Berlinale 2018 : Profile

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Profile

Etats-Unis, Royaume-Uni, Chypre, Russie, 2018
Titre original : Profile
Réalisateur : Timur Bekmambetov
Scénario : Brittany Poulton, Timur Bekmambetov & Olga Kharina, d’après le livre de Anna Erelle
Acteurs : Valene Kane, Shazad Latif, Christine Adams, Morgan Watkins
Distribution : –
Durée : 1h44
Genre : Thriller
Date de sortie : –

Note : 3/5

Le sujet des jeunes adultes européens, filles et garçons, partis faire le djihad en Syrie, fonctionne comme une terrible bombe à retardement : parfois en dehors de l’attention des cycles médiatiques, il est pourtant prédestiné tel un boomerang à venir hanter tôt ou tard notre conscience collective, à nouveau sur le point de s’assoupir faute d’attentats à intervalles réguliers. Toujours à l’affût des tendances actuelles qui trouvent leur écho sur la multitude d’écrans à travers le monde, le Festival de Berlin ne s’y intéresse bien sûr pas pour la première fois, puisque nous avons déjà pu voir ici il y a deux ans, également dans le cadre du Panorama, le long-métrage de fiction de Rachid Bouchareb La Route d’Istanbul, resté inédit en France. En comparaison, l’approche du réalisateur d’origine kazakhe Timur Bekmambetov nous paraît infiniment plus moderne et percutante, même si Profile est bien plus qu’un simple morceau de bravoure technique. C’est un constat amer sur le monde d’aujourd’hui, pris dans le tourbillon des réseaux sociaux et autres moyens de communication instantanés, qui font encore plus progresser la déshumanisation de nos rapports sociaux que toutes les guerres idéologiques réunies. Il s’agit d’un formidable lavage de cerveau, visiblement pas dupe de la direction que le récit prend et néanmoins assez lucide pour laisser transparaître au cours de son rythme de narration survolté le risque sérieux de se brûler quand on joue avec le feu.

Synopsis : La journaliste indépendante Amy Whittaker accepte la mission de s’infiltrer pour les besoins d’un reportage dans le milieu des jeunes filles britanniques, prêtes à suivre l’appel aux armes relayé sur internet par des recruteurs islamistes rusés. Elle crée un faux profil sur Facebook, sous le nom de Melody Nelson, prétend s’être convertie et ne tarde pas à être contactée par un certain Bilel. Celui-ci veut qu’elle quitte Londres, afin de combattre à ses côtés, voire de devenir sa femme. Aidée par sa rédactrice en chef et un conseiller technique d’origine syrienne, Amy réussit à gagner la confiance de son interlocuteur, avec lequel elle a des échanges de plus en plus intimes au fil des jours. Au fur et à mesure qu’elle en apprend plus sur lui, sa motivation initiale d’en savoir le plus possible sur les filières d’endoctrinement passe à l’arrière-plan.

Séduction 2.0

La sobriété formelle n’a jusqu’à présent pas été le point fort de la filmographie de Timur Bekmambetov. Bien au contraire, c’est la surcharge d’effets, débouchant accessoirement sur la création d’univers passionnants, qui lui avait ouvert à la fin des années 2000 les portes de Hollywood. Dix ans plus tard, notamment après son film précédent, le remake complètement inutile de Ben-Hur, il était grand temps pour une tentative de renouvellement stylistique. Pari réussi grâce à Profile, un film qui emploie certes un dispositif narratif potentiellement encombrant et riche en limitations – la caméra ne quitte pratiquement à aucun moment l’activité sur l’écran d’ordinateur du personnage principal, à la manière de certains films d’horreur récents qui se veulent dans l’air du temps –, mais qui, en même temps, sait en tirer admirablement profit. Car ce thriller habilement haletant parle au moins autant du fait divers de ces pauvres âmes solitaires et mal dans leur peau, qui brûlent carrément d’impatience de suivre le leurre d’une existence épanouie dans les coulisses d’un horrible théâtre de guerre, que de son contexte médiatique au sens large, en apparence conçu pour mener plus facilement les proies à leur bourreau. Ainsi, tous les moyens techniques imaginables et toutes les ressources d’un journalisme plus ou moins éclairé sont à la disposition de Amy / Melody, qui en fait d’ailleurs amplement usage. Malgré cette multiplication des filets de sécurité, elle ne résistera pas longtemps aux manœuvres de séduction de ce stéréotype d’un djihadiste. S’entame alors une sorte de transfert diabolique d’humanité, ponctué d’innombrables clics de souris, recherches sur Google et fichiers partagés, qui voit notre repère d’identification privilégié perdre de sa clairvoyance, au fur et à mesure que le supposé méchant par excellence gagne en personnalité par sa faculté de paraître sincère et sensible.

 

Stress virtuel

Dans Profile, la mise sur le banc des accusés ne s’effectue en fait pas exclusivement à l’encontre de la cible devenue presque trop facile des fanatiques sanguinaires. Elle vise au moins autant nos modes de vie, devenus depuis une dizaine d’années complètement tributaires des échanges atrocement superficiels dans le monde numérique. Plus rien ne semble y avoir réellement d’importance, tout est soumis au rythme effréné des conversations sur Skype et autres approbations sur Facebook. Sauf qu’il faudrait ne jamais perdre de vue le caractère factice de ces bribes d’information, dont la somme ne fait justement pas une trace précieuse et durable de notre passage sur terre, mais simplement des milliards d’octets qui engorgent les serveurs à travers la planète. Le récit fait entièrement sien cette hystérie constante, assortie d’une façon particulièrement cruelle du manque de discernement du personnage principal, qui se laisse aussi amadouer par le machisme manifeste de son Roméo à distance parce que son train-train quotidien ne lui promet rien de plus excitant qu’un appartement un peu plus spacieux, au prix d’économies durables à faire sur les sorties. Cette monotonie, qui mène sans détour aux décisions irréfléchies, causées par les crises inévitables du désespoir dans un monde dépourvu d’enjeux vitaux, le réalisateur l’orchestre de la manière la plus sournoise possible. Et c’est aussi grâce à cette fluidité dans le déploiement imperceptible d’une urgence oppressante, symbolisée à l’image par la tête de lion qui rend immédiatement le profil de Bilel si menaçant, ainsi que sur la bande son par le bruit déconcertant des diverses sonneries, que nous ne pouvons qu’adhérer, en tant que spectateur trop crédule, à la lente descente vers la folie romantique de ce membre de la presse, qui se laisse embobiner presque sans résistance, tel le premier cœur d’artichaut venu.

 

Conclusion

Vous laisserez-vous prendre au jeu des apparences et de leurs relais informatiques dans ce thriller, qui a su tant soit peu restaurer notre foi en le talent cinématographique de son réalisateur ? Derrière son allure de gadget opportuniste, Profile s’avère être en effet un essai concluant et astucieux sur le rôle fort dangereux que les nouvelles technologies attribuent à la raison. Car qui peut encore prétendre à détenir la vérité dans un monde, où ce que l’on voit et donne à voir n’est plus du tout synonyme de ce que l’on croit ? Voilà des interrogations philosophiques et théoriques auxquelles le film de Timur Bekmambetov ne cherche pas à donner des réponses toutes faites, mais qu’il sait agencer avec une intelligence étonnante.

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