Autofiction
Espagne : 2026
Titre original : Amarga Navidad
Réalisation : Pedro Almodóvar
Scénario : Pedro Almodóvar
Acteurs : Leonardo Sbaraglia, Bárbara Lennie, Victoria Luengo
Éditeur : Pathé
Durée : 1h51
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie cinéma : 20 mai 2026
Date de sortie DVD/BR : 23 septembre 2026
Raul est un cinéaste culte en pleine crise créative. Lorsqu’un drame frappe l’une de ses plus proches collaboratrices, il s’en inspire pour écrire son prochain film. Peu a peu, il imagine Elsa, une réalisatrice en pleine écriture, dont le parcours commence a refléter le sien. Les deux cinéastes deviennent les deux facettes d’un même personnage, dans un jeu de miroirs ou l’impudeur de l’autofiction dévoile autant qu’elle détruit. Mais jusqu’où peut-on aller pour raconter une histoire ?
Le film
[3,5/5]
La création artistique a parfois de drôles de manières de régler ses comptes avec la réalité. Avec Autofiction, Pedro Almodóvar pousse cette vieille mécanique jusqu’à lui faire perdre quelques boulons : un cinéaste en panne d’inspiration puise dans la vie d’une proche pour écrire, tandis que le personnage qu’il invente finit par devenir une autre version de lui-même. Et voilà le réalisateur transformé en funambule du souvenir, avançant sur un fil où chaque pas menace de transformer l’intime en matière première. Autofiction s’intéresse ainsi moins à la confession qu’au prix à payer lorsqu’un artiste transforme son entourage en personnages. Jusqu’où peut-on raconter les autres sans finir par les dévorer un peu ? La question est vacharde, mais Almodóvar la traite avec une vraie tendresse.
Autofiction joue alors avec les miroirs, les récits dans le récit et les identités qui se répondent jusqu’à devenir légèrement indisciplinées. Le film met en parallèle Raúl et Elsa, deux cinéastes qui semblent appartenir à des histoires différentes avant que leurs trajectoires ne commencent à se contaminer. Cette construction permet à Pedro Almodóvar de poursuivre une réflexion déjà présente dans Douleur et gloire : comment transformer une existence en cinéma sans la réduire à un album de souvenirs sous naphtaline ? La mise en scène accompagne ce trouble en faisant circuler les personnages entre différents espaces, différentes temporalités et différents niveaux de fiction. Les couleurs et les cadres restent travaillés, mais le spectaculaire laisse davantage de place à une forme de dépouillement émotionnel. Autofiction regarde donc la fabrication d’un film tout en questionnant ce que cette fabrication fait aux êtres qui se retrouvent coincés dedans.
Cette dimension explique aussi pourquoi Autofiction peut parfois donner l’impression de marcher volontairement sur deux trottoirs à la fois. Le récit parle de deuil, de crise créative, de mémoire, de désir et de culpabilité, mais refuse de s’installer confortablement dans une seule case. La comédie surgit, puis laisse passer une émotion plus sombre ; l’intime devient presque burlesque avant de retrouver une gravité inattendue. C’est précisément dans ces changements de régime que Pedro Almodóvar retrouve quelque chose de profondément personnel : chez lui, les personnages peuvent rire alors qu’ils sont au bord du gouffre, et parler de cinéma alors qu’ils essaient surtout de comprendre leur propre existence. Autofiction transforme ainsi la création en drôle de machine à remonter le temps, avec quelques pièces détachées qui traînent encore dans le cœur des personnages.
Bárbara Lennie apporte à Elsa une fragilité qui ne demande jamais à être surlignée au stabilo, tandis que Leonardo Sbaraglia donne à Raúl cette ambiguïté fascinante du créateur qui sait parfaitement qu’il franchit parfois les limites, mais continue d’avancer quand même. Aitana Sánchez-Gijón, Victoria Luengo et le reste de la distribution participent à cette circulation permanente entre réalité vécue et fiction réinventée. Autofiction n’est peut-être pas le film le plus immédiatement flamboyant de Pedro Almodóvar, mais il possède quelque chose de plus précieux : une vraie envie de réfléchir au cinéma depuis l’intérieur, sans transformer la réflexion en dissertation avec costume trois-pièces. Le résultat ressemble à un carnet intime dont certaines pages auraient été réécrites par quelqu’un d’autre. Et c’est précisément là que le film trouve sa jolie singularité : raconter une histoire, chez Pedro Almodóvar, revient parfois à accepter qu’elle finisse par raconter celui qui l’écrit.
Le Blu-ray
[4/5]
Pour son édition Blu-ray d’Autofiction, Pathé propose un transfert HD qui fait plutôt joliment honneur au travail de Pedro Almodóvar et de son directeur de la photographie Pau Esteve Birba. Le rendu se montre propre, précis et généreusement défini, avec une belle stabilité générale et une gestion convaincante des contrastes. Les couleurs, élément traditionnellement important chez Pedro Almodóvar, conservent leur personnalité sans tomber dans la démonstration chromatique permanente. Les teintes des intérieurs, les décors madrilènes et les séquences tournées à Lanzarote bénéficient d’une restitution suffisamment nuancée pour que les différentes atmosphères du récit trouvent chacune leur petite place dans l’image. Les scènes plus sombres tiennent correctement la route, même si l’on aurait évidemment apprécié une définition encore plus incisive et une profondeur générale supérieure à ce que permet le simple Blu-ray. Mais le disque reste propre, homogène et parfaitement adapté à ce type de production récente. Côté son, Autofiction bénéficie de deux pistes DTS-HD Master Audio 5.1, en version française comme en version originale espagnole. La VF et la VO jouent ici cartes sur table avec une restitution claire des dialogues, une musique d’Alberto Iglesias correctement répartie et une ambiance suffisamment enveloppante pour donner de l’ampleur aux différents décors. La version originale possède naturellement la couleur des voix de Bárbara Lennie, Leonardo Sbaraglia et Aitana Sánchez-Gijón, mais la VF ne fait nullement figure de parent pauvre et conserve une belle précision dans les échanges. Les effets restent relativement discrets, le film étant davantage construit autour des voix, des silences et de la musique que d’une débauche de démonstrations multicanales. Les deux mixages se montrent donc équilibrés et cohérents avec la nature intimiste du film.
Côté suppléments, le Blu-ray édité par Pathé ne cherche visiblement pas à transformer les bonus en un festival de bavardage promotionnel. On commencera avec une featurette sur les coulisses du tournage, qui possède évidemment une résonance toute particulière avec Autofiction, puisque le film parle précisément de la fabrication d’une œuvre à partir de fragments de vie. Découvrir les coulisses permet ainsi de prolonger naturellement le propos du long métrage : observer un décor, une équipe, un acteur ou un réalisateur au travail revient presque à ouvrir un nouveau niveau du jeu de miroirs imaginé par Pedro Almodóvar. On terminera en se régalant d’un entretien avec Pedro Almodóvar, qui complète logiquement l’ensemble en donnant la parole au principal architecte de cette drôle de construction, entre souvenirs, fiction et regard sur la création. A noter que l’Édition Spéciale FNAC comporte un DVD Bonus contenant une masterclass de Pedro Almodóvar, enregistrée en avril 2026 au Centre Pompidou. D’une durée de 1h41, ce supplément est intéressant, et les propos du cinéaste sont précieux. Cependant, on ne peut s’empêcher de penser que l’ensemble aurait sans doute nécessité un peu de montage, Almodóvar n’y apparaissant qu’au bout de huit longues minutes !






















