Accueil Critiques de films Critique : Le Point de non-retour

Critique : Le Point de non-retour

0
87

Le Point de non-retour

États-Unis, 1967
Titre original : Point Blank
Réalisateur : John Boorman
Scénario : Alexander Jacobs, David Newhouse et Rafe Newhouse, d’après un roman de Donald E. Westlake
Acteurs : Lee Marvin, Angie Dickinson, Keenan Wynn et Carroll O’Connor
Distributeur : Park Circus France
Genre : Gangster
Durée : 1h32
Date de sortie : 7 juin 2017 (Reprise)

4/5

Comme certains des meilleurs films dans l’Histoire du cinéma, le deuxième long-métrage de John Boorman est plusieurs choses à la fois. Un film noir au héros buté qui avance obstinément dans sa quête d’un pactole furtif. Une œuvre d’art cinématographique qui relève autant du délire subjectif que de l’expérience osée, à contre-courant d’une narration classique et en même temps parfaitement en accord avec ce qui se faisait dans le cinéma américain et mondial à la fin des années 1960. Le constat très sombre, enfin, sur une culture américaine dépourvue de valeurs, où la présence monolithique de Lee Marvin doit suffire en tant que repère douteux.

Le Point de non-retour est donc tout ceci en simultané et en alternance, au fil d’un récit à la densité folle qui ne peut faire autrement que boucler la boucle, dans une ultime manifestation du nihilisme qui sous-tend cette histoire de vengeance sans pour autant la vider de sa substance.

Sa substance, quelle est-elle au fond ? La relecture ingénieuse d’un genre par un réalisateur alors débutant, certes. Mais John Boorman ne se contente pas ici de seulement remettre la recette des gros bras impassibles au goût du jour. Il la sublime stylistiquement, à travers une photo splendide et un montage à l’audace associative impressionnante. Surtout, il procède à brouiller admirablement les pistes, à casser les codes rigides du vieux jeu de l’action-réaction, afin de créer un tissu filmique plus souple et élégant.

En somme, il crée l’esquisse avant l’heure de ce qui sera des décennies plus tard le versant sophistiqué du cinéma de Steven Soderbergh. Tout en respectant l’équilibre prodigieux entre la violence minimaliste d’un gangster énigmatique et un récit sous forme de mosaïque, à interpréter à notre guise. Avec comme cerise sur le gâteau, un nouveau rôle de femme fatale atypique pour Angie Dickinson, qui achevait ainsi une période d’exception ponctuée de ses collaborations plus que mémorables avec Howard Hawks (Rio Bravo) et Don Siegel (À bout portant).

© 1967 Virgil Apger / Winkler Films / Metro-Godlwyn-Mayer / Park Circus France Tous droits réservés

Synopsis : Laissé pour mort par son ancien partenaire Mal Reese après un guet-apens dans la prison abandonnée d’Alcatraz, Walker jure vengeance. Il tente par tous les moyens de retrouver le principal coupable, qui lui devra au minimum sa part du butin, estimée par lui à 93 000 dollars. Petit à petit, il s’approche de sa cible, qui entretient désormais Lynne, la femme de Walker, et qui voudrait également séduire la sœur de cette dernière, Chris, la propriétaire d’un club de jazz. C’était compter sans la détermination froide et dépourvue d’états d’âme de Walker, prêt à tirer sans sommation au lieu de s’encombrer de longs interrogatoires.

© 1967 Virgil Apger / Winkler Films / Metro-Godlwyn-Mayer / Park Circus France Tous droits réservés

Le motif peut-être le plus connu du Point de non-retour est la marche presque martiale de Walker le long d’un couloir, ses pas faisant un bruit impitoyablement saccadé. Or, ce n’est là qu’une pièce infime du puzzle que John Boorman nous invite à assembler selon les préférences de chacun. Car cette marche forcée n’a pas de but précis, puisqu’elle est intégrée dans le kaléidoscope narratif qui constitue la première étape de la longue quête de cet anti-héros par excellence. À l’image de bon nombre d’autres trouvailles formelles qui rythment avec maestria le film, elle fait son effet.

Celui-ci consiste à la fois à asseoir encore davantage le caractère intraitable du personnage principal, à miner tant soit peu son allure digne d’un rouleau compresseur à travers cette mèche de cheveux sur la tête de Lee Marvin qui vibre au rythme des pas et, avant tout, à faire diversion. Diversion ? Oui, une des possibles pistes d’interprétation de ce dédale foisonnant serait que toute cette histoire sortirait de l’imagination de Walker, en train d’agoniser, seul au monde, dans sa cellule d’Alcatraz.

Dans son jeu incroyablement habile entre suggestion, affirmation et distraction, la mise en scène ne s’enorgueillit jamais de réduire notre perception de l’action à une seule et unique manière de compréhension. Ayant l’ellipse narrative comme meilleure amie, elle s’emploie plutôt à déjouer la linéarité droite de la démarche du protagoniste par le biais de mille et un imprévus. À ce titre, aucun des plans supposés de Walker n’aboutit en fin de compte. Chaque fois, il se fait doubler par une réalité qui a la fâcheuse habitude de déroger à son idée d’un progrès méthodique vers la richesse matérielle. Sauf que cette course d’après l’argent devient un prétexte de plus en plus vain, en guise de point de départ anodin de l’emballement d’un mécanisme qui détruira tout sur son passage.

© 1967 Virgil Apger / Winkler Films / Metro-Godlwyn-Mayer / Park Circus France Tous droits réservés

Cette même vanité ne tarde pas à se manifester du côté des personnages. Tout le monde ou presque y joue un double jeu, soit. Cependant, au fur et à mesure que les masques tombent, notre perception des enjeux devient plus complexe. Jusqu’à ce que nous restions dans un état expectatif qui a tout d’une paralysie enchantée, disposés que nous sommes désormais d’accueillir le prochain rebondissement avec un émerveillement qui ne devrait a priori pas avoir sa place dans un genre à la violence et aux codes autrement plus terre-à-terre.

La prouesse du regard de John Boorman réside précisément dans cette facilité inouïe de nous prendre au dépourvu. Non pas pour nous manipuler bêtement, peu importe les éventuelles incohérences de l’intrigue. Mais au contraire pour enrichir contre toute attente notre vocabulaire de réception cinématographique, à condition de rester ouvert à toutes ces délicieuses fioritures qui procèdent à la décomposition en règle des conventions du film de gangster.

Au bout d’une heure et demie de film passionnantes, est-ce que nous en savons plus sur les motivations de ce justicier figé dans ses convictions, dont Mel Gibson et Brian Helgeland avaient imaginé une incarnation plus platement têtue dans leur remake Payback, sorti en 1999 ? Pas nécessairement. Néanmoins, le but d’un film aussi polymorphe que Le Point de non-retour n’est nullement de confirmer ce que nous pensions déjà savoir, au sujet de cette chasse à l’homme qui change sans cesse de cible en particulier et du cinéma en général. Il s’agit plutôt de se laisser porter par la vision d’un réalisateur, aussi morcelée soit-elle, afin de comprendre enfin – mieux vaut tard que jamais ! – que la complexité de la forme filmique peut aller magistralement de pair avec une intrigue au fond assez basique.

Cette équation quasiment impossible, qui a trop souvent tendance à dégringoler vers l’exercice de style prétentieux, John Boorman la réussit ici haut la main ! De surcroît, sans jamais adopter un ton condescendant ni envers ses personnages pris au piège d’un échiquier machiavélique, ni envers son public, qu’il stimule en permanence, sans jamais lui imposer un mode de lecture exclusif de sa devinette filmique hors pair.

© 1967 Virgil Apger / Winkler Films / Metro-Godlwyn-Mayer / Park Circus France Tous droits réservés

Conclusion

Dans la carrière en dents de scie de John Boorman, nous venons de découvrir – tardivement, nous l’admettons volontiers – l’un des sommets. Le Point de non-retour est le genre de film de gangster nerveux et iconoclaste que nous pourrions regarder en boucle. Tout y est soigneusement calibré, alors que la respiration dramatique de l’œuvre reste des plus galvanisantes. L’interprétation faussement raide de Lee Marvin correspond à merveille à ce projet d’un film de genre différent, hors des sentiers battus et en même temps parfaitement conscient de l’héritage qu’il s’octroie librement le droit de réinterpréter à sa façon. Bref, ces débuts américains du réalisateur auraient dû faire encore plus date dans l’Histoire du cinéma, tant ils savent décortiquer avec bravoure un langage codé auquel on pensait avoir déjà tout compris !

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici