Critique : Ninotchka

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Ninotchka

États-Unis, 1939

Titre original : Ninotchka

Réalisateur : Ernst Lubitsch

Scénario : Charles Brackett, Billy Wilder et Walter Reisch

Acteurs : Greta Garbo, Melvyn Douglas, Ina Claire et Bela Lugosi

Distributeur : –

Genre : Comédie

Durée : 1h50

Date de sortie : 3 avril 1940

3,5/5

Le regard d’Hollywood sur la Russie et ses différentes incarnations politiques au fil de l’Histoire n’a jamais vraiment été favorable. En attendant que la tension géopolitique actuelle produise de nouvelles œuvres de fiction en mesure de perpétuer cette tradition du dénigrement idéologique, revenons sur ce classique de la fin des années 1930, une satire sociale et romantique qui vaut toujours son pesant d’or ou de diamants. Ninotchka, c’est la touche Lubitsch à son sommet, mais en même temps l’avant-goût de la plume acerbe de Billy Wilder, encore scénariste ici, avant de passer à la mise en scène trois ans plus tard. Or, l’ironie suprême des répliques souvent assassines ne peut s’y épanouir réellement que grâce au jeu complémentaire des deux vedettes Greta Garbo et Melvyn Douglas. Tandis que des étincelles de plus en plus éblouissantes fusent entre leurs personnages dans ce film-ci, leurs retrouvailles plus sobres, voire tragiques en 1941 dans La Femme aux deux visages de George Cukor n’avaient pas su marquer autant l’Histoire du cinéma.

Cette espièglerie pétillante peut-elle être considérée comme le meilleur film du maître Ernst Lubitsch ? Nous n’irons pas jusque là, ne serait-ce que parce que nous lui préférons tout de même des perles cinématographiques encore plus finement ciselées comme ses films suivants Rendez-vous, To Be or not to Be et Le Ciel peut attendre, ainsi que ses formidables triangles amoureux des années ’30. Il n’empêche que ce cinéma de la parole, plus que de l’image, constitue encore et toujours un divertissement de haut vol, d’une lucidité et d’une méchanceté subtile que l’on recherche hélas en vain dans les comédies de notre époque.

© 1939 Milton Brown / Metro-Goldwyn-Mayer / Warner Bros. France Tous droits réservés

Synopsis : Trois camarades sont envoyés à Paris par le pouvoir soviétique, afin d’y vendre au plus vite les bijoux de la comtesse Swana, confisqués dans le cadre de la révolution communiste. La propriétaire initiale, également basée en France, fait alors appel à son amant, le comte Léon d’Algout, afin d’empêcher ou au moins de retarder la transaction. Suite à ce blocage légal, le bureau politique russe envoie l’intransigeante Ninotchka sur place. D’abord indifférente aux avances de Léon qu’elle croise par hasard, elle finit par voir d’un autre œil sa mission en terre capitaliste.

© 1939 Milton Brown / Metro-Goldwyn-Mayer / Warner Bros. France Tous droits réservés

Du lait de chèvre au champagne

Garbo rigole ! Cette annonce publicitaire avait suffi presque à elle seule de garantir le succès commercial de Ninotchka à l’époque de sa sortie. Par contre, elle relève plutôt de l’anecdote plus de quatre-vingts ans plus tard, quand justement ce seul et unique détour de Greta Garbo par le genre comique est peut-être son film resté le plus présent dans la mémoire des spectateurs contemporains. On ne va pas leur en vouloir, tant cette leçon filmique en ironie intelligente a gardé un degré de vivacité d’esprit et de divertissement difficile à ignorer. La Garbo y excelle dans le glissement progressif du style de son jeu, depuis son apparence sèche et raide à son arrivée à Paris jusqu’à son abandon sans conditions face aux manœuvres de séduction de son amoureux improbable.

Dans ce rôle pas forcément évident pour cette grande tragédienne, qui avait su enthousiasmer les foules des années ’30 avec ses films hautement dramatiques, elle fait preuve d’un mélange prodigieux entre la nostalgie des certitudes de son passé terne en Union Soviétique et la promesse d’une vie plus jouissive et imprévisible aux côtés du comte d’Algout. La trajectoire de sa prise de conscience que tout n’est pas que travail et abnégation dans la vie croise au moment judicieux celle du personnage de Melvyn Douglas, un bon vivant superficiel qui, à son tour, devra apprendre à se battre pour ses sentiments, faute de convictions. Alors qu’il allait falloir encore attendre une petite trentaine d’années avant que le talent de l’acteur pour les interprétations graves et sérieuses ne se manifeste, dans Le Plus sauvage d’entre tous de Martin Ritt par exemple, il laisse d’ores et déjà entr’apercevoir le fond plus réfléchi de son jeu dans ce film-ci.

© 1939 Milton Brown / Metro-Goldwyn-Mayer / Warner Bros. France Tous droits réservés

La lutte des classes et des sexes, jusqu’au bout

Les tourments du couple vedette, pris dans les rouages de stratagèmes internationaux qui le dépassent, sont savamment assaisonnés par un fil narratif toujours à l’affût d’un humour pince-sans-rire hors pair. Cela commence longtemps avant que les futurs amoureux ne partent ensemble à la conquête de la Tour Eiffel, puisque les frasques des trois commissaires russes sont d’emblée ponctuées de petites observations ironiques. Ainsi, ils savent parfaitement que leur choix d’un hôtel de luxe ne correspond en rien aux prérogatives de leur mission en terrain ennemi. Ils s’y installent avec d’autant plus de plaisir. De même, leurs penchants un brin hédonistes et machistes pourraient causer un certain malaise de nos jours, quand le rôle des femmes a évolué au moins un peu, espérons-le. Sauf que ce qui s’apparente à première vue à l’accueil un peu trop licencieux de la vendeuse de cigarettes est en fait le prélude à une routine joyeusement huilée de l’offre et de la demande, acceptée par tout le monde.

Ce qui nous amène au volet sans doute le plus tendancieux de Ninotchka. Sans aller jusqu’à le qualifier de support de propagande pur et dur en temps de guerre mondiale imminente, le film de Ernst Lubitsch vante néanmoins beaucoup plus les avantages du style de vie capitaliste que son pendant communiste, fait de privations et d’une méfiance omniprésente. Tout juste souligne-t-il quelques points d’imperfection de la haute société parisienne – comme souvent dans le cinéma hollywoodien, dépeinte avec son lot considérable de clichés –, alors que le système soviétique en prend sans cesse pour son grade, malgré tout l’humour caustique du monde. Grâce à la finesse de la mise en scène, cette opposition constante, presque manichéenne, s’estompe toutefois petit à petit, pour laisser la place à ce que Ernst Lubitsch sait faire le mieux : se moquer avec une dose considérable d’empathie du piètre destin des hommes.

© 1939 Milton Brown / Metro-Goldwyn-Mayer / Warner Bros. France Tous droits réservés

Conclusion

Greta Garbo rigole enfin, soit. Mais ce qui fait la qualité indéniable et a priori intemporelle de Ninotchka, c’est moins cet éclat de rire un peu forcé au bout de maintes blagues racontées par le comte d’Algout, tombées invariablement à plat, que l’humour plus discret et malicieux qui traverse le récit tel un fil rouge de bout en bout. Plus une farce antiromantique qu’une parabole anti-communiste, le film de Ernst Lubitsch confirme tout le bien que l’on pensait déjà du réalisateur. A savoir que peu de cinéastes ont réussi à s’approprier avec autant d’élégance leurs histoires, leur imprégnant indiscutablement leur style, sans pour autant en faire un édifice cinématographique à leur gloire.

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