en tout cas suffisamment vagues pour faire durer le suspense qui s’installe d’emblée. Qui est cette femme ? Serait-ce une cousine pas si indigne de Marion Crane dans Psychose, qui vole les riches pour donner aux pauvres, en l’occurrence sa mère ? Louise Latham habite les traits endurcis de cette femme avec la mauvaise conscience inhérente aux parents, qui savent pertinemment qu’ils ont raté l’éducation de leur progéniture et qui cherchent en vain à se rattraper auprès de la génération suivante.

Nul besoin pour Hitchcock de s’étendre sur le malaise qui règne entre Marnie et sa mère. Pas plus que sur la drôle d’attirance que Mark, l’érotisme viril personnifié, ressent envers cette proie pas si facile. Il existe beaucoup de non-dits inquiétants entre ces personnages, évoqués avec une maestria qui ne laisse présager que le meilleur pour la suite. Difficile à dire à quel instant précisément le récit prend un virage préjudiciable dont la tenue globale du film ne se remettra jamais. Au plus tard quand Mark est arrivé à bout de sa patience de façade et qu’il exige en quelque sorte son droit conjugal dans la cabine du bateau de croisière, il n’y a plus rien de constructif à tirer de ce qui sera désormais une séance de psy à peine larvée, bavarde et tournant désespérément en rond.

© 1964 Robert Willoughby / Alfred Hitchcock Productions / Universal Pictures / Ciné Sorbonne Tous droits réservés

A l’image de la première incursion du réalisateur dans le monde des psys, vingt ans plus tôt avec La Maison du docteur Edwardes, l’approche reste fâcheusement explicative afin de venir à bout des troubles psychiques des protagonistes, jadis Gregory Peck, Tippi Hedren ici. Sauf que l’imagination délirante de Salvador Dali ne trouve guère d’équivalent stylistique dans la description très sommaire de la pathologie de Marnie. Les passages de l’écran au rouge avaient dénoté dans la première partie du film, au langage cinématographique encore raisonnablement sophistiqué. Ils deviennent assez pénibles, quand il s’agit de venir à bout de la frigidité de cette épouse fantôme. Les gros plans récurrents de mains ou d’armes aux formes phalliques ne contribuent pas non plus à nuancer le propos de plus en plus pompeux.

Enfin, la limite de notre tolérance envers le grand n’importe-quoi est atteinte, lorsque le deuxième retour aux sources est censé provoquer une confrontation salutaire avec le passé de Marnie à la tout fin de Pas de printemps pour Marnie. Auparavant, Mark avait mené sa petite enquête pour défricher le jardin secret de sa femme énigmatique. Pour cela, il aurait pu être aidé de manière substantielle par la deuxième femme dans sa vie, interprétée par Diane Baker au moins partiellement avec le genre de duplicité qui fait sinon cruellement défaut au film. Or, le seul résultat tangible de cette visite impromptue sont les larmes à l’apparence factice qui coulent des yeux de Hedren et Latham, sans que le spectateur ne s’en sente moins floué que des maquettes servant d’arrière-plan à l’impasse au bord du havre dans laquelle habite la mère de Marnie.

Autant dire que tous ces efforts n’ont servi à strictement rien ! Sans doute aurait-il été préférable de faire bifurquer l’intrigue dans une direction entièrement différente – peu importe laquelle – une heure et demie plus tôt.

© 1964 Robert Willoughby / Alfred Hitchcock Productions / Universal Pictures / Ciné Sorbonne Tous droits réservés

Conclusion

En grande partie, la filmographie de Alfred Hitchcock résiste à l’épreuve du temps. Ses œuvres maîtresses lui assurent durablement une place parmi les cinéastes les plus adulés. Et celles qui avaient déjà dû être moins recommandables à l’époque bénéficient de sa réputation, afin de ne pas tomber complètement dans l’oubli. Pas de printemps pour Marnie est de ces dernières. Malgré une introduction quasiment sans faute et en dépit du sex-appeal de Sean Connery, la trajectoire narrative de ce thriller pointe irrémédiablement vers le bas. Dommage alors que cette deuxième collaboration, apparemment houleuse, entre Hitchcock et sa vedette féminine n’ait pas produit les mêmes étincelles d’intensité que la première en 1963 dans Les Oiseaux. En tout cas, la contribution essentielle de Tippi Hedren à l’Histoire du cinéma se résume donc à ce film-là, tandis que ce rôle-ci, risiblement névrosé, démontre avec trop d’évidence les limites de son talent de comédienne.

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