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Critique : Conan / Le Barbare fête son 15ème Anniversaire

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Conan

États-Unis : 2011
Titre original : Conan the Barbarian
Réalisation : Marcus Nispel
Scénario : Thomas Dean Donnelly, Joshua Oppenheimer…
Acteurs : Jason Momoa, Stephen Lang, Rachel Nichols
Distributeur : Metropolitan Filmexport
Durée : 1h50
Genre : Heroic Fantasy, Action
Date de sortie cinéma : 17 août 2011
Disponible en Blu-ray 3D, Blu-ray et DVD

Note : 4/5

Pour Conan, le légendaire guerrier cimmérien, ce qui avait commencé comme une vengeance personnelle va se muer en combat épique pour sauver Hyboria d’une puissance maléfique surnaturelle. Face à ses ennemis, aux terrifiantes créatures et aux épreuves d’exception qui l’attendent, Conan va peu à peu comprendre qu’il est l’ultime espoir d’un peuple…

Le 17 août 2026, on fêtera les quinze ans de la sortie en salles du Conan de Marcus Nispel. Quinze ans ! Un âge souvent considéré comme un jalon charnière dans la vie d’un adolescent : une période où le cerveau humain connaît des transformations rapides, où l’on commence à rechercher son autonomie, à affirmer sa personnalité et à remettre en question les idées reçues. Mais comme le dit la sagesse populaire, quinze ans, c’est surtout l’âge bête. Et peut-être également l’âge idéal pour apprécier les excès, la testostérone et la folie doucement hormonale du film de Marcus Nispel.

De notre côté, Conan, on l’a découvert il y a tout juste quinze ans, lors d’une projection de presse parisienne. À l’époque, l’auteur de ces lignes n’était pas encore le pilier indéfectible de Critique-film, mais déversait déjà sa bile moqueuse dans les colonnes d’un site concurrent, sous le pseudonyme aujourd’hui quelque peu patiné de Tonton BDM. Et on se souvient très bien qu’au sortir de la projection, les réactions effarées d’une partie des journalistes laissaient peu de place au doute : cette nouvelle incarnation des aventures du Cimmérien allait se prendre une volée de bois vert. « Nanar », « Affligeant », « Zéderie », « Nullissime »… Les qualificatifs fusaient dans les discussions entre cinéphiles avertis, comme si chacun cherchait à formuler le trait d’esprit le plus assassin.

Déjà à l’époque pourtant, on s’était dit qu’il convenait sans doute de relativiser quelque peu ces réactions. Et surtout de prendre un minimum de recul afin de réaliser que le cœur de cible du Conan de Marcus Nispel ne se trouvait probablement pas dans ce genre de salle de projection (« Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font » – Luc 23, 33-34). Imaginez un instant que vous demandiez à une dentellière de juger le travail de cloutage effectué sur le blouson de cuir d’un biker. Il y a peu de chances que cet authentique travail d’orfèvre punk trouve grâce à ses yeux. Elle considérera probablement que c’est grossier, mal fini, voire carrément mal torché. Au cinéma, c’est exactement la même chose : il y a les bikers (Walter Hill, Neil Marshall, Marcus Nispel…) et, pour tout dire, du côté de la critique, il y a beaucoup de dentellières.

Le problème, c’est qu’au fil des années, une partie de la critique s’est progressivement mise à considérer que tous les films devaient être jugés selon les mêmes critères, comme si le cinéma ne formait qu’un immense bloc homogène. Or on ne regarde pas un film de Marcus Nispel comme on regarde un film d’Andreï Tarkovski, pas plus qu’on ne juge Mad Max : Fury Road avec les mêmes outils qu’un drame intimiste de Kore-eda. Chaque œuvre impose son propre langage, ses propres règles et son propre contrat avec le spectateur. Et celui que propose Conan est limpide dès les premières minutes : ici, il sera question de muscles, d’acier, de sang, de boue, de barbarie et d’un sens du spectaculaire assumé jusqu’à l’excès. Libre ensuite au spectateur d’accepter ou non cette proposition de cinéma, mais encore faut-il commencer par la regarder pour ce qu’elle est réellement.

Vous l’aurez compris, le Conan de Nispel ne s’adresse donc pas vraiment aux fans de Tarkovski. Ni même, finalement, aux adorateurs absolus du Conan le Barbare de John Milius. Parce que si apprécié soit-il (et il l’est, à juste titre), le film de 1982 n’était déjà plus tout à fait celui de Robert E. Howard. Sous l’impulsion de John Milius, Oliver Stone et Arnold Schwarzenegger, Conan y devenait une figure presque mythologique, hiératique, portée par les thèmes nietzschéens, les méditations sur la destinée et l’inoubliable partition de Basil Poledouris. Une œuvre magistrale, certes, mais qui empruntait déjà des chemins sensiblement différents de ceux tracés par Howard dans ses nouvelles. Quelques années plus tard, Conan le Destructeur prendrait encore une autre direction sous la houlette de Richard Fleischer. Comme beaucoup de héros populaires, Conan possède plusieurs existences : romans, comics, films, dessins animés, jeux vidéo, figurines, jeux de rôle… Autant d’incarnations que de visions différentes du personnage.

En allant un peu plus loin, on pourra même affirmer que toute adaptation constitue, par nature, une forme de trahison. Le terme est souvent employé de manière péjorative, mais il ne devrait pas l’être : adapter une œuvre, c’est accepter de la faire dialoguer avec un autre médium, un autre regard, une autre époque et, finalement, une autre sensibilité. Certaines adaptations choisissent la fidélité absolue ; d’autres préfèrent détourner le matériau d’origine afin d’en extraire quelque chose de radicalement différent. C’est particulièrement vrai dans le cas de Conan, personnage protéiforme qui n’a cessé, au fil des décennies, d’être réinventé par des auteurs aux univers parfois diamétralement opposés. Bien sûr, les puristes grincent parfois des dents. Mais ces « trahisons » donnent également naissance à des œuvres qui possèdent leur propre identité, leur propre souffle et qui finissent, elles aussi, par marquer durablement les mémoires.

C’est sans doute Clive Barker qui résumait le mieux cette idée à la sortie de Hellraiser II : Les Écorchés : « Voici un phénomène extraordinaire : dès que l’on crée une histoire ou une image qui trouve la faveur du public, on la perd. Elle vous quitte, la petite salope ; elle devient la propriété des fans. Ce sont eux qui élaborent leur propre mythologie autour d’elle ; eux qui conçoivent des suites et des prologues ; eux qui vous signalent les points faibles de votre récit. Il n’existe pas de plus beau compliment à mes yeux. (…) Après Hellraiser : Le pacte est venu Hellraiser II : Les écorchés, dans lequel le scénariste Peter Atkins et le réalisateur Tony Randel ont tissé leur propre suite à partir du premier épisode. Ce n’était pas le film que j’aurais tourné, mais il était extrêmement intéressant de voir comment d’autres esprits et d’autres talents traitaient ces idées ; comment ils exploraient des prolongements que je n’avais même pas envisagés lorsque j’avais pris la plume. (…) Mais j’en suis néanmoins très fier. Pas seulement parce que des créateurs aussi doués ont été suffisamment séduits par les concepts de Hellraiser pour prolonger son univers fictif avec leurs propres récits, mais parce que – voyez ! – ce salaud de petit film que j’ai tourné a désormais sa propre vie. »

De fait, le concept même de l’adaptation sous-entend une espèce de trahison à l’œuvre originale et, pour aller dans le sens de Barker, on pourra sans peine affirmer que Conan, qui est lui aussi une petite salope, mène aujourd’hui sa propre existence, loin de celle que lui avait offerte Robert E. Howard. Chaque cinéaste prélève dans cet univers ce qui nourrit son imaginaire. Là où Milius exaltait la dimension mythologique du personnage, Marcus Nispel choisit de retrouver une sauvagerie beaucoup plus immédiate, plus physique, presque animale. S’il fallait lui trouver un grand frère, ce Conan version 2011 serait d’ailleurs moins proche du film de 1982 que de certaines incarnations du héros dans les comics : un guerrier brutal, impulsif, volontiers décomplexé (« I live, I love, I slay… And I’m content. »), dont chaque apparition semble directement inspirée d’une couverture de Frank Frazetta ou d’une planche dessinée par Simon Bisley. Ici, tout passe d’abord par l’image : les silhouettes découpées sur l’horizon, les corps couverts de boue et de sang, les armes qui semblent peser une tonne, les compositions de plans aux couleurs saturées… Un véritable festival de tableaux héroïques, malheureusement un peu desservis à l’époque par une conversion 3D de post-production qui avait la fâcheuse tendance à assombrir l’image et à écraser une partie de la richesse de la photographie.

De fait, si l’on devait résumer Conan en quelques mots, on pourrait presque dire qu’il s’agit d’un film pensé par un adolescent ayant grandi en lisant Métal Hurlant, les comics de Simon Bisley, les couvertures de Frank Frazetta et les vieux numéros de Mad Movies, avant de passer ses soirées à déplacer des figurines de barbares sur un plateau de Hero Quest. Autant dire que ce Conan vise avant tout un public de gros bourrins déviants, biberonnés aux comics ultra-violents dessinés par Bisley, aux jeux de plateau frontaux, aux films de Walter Hill bien sûr, aux nanars bisseux des années 70/80 ou encore aux productions Nu Image des années 90 et 2000, mettant en scène des montagnes de muscles huilées aux prises avec toutes sortes de racailles. D’ailleurs, on soulignera que Nu Image produit justement cette adaptation des aventures de Conan… autant dire que le film risquait, d’entrée de jeu, de ne pas plaire à tout le monde.

Il faut dire que Nu Image n’a jamais vraiment cherché à séduire les amateurs de cinéma policé. La société de production de Boaz Davidson s’est au contraire bâtie une réputation en proposant des séries B musclées, volontiers excessives, où les explosions, les bastons et les gros calibres comptaient souvent davantage que la finesse psychologique. Dans les années 90 et 2000, elle est devenue une véritable usine à plaisirs coupables, offrant un terrain de jeu à des réalisateurs et des acteurs que Hollywood regardait parfois de haut, mais que les vidéoclubs continuaient de célébrer avec ferveur. Confier Conan à une structure pareille n’avait finalement rien d’un hasard : le personnage de Robert E. Howard retrouvait, d’une certaine façon, un environnement où le cinéma populaire assumait pleinement ses instincts les plus primitifs.

Car oui, il y a un peu de tout ça dans Conan. Ça bourrine sans concessions, dans les flots d’hémoglobine et les crânes brisés ; ça nichonne à tout-va (et dans la bonne humeur), sans temps mort et surtout quasiment sans interruption : les quelques pauses dans le récit sont très courtes, et les scènes d’action s’enchaînent sans jamais vraiment lasser le spectateur, à condition bien sûr que celui-ci corresponde au bourrin évoqué un peu plus haut. La psychologie ? Connais pas ! Les enjeux dramatiques ? Très peu pour moi ! Des têtes coupées, du sang et des p’tits culs ? Ouaaaaaais ! (Applaudissements nourris de l’assemblée des lecteurs de Heavy-Metal.fr.)

Mais réduire Conan à cette simple accumulation de décapitations ou au défilé de fessiers rebondis reviendrait pourtant à passer complètement à côté de ce qui fait sa singularité. Car derrière le grand défouloir testostéroné se cache un cinéaste doté d’une véritable personnalité visuelle. Ancien réalisateur de clips, Marcus Nispel possède un sens extrêmement affirmé de la composition du cadre. Il filme moins les personnages que leur présence physique. Les corps deviennent des sculptures couvertes de boue, de sueur et de sang ; les armes paraissent lourdes comme des enclumes ; les matières accrochent constamment la lumière. Chaque plan semble vouloir rappeler que la barbarie est avant tout une affaire de chair, de métal, de poussière et de roche. À une époque où Hollywood commençait déjà à privilégier des univers numériques de plus en plus lisses, Conan affichait au contraire une matérialité presque tactile, donnant souvent envie de tendre la main pour sentir le cuir, les fourrures ou les lames.

On retrouve d’ailleurs ici toutes les obsessions esthétiques qui traversaient déjà Massacre à la tronçonneuse, Pathfinder ou encore Vendredi 13. Nispel n’est probablement pas le plus grand raconteur d’histoires de sa génération, mais il demeure un formidable fabricant d’images. Ses ralentis, ses contre-jours, son goût pour les silhouettes découpées sur des ciels menaçants, sa façon de transformer chaque affrontement en fresque barbare… tout cela participe d’une esthétique immédiatement reconnaissable. Il ne cherche jamais à filmer la violence de manière réaliste : il la stylise, la magnifie, jusqu’à lui donner des allures de peinture fantastique. Certains plans pourraient presque être encadrés et accrochés au mur tant ils évoquent les illustrations de Frazetta ou les couvertures de romans de fantasy des années 70 et 80.

À ce titre, Conan apparaît aujourd’hui comme un véritable survivant d’une époque révolue. En 2011, Hollywood entrait progressivement dans l’ère du blockbuster Marvel. Les héros commençaient à commenter chacune de leurs actions avec une petite vanne bien sentie, l’ironie devenait une valeur refuge, et les superproductions semblaient éprouver le besoin permanent de rassurer le spectateur en lui rappelant qu’elles n’étaient jamais totalement sérieuses. À côté de cela, Conan débarquait avec la délicatesse d’une hache de guerre : son héros boit, décapite, couche avec les femmes qu’il croise, hurle sa victoire au sommet des montagnes et ne s’excuse absolument jamais d’être ce qu’il est. Quinze ans plus tard, cette absence totale de second degré apparaît presque rafraîchissante. Là où tant de blockbusters contemporains semblent craindre leur propre premier degré, Conan l’embrasse avec une sincérité presque désarmante.

Et c’est sans doute là que réside le plus beau paradoxe de Conan. En 2011, beaucoup lui reprochaient précisément ce qui fait aujourd’hui son charme. Son refus des compromis, son goût pour l’excès, son amour de la barbarie la plus primaire, sa manière de ne jamais chercher à intellectualiser son sujet… Autant de caractéristiques qui le rendaient presque anachronique dès sa sortie. Quinze ans plus tard, alors que le blockbuster américain s’est considérablement uniformisé, ces défauts supposés ressemblent de plus en plus à des qualités.

Évidemment, il n’y a pas que le sang, le foutre et l’hydromel dans la vie. Le fantastique propre à cet univers d’Heroic Fantasy nous offre également quelques séquences orientées « Magie et Sortilèges », à commencer par un impressionnant affrontement contre les hommes de sable, probablement l’un des morceaux de bravoure les plus mémorables du film. Nispel s’y amuse avec les textures numériques comme il le faisait jusque-là avec la chair ou le métal : les corps se désagrègent, se recomposent, explosent littéralement sous les coups, donnant naissance à une scène qui évoque autant Ray Harryhausen que certains délires visuels des comics modernes. Dans le même esprit, et partant du vieil adage selon lequel « un film sans pieuvre n’est pas un vrai bon film » (citation de François Truffaut, rapportée par Jean-Pierre Mocky), l’apparition finale d’un poulpe cthulhu-esque dans les geôles du château convoque tout un pan de la culture du cinéma Bis. Les amateurs reconnaîtront d’ailleurs avec un certain attendrissement la pieuvre numérique qui sévissait déjà à la fin de Mortuary de Tobe Hooper. On la salue.

Ce goût du grand n’importe quoi participe d’ailleurs largement au charme du film. Là où beaucoup de blockbusters contemporains passent un temps fou à construire laborieusement leur univers, Conan préfère avancer comme un vieux maître de jeu de Donjons & Dragons ayant abusé de l’hydromel : « Là, il y a des sorcières. Plus loin, des hommes de sable. Ensuite, une forêt peuplée de moines psychopathes. Puis une pieuvre géante. Pourquoi ? Parce que c’est cool. » Et, curieusement, cette logique de jeu de rôle fonctionne parfaitement. Conan retrouve cette capacité, aujourd’hui devenue assez rare, à faire naître un émerveillement enfantin devant la simple accumulation d’idées visuelles, sans chercher à tout expliquer ni à tout rationaliser.

Car c’est probablement là que réside la véritable nature de Conan : ce n’est pas un film réaliste, ni même un film vraisemblable. C’est un fantasme adolescent mis en images. Une succession de visions sorties tout droit du cerveau d’un gamin de quinze ans ayant grandi entre les illustrations de Frank Frazetta, les comics de Simon Bisley, les romans de Robert E. Howard et les VHS de la Cannon. Vu sous cet angle, beaucoup de reproches formulés à sa sortie tombent d’eux-mêmes. Lui demander davantage de subtilité psychologique reviendrait finalement à reprocher à un album de Manowar de manquer de retenue ou à une couverture de Métal Hurlant d’être trop chargée. Ce n’est tout simplement pas le projet.

Enfin, le fait de proposer des plans iconiques et ouvertement premier degré n’exclut pas forcément une certaine ironie de la part du cinéaste. Comment ne pas sourire béatement devant un tel déchaînement de violence et de bourrinage extrême ? Comment ne pas rire lorsque les personnages hurlent leur victoire tels des hommes préhistoriques, brandissant épées, haches ou poings vers le ciel après avoir consciencieusement repeint le décor avec les entrailles de leurs ennemis ? Le film assume pleinement ce côté « Heavy Metal sous testostérone », au point que l’on finit par se demander si Marcus Nispel ne s’amuse pas autant que son spectateur.

Un autre sujet prêtant les hommes à sourire (et les chiennes de garde à aboyer) est bien sûr la représentation des femmes proposée par Conan. Qu’elles soient des catins se trémoussant les seins à l’air ou des femmes « libres », elles se définiront uniquement en tant qu’objet au service d’un homme qui se sert d’elles : Marique (Rose McGowan), qui se trimballe un sévère complexe d’Œdipe, est utilisée par son père Khalar Zim (Stephen Lang), de même que Tamara (Rachel Nichols) est utilisée comme appât par Conan (Jason Momoa).

Conan reprend d’ailleurs à son compte les thèses du grand philosophe Éric Zemmour, selon lesquelles la violence est une sorte de prédation sexuelle, et que celle-ci attire les femmes, parce que ces dernières ont un cerveau archaïque. Irrésistiblement attirée par la virilité du héros, Tamara ne pourra effectivement résister bien longtemps à la tentation de renoncer à sa vocation de nonne ainsi qu’à ses rêves d’accomplissement personnel, devenant finalement la « propriété » de Conan, son repos du guerrier. Il est d’ailleurs assez savoureux de constater que [Attention SPOILERS] même son salut viendra du fait qu’elle soit « tenue en laisse » au bout d’une chaîne par Conan durant l’une des scènes d’action les plus spectaculaires du film [Fin des SPOILERS]. Une femme, une vraie, me souffle-t-on à l’oreille…

Évidemment, inutile d’espérer trouver ici une quelconque volonté de proposer un commentaire social subtil sur les rapports hommes-femmes. Là encore, Conan fonctionne selon une logique de fantasme pulp hérité des romans d’aventures des années 30, des couvertures de Frazetta ou des vieux comics de fantasy. Les personnages n’y sont jamais des individus complexes ; ils sont des archétypes. Le Barbare. La Sorcière. Le Tyran. La Jeune Femme. La Princesse. Le Monstre. On peut sourire de cette naïveté, la juger datée ou délicieusement régressive, mais elle participe aussi à cette impression que le film refuse obstinément de regarder son matériau avec les lunettes de son époque. Là encore, il ne demande jamais pardon.

Enfin, reconnaissons la malice de Marcus Nispel qui, quelques années après avoir livré sa vision du slasher avec Vendredi 13, parvient à glisser en toute fin de métrage un amusant clin d’œil au Freddy des Griffes de la nuit de Wes Craven. Une petite révérence adressée au cinéma d’horreur qui l’a révélé, comme si, même perdu au beau milieu de l’Âge hyborien, le réalisateur ne pouvait s’empêcher de rappeler d’où il venait.

Bref, que dire au final ? Si on le prend pour ce qu’il est (et non forcément pour ce qu’on aurait rêvé qu’il soit), c’est-à-dire un gigantesque ride bourrin, ultra-fun, flirtant volontiers avec le cinéma Bis et les plus bas instincts d’un spectateur avide de violence spectaculaire et irréfléchie, Conan se révèle être une excellente surprise. Une œuvre profondément cohérente avec le reste de la filmographie de Marcus Nispel, s’inscrivant dans le prolongement naturel de Pathfinder – Le Sang du guerrier, et poussant même encore plus loin son goût pour les matières, les corps martyrisés, les paysages sauvages et cette iconographie héritée des grandes illustrations de fantasy des années 70 et 80.

Avec quinze années de recul, il est d’ailleurs assez fascinant de constater à quel point le film semble avoir été victime de son époque. En 2011, Hollywood était déjà en train de changer de visage. Les super-héros Marvel imposaient progressivement une nouvelle grammaire du blockbuster, faite de second degré permanent, de héros attachants parce qu’ils plaisantaient constamment, de dialogues ironiques venant désamorcer chaque montée dramatique et d’une esthétique de plus en plus lisse, où l’image numérique finissait parfois par gommer toute sensation de matière. Face à cette évolution, Conan débarquait comme un véritable dinosaure. Ici, personne ne cherche à faire un trait d’esprit avant de décapiter son adversaire. Personne ne prend le temps de commenter l’action avec un clin d’œil complice adressé au spectateur. Conan boit, couche, massacre, hurle sa victoire et repart vers l’horizon, sans jamais éprouver le besoin de justifier son existence ni de s’excuser d’être un énorme bourrin. Quinze ans plus tard, cette absence totale de cynisme apparaît presque comme une bouffée d’air frais.

Le temps possède d’ailleurs cette qualité assez extraordinaire de redistribuer les cartes. Combien de films accueillis avec une indifférence polie, voire un profond mépris, sont aujourd’hui réévalués par une nouvelle génération de spectateurs ? John Carter, Speed Racer, Jennifer’s Body, Miami Vice, Le Treizième Guerrier ou même Kingdom of Heaven ont progressivement quitté ce purgatoire critique où on les avait un peu vite relégués. Conan n’a sans doute pas encore complètement bénéficié de ce mouvement de réhabilitation, mais les choses semblent doucement évoluer. À mesure que les blockbusters contemporains tendent parfois à s’uniformiser, son énergie primitive, sa sincérité désarmante et son refus absolu du compromis deviennent paradoxalement de plus en plus précieux.

Il faut également rendre justice à Marcus Nispel lui-même. On oublie souvent qu’avant de réaliser des longs-métrages, le cinéaste s’était imposé comme l’un des plus grands stylistes du clip musical des années 90, mettant en images Janet Jackson, George Michael, Faith No More ou encore les Spice Girls avec un sens du cadre déjà très affirmé. Son Massacre à la tronçonneuse (2003) demeure encore aujourd’hui l’un des remakes les plus influents de son époque ; Pathfinder révélait déjà son goût pour les univers brutaux et les compositions quasi picturales ; Vendredi 13 rencontrait un joli succès commercial. Conan devait logiquement constituer une nouvelle étape dans cette ascension hollywoodienne. Ironie du sort, il marquera au contraire le début d’une longue disparition. Après cet échec commercial, Marcus Nispel ne retrouvera jamais un terrain de jeu comparable, enchaînant quelques productions beaucoup plus modestes avant de s’éloigner presque complètement du cinéma. Vu sous cet angle, Conan ressemble aujourd’hui à une sorte de chant du cygne, le dernier grand geste d’un réalisateur qui poussait ici toutes ses obsessions visuelles à leur point d’incandescence, sans probablement se douter qu’il ne bénéficierait plus jamais de moyens aussi importants.

Le film possède également un autre mérite que le temps a fini par mettre en lumière : il aura offert à Jason Momoa son premier véritable grand rôle de cinéma. Avant Minecraft, Aquaman, Dune ou Fast X, l’acteur incarnait déjà un Conan étonnamment proche de certaines incarnations imaginées par Robert E. Howard : moins monolithique que Schwarzenegger, plus félin, plus impulsif, plus souriant aussi, avec cette impression permanente que la violence constitue chez lui un mode d’expression aussi naturel que la respiration. Longtemps comparé à son illustre prédécesseur (comparaison forcément perdue d’avance tant l’ombre d’Arnold Schwarzenegger demeure immense), Momoa apparaît aujourd’hui sous un jour nouveau. Non pas comme un remplaçant impossible, mais comme une proposition différente, parfaitement cohérente avec l’approche choisie par Marcus Nispel.

Au fond, c’est peut-être cela que raconte aujourd’hui Conan. Non pas l’échec d’un remake venu trop tard, mais celui d’une certaine idée du cinéma populaire. Celle où l’on pouvait encore réaliser un blockbuster de barbares sans éprouver le besoin de le transformer en commentaire méta sur lui-même ; où un réalisateur avait le droit d’assumer jusqu’au bout son goût du sang, de la sueur, des décapitations, des créatures improbables, des héroïnes plantureuses et des couvertures de Frank Frazetta ; où un film pouvait être profondément premier degré sans que cela soit considéré comme une faiblesse. Quinze ans plus tard, cette sincérité presque naïve lui confère finalement un charme que bien des superproductions plus prestigieuses de son époque ont déjà perdu.

Alors non, Conan n’est sans doute pas le chef-d’œuvre absolu que certains de ses défenseurs les plus acharnés voudraient parfois voir en lui. Mais il est infiniment plus intéressant que la réputation calamiteuse qui lui colle encore à la peau. Excessif, grotesque, violent, adolescent, parfois franchement idiot… mais aussi incroyablement généreux, graphiquement inspiré, sincère jusque dans ses excès les plus discutables et animé d’une véritable vision de cinéma. Quinze ans après sa sortie, il ne demande toujours pardon à personne. Et c’est peut-être précisément pour cette raison qu’il mérite aujourd’hui d’être enfin regardé avec un peu plus de bienveillance.

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