Critique : Halte


, Chine : 2019
Titre original : Ang Hupa
Réalisation :
Scénario : Lav Diaz
Interprètes : , ,
Distribution :
Durée : 4 h39
Genre : Science-fiction, Drame
Date de sortie : 31 juillet 2019

4.5/5

Petit à petit, alors qu’il a 60 ans depuis décembre dernier, le philippin Lav Diaz apparait pour ce qu’il est : un des plus grands réalisateurs de cinéma de notre époque, voire le plus grand. Il faut dire que s’il n’a pas encore la renommée qu’il mérite très largement, c’est un peu de sa faute : la longueur de ses films nuit gravement à leur distribution dans les salles. Une durée qui n’est pas vraiment rédhibitoire dans les festivals mais qui fait hésiter les distributeurs et les programmateurs. Pensez donc : en 2004, Evolution of a Filipino Family, 10 h 43 ; en 2008, Melancholia, 7 h 30 ; en 2014, From What is before, Léopard d’Or du Festival de Locarno 2014, 5 h 38 ; en 2016, Berceuse pour un sombre mystère, 8 h 05. A côté, Norte, la fin de l’histoire, d’une durée de 4 h 10, distribué en France en 2015, La femme qui est partie, Lion d’or à Venise en 2016, sorti en 2017 et qui ne dure que 3 h 46, La saison du diable, film de 2018,  3 h 54, font presque figure de court-métrages ! Cette année, Halte, le dernier film de Lav Diaz, faisait partie de la sélection Un Certain Regard du Festival de Cannes et un distributeur courageux a décidé de le sortir en salles. Espérons le même courage de la part de nombreux programmateurs. Espérons aussi que nombreux soient les spectateurs pour aller vérifier par eux-mêmes l’exceptionnelle qualité de ce réalisateur. Après tout, Halte ne dure que 4 h 39 !

Synopsis : Nous sommes en 2034. Cela fait trois ans que l’Asie du Sud-Est est dans le noir, littéralement. Le soleil ne se lève plus, suite à des éruptions volcaniques massives dans la mer de Célèbes. Des fous dirigent les pays, les communautés, les enclaves et les villes. Des épidémies cataclysmiques ont ravagé le continent. Ils sont des millions à être morts, des millions à être partis.

Un pays gouverné par un fou

2031 : L’Asie du Sud-Est a été plongée dans une nuit permanente du fait  de très importantes éruptions volcaniques dans la mer de Célèbes, au sud de l‘Indonésie. Comme si cela ne suffisait pas, une épidémie de grippe a été la cause de millions de morts dans cette même région du monde. 3 ans plus tard, on découvre un pays sous la férule du sanguinaire Président Nirvano Navarra, un pays où la chair des condamnés est utilisée pour nourrir des crocodiles, un Président qui converse avec des autruches quand ce n’est pas avec dieu et qui demande en pleurant à voir sa maman, laquelle est internée dans un asile. A ses côtés, deux femmes et un homme tiennent un rôle important : Martha Officio, cheffe des forces spéciales, Marissa Ventura, Cheffe du renseignement des forces spéciales, et le Général Chua. A l’exception de militaires qui patrouillent et de drones qui sillonnent le ciel, les rues du pays sont en permanence quasiment désertes.

Face au despote et à ses sbires, il existe une opposition qui, c’est évident, doit se faire la plus discrète possible. On y retrouve la psychiatre Jean Hadorro, spécialiste de la mémoire, et Hook Torollo, ancien membre d’un groupe de rock. Hadorro a écrit « Un pays sans mémoire », un livre que Nirvano Navarra n’apprécie guère au point d’en arriver à le piétiner. Hook, lui, veut faire la révolution. Mais laquelle ? Après avoir été stoppé dans sa tentative de tuer Nirvano Navarra par un problème oculaire, il s’interroge sur le bienfondé d’une révolution par le haut, se mettant à préférer une révolution plus terre à terre, celle, par exemple consistant à s’occuper des enfants des rues. Ces enfants dont une assistante sociale affirme que la mort est ce qui peut leur arriver de mieux ! Un dernier personnage a un rôle un peu plus ambigu : Haminilda Rios, à la fois professeure d’histoire et prostituée de luxe, soignée d’un côté par Hadorro pour une amnésie traumatique et proche de Marissa Ventura qui est une de ses clientes.

La situation présente, à peine exagérée

Film après film, Lav Diaz nous raconte l’état de son pays, les Philippines, un pays qui, après avoir été sous le joug des espagnols, puis des américains, puis des japonais, a subi durant de longues années la dictature de Ferdinand Marcos et a actuellement à sa tête Rodrigo Duterte, un dirigeant qui se flatte d’ « avoir personnellement tué des criminels présumés à l’époque où il était maire de Davao, afin de montrer l’exemple à la police ». Halte est un film qui présente une situation se déroulant dans le futur, dans 15 ans pour être précis. Toutefois, c’est bien du présent que le réalisateur souhaite nous entretenir. En effet, il n’est pas besoin d’être un grand spécialiste des Philippines pour voir dans Nirvano Navarra une caricature à peine exagérée du Président Duterte. Certes, les Philippines d’aujourd’hui ne ressemblent pas encore tout à fait à ce que nous montre le film mais, pour le réalisateur, ce qu’il décrit, c’est la situation qui va arriver si les électeurs continuent à voter pour des fous.

De magnifiques plans fixes

Avant Halte, de nombreux films de Lav Diaz étaient déjà en noir et blanc. Le film se déroulant dans une période durant laquelle la nuit est permanente, il était tout à fait naturel qu’il soit tourné en noir et blanc. Esthétiquement, la réussite est totale. Par ailleurs, s’il ne tourne que des films très longs, voire très, très, très longs, Lav Diaz a une autre particularité : il utilise beaucoup les plans séquence en plans fixes. Dans Halte, on ne remarque sur toute la durée du film (4 heures 39, rappelons le !) qu’UN mouvement de caméra et une scène tournée dans une voiture. Mise à part la captation d’un concert de rock, il n’y a pratiquement pas de musique dans le film. Ce qu’on entend par contre beaucoup, ce sont les chant des grillons, typiques des vies nocturnes dans les pays tropicaux.

Même si la prestation des comédiens est en tout point excellente, il ne faut pas s’attendre à trouver parmi eux des noms connus dans nos contrées, quand bien même leur filmographie est en général très fournie. Il faut dire que, malgré une production cinématographique importante, peu de films philippins atteignent les écrans hexagonaux. On se contera donc de citer Hazel Orencio, l’interprète de Martha, non seulement souvent présente comme actrice chez Lav Diaz mais également comme assistante à la mise en scène ou comme directrice de casting.

Conclusion

Passé, présent, futur : Lav Diaz continue de nous immerger dans son pays, les Philippines. Halte est peut-être, de tous ses films, celui qui est le plus accessible.  Au travers d’une histoire se déroulant dans un futur proche, il nous parle du présent des Philippines, un pays actuellement dirigé par le Président Rodrigo Duterte à côté duquel Trump arrive presque à faire figure d’homme politique sain d’esprit. Du grand cinéma pendant 4 heures 39 !

https://www.youtube.com/watch?v=Av7MbTxHADU

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Jean-Jacques

Cet article a été rédigé par Jean-Jacques Corrio, Rédacteur de Critique Film. Lire tous ses articles