Biarritz 2018 : Compañeros


Uruguay, Argentine, Espagne, 2018
Titre original : La noche de 12 años
Réalisateur :
Scénario : Alvaro Brechner, d’après un roman de Mauricio Rosencof et Eleuterio Fernandez Huidobro
Acteurs : Antonio De La Torre, Chino Darin, Alfonso Tort, Soledad Villamil
Distribution : Le Pacte
Durée : 2h02
Genre : Drame carcéral
Date de sortie : 27 mars 2019

Note : 2,5/5

La plupart des pays latino-américains sont hélas passés par la case horrible de la dictature militaire. L’âme collective de ces pays soumis, mais en fin de compte jamais tout à fait vaincus, a souvent fait appel au cinéma pour panser rétrospectivement les plaies de ces périodes très sombres. Pour l’Uruguay, ce travail historique a pris, entre autre, la forme de Compañeros, présenté en compétition au et sélectionné pour défendre les couleurs de son pays dans la course à l’Oscar du Meilleur Film étranger. Une production prestigieuse, en somme, qui traite cette thématique épineuse sous l’aspect des prisonniers politiques, les grands oubliés des régimes totalitaires, qui croupissent dans des cachots insalubres sans que personne, mis à part leurs proches, ne s’émeuve de leur sort. Cette approche plutôt noble fait malheureusement les frais d’un traitement assez sommaire et convenu, incapable de traduire en des images filmiques saisissantes et le calvaire répétitif des trois personnages clefs, et la notion même du temps, de toute évidence interminable lorsqu’on est incarcéré sans justification légale pendant des années.

Synopsis : En 1973, les trois activistes du mouvement d’opposition clandestin Tupamaro, José Mujica, Mauricio Rosencof et Eleuterio Fernandez Huidobro, sont arrêtés par la police militaire. Emprisonnés dans des cellules de plus en plus austères et privés de quelque contact humain que ce soit, ils subissent de plein fouet le traitement spécial de leurs geôliers. Leur calvaire durera pendant douze longues années, jusqu’à la fin de la dictature militaire en Uruguay.

Deux heures de nuit

Un souci d’identification se manifeste en effet très tôt dans Compañeros. On y voit d’emblée des hommes sauvagement maltraités, selon les règles de l’art de la torture, qui sont d’ailleurs toujours appliquées jusqu’à ce jour. Sortis de leurs cellules à coups de bâton au cours d’un mouvement circulaire de la caméra qui sent d’entrée de jeu la pose formelle de la part du réalisateur Alvaro Brechner, ces personnages peinent à susciter chez nous autre chose qu’une indignation diffuse, faute d’en savoir plus sur ces victimes anonymes. Le récit s’emploiera certes par la suite à évoquer en long et en large les circonstances de leurs arrestations respectives, tout comme les souvenirs d’un passé plus heureux, censés souligner l’écart existentiel par rapport à leur présent sinistre. Mais tous ces retours en arrière n’auront pour conséquence que de diluer chaque fois un peu plus la sensation d’étouffement qui devrait peser sur les prisonniers. Car le propos du film se brouille au fur et à mesure que les années passent, le cri de liberté et de résistance initial s’estompant au profit d’un statu quo qui s’installe dans la durée, sans que la mise en scène ne sache faire quelque chose de cinématographiquement pertinent avec cette éternité passée derrière les barreaux.

Cyrano de Monte-Cristo

Casser coûte que coûte la monotonie, tel paraît être le mot d’ordre de la narration, qui affiche alors une tendance préoccupante à se fourvoyer dans toutes sortes de délires, plutôt que de rester concentrée sur ce qui nous paraît essentiel dans ce calvaire, l’inéluctable inertie d’une situation injuste. Ainsi, le quotidien éprouvant des camarades de lutte incarcérés est tant soit peu adouci par des petits services, rendus en échange du talent d’écriture romantique de Rosencof ou bien en anticipation de la visite des observateurs de la Croix rouge. Rien de durable ou de particulièrement profond ne résulte par contre de ces parenthèses faussement enchantées, à l’image des hallucinations de Mujica, filmées avec une frénésie affectée digne des excès commis par Luc Besson dans Jeanne d’Arc et couronnées du même succès équivoque, à savoir notre certitude de plus en plus forte que Compañeros ne fera en rien avancer le genre du drame carcéral et guère plus notre connaissance de l’Histoire uruguayenne. Sans même revenir plus largement sur son incapacité de montrer le temps qui passe par des moyens plus sophistiqués que de simples inscriptions à l’écran, de rigueur à chaque changement de lieu de séquestration.

Conclusion

Est-ce que le manichéisme expéditif constituait la meilleure voie à prendre pour rendre un hommage filmique aux prisonniers politiques dans les années 1970 et ’80 en Uruguay ? A la vision de Compañeros, il nous sera permis d’en douter fortement. En dépit de l’attrait qu’il paraît exercer sur un public facile à émouvoir, nous y avons décelé surtout un enchaînement de poncifs, plus tape-à-l’œil les uns que les autres, qui gratte au mieux la surface du traumatisme profond causé par une captivité de longue durée.

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Tobias Dunschen

Cet article a été rédigé par Tobias Dunschen, Rédacteur de Critique Film. Lire tous ses articles