Un jour avec mon père
Royaume-Uni, Nigeria, Irlande : 2025
Titre original : My Father’s Shadow
Réalisation : Akinola Davies
Scénario : Akinola Davies, Wale Davies
Acteurs : Fabien Cloutier, Pier-Luc Funk, Chantal Fontaine
Éditeur : Le Pacte
Durée : 1h30
Genre : Drame
Date de sortie cinéma : 25 mars 2026
Date de sortie DVD : 18 août 2026
Un Jour avec mon père est un récit semi-autobiographique se déroulant sur une seule journée dans la capitale nigériane, Lagos, pendant la crise électorale de 1993. Un père tente de guider ses deux jeunes fils à travers l’immense ville alors que des troubles politiques menacent…
Le film
[3/5]
Un jour avec mon père possède tout un arsenal pour séduire la critique : un premier long métrage, une histoire semi-autobiographique, une plongée dans le Lagos des années 1990, deux gamins qui découvrent un père qu’ils connaissent finalement assez peu, une toile de fond politique explosive et une fabrication en 16 mm qui donne immédiatement envie de sortir le grand carnet à compliments. Le film d’Akinola Davies a d’ailleurs été récompensé à Cannes par une mention spéciale de la Caméra d’or, avant de décrocher le BAFTA du meilleur premier film britannique. Bref, Un jour avec mon père arrive précédé d’une petite fanfare de distinctions qui pourrait faire croire à un coup de poing cinématographique en pleine figure. Sauf qu’à l’arrivée, le coup de poing ressemble davantage à une poignée de main un peu molle. Le film développe certes indéniablement de belles choses, mais aussi une sensation persistante de rendez-vous manqué, comme si Akinola Davies avait parfois peur de pousser ses propres idées jusqu’au bout.
Un jour avec mon père repose pourtant sur un dispositif plutôt malin. Une journée, deux frères, un père absent, Lagos qui s’agite et une situation politique qui transforme progressivement une simple balade familiale en voyage beaucoup moins tranquille. Les frères Akinola et Wale Davies utilisent la crise électorale nigériane de 1993 comme une sorte de caisse de résonance : ce qui se fissure dans le pays fait écho à ce qui se fissure dans la famille. Le père, Folarin, est lui-même une figure ambiguë, affectueuse mais insaisissable, présente physiquement sans être forcément disponible émotionnellement. Pour les enfants, cette journée devient donc une initiation à la ville, à la politique, à la masculinité et, surtout, à cet étrange animal qu’est le père lorsqu’il cesse d’être simplement « papa ». Le problème d’Un jour avec mon père, c’est que cette richesse thématique reste parfois plus intéressante sur le papier qu’à l’écran. Le film ouvre beaucoup de portes, mais certaines donnent sur des couloirs assez courts.
Là où Un jour avec mon père marque des points, c’est dans son regard porté sur Lagos. La ville n’est pas seulement un décor exotique gentiment posé derrière les personnages pour faire joli sur une affiche de festival. Elle devient un territoire d’apprentissage, un organisme gigantesque que les deux garçons observent avec cette curiosité particulière de l’enfance, mélange de fascination, d’inquiétude et de confiance absolue dans le fait que papa sait forcément où il va. Sauf que papa, justement, n’a pas toujours l’air de savoir où il va. La caméra accompagne cette découverte avec une approche sensorielle assez séduisante, en profitant du grain du 16 mm et d’une photographie qui donne aux images une texture presque mémorielle. Un jour avec mon père cherche ainsi moins à reconstituer le Lagos de 1993 qu’à retrouver la manière dont un souvenir pourrait le conserver : imparfait, fragmenté, lumineux par endroits et profondément brumeux ailleurs.
Cette volonté de travailler la mémoire constitue également la principale limite d’Un jour avec mon père. Le film préfère souvent suggérer plutôt qu’expliquer, ce qui est parfaitement respectable, mais finit par créer une certaine distance. Certaines séquences semblent construites autour d’une émotion que le spectateur est censé ressentir parce que la mise en scène lui indique gentiment le chemin avec une petite pancarte. Le procédé n’est jamais franchement maladroit, mais il manque parfois de chair. Les enjeux familiaux, politiques et historiques auraient gagné à se télescoper davantage, à produire davantage de friction. Le contexte de la crise électorale de 1993 est passionnant, notamment parce qu’il permet de réfléchir au rapport entre mémoire individuelle et mémoire nationale, mais Un jour avec mon père reste curieusement prudent lorsqu’il pourrait devenir véritablement incandescent. À force de vouloir préserver la délicatesse du souvenir, le film finit parfois par mettre les émotions sous cloche.
Cette réserve se retrouve également dans le rythme. Un jour avec mon père avance tranquillement, parfois même trèèèèèès tranquillement, comme si chaque déplacement dans Lagos devait permettre de contempler une parcelle supplémentaire du passé. Ce choix peut fonctionner lorsqu’il s’accompagne d’une véritable tension intérieure, mais certaines scènes donnent surtout l’impression d’attendre que quelque chose arrive. Et lorsque quelque chose arrive, la mise en scène ne cherche pas nécessairement à en exploiter toutes les conséquences. Il y a là une forme de cinéma impressionniste assez respectable, mais qui pourra laisser sur le bord de la route les spectateurs moins sensibles aux récits contemplatifs. Le film possède une belle atmosphère, mais l’atmosphère ne peut pas toujours payer le loyer narratif. Même avec toute la bonne volonté du monde, un joli silence reste un silence, et deux heures de silence finissent généralement par donner envie de demander le mot de passe du Wi-Fi.
Heureusement, Un jour avec mon père retrouve régulièrement une vraie justesse dans sa manière d’observer les rapports entre les trois personnages. Les deux jeunes acteurs, Chibuike Marvellous Egbo et Godwin Egbo, apportent une spontanéité précieuse, avec cette capacité à passer du jeu à la curiosité puis à l’inquiétude sans donner l’impression de réciter une dissertation sur les traumatismes de l’enfance. Face à eux, Sope Dirisu compose un Folarin particulièrement intéressant, charmeur, parfois agaçant, affectueux mais aussi entouré d’une zone d’ombre qui empêche de le réduire au traditionnel papa absent que le cinéma sort du placard dès qu’il manque une idée. La prestation de Sope Dirisu a d’ailleurs été récompensée aux Gotham Awards. Dans Un jour avec mon père, son personnage fonctionne précisément parce qu’il n’est jamais complètement transparent : les enfants cherchent à comprendre leur père tandis que le spectateur cherche à comprendre l’homme derrière le père.
Au fond, Un jour avec mon père parle moins de retrouvailles que de traces. Celles laissées par un père sur ses enfants, celles laissées par une époque sur un pays, celles laissées par un pays sur ceux qui en sont partis. C’est sans doute là que le film d’Akinola Davies Jr. devient le plus intéressant, parce que cette idée de l’ombre du père dépasse largement le cadre familial. Une ombre, après tout, n’est pas seulement une absence de lumière : elle est aussi la preuve qu’un corps a existé quelque part. Un jour avec mon père possède donc quelque chose de profondément touchant dans cette volonté de transformer un souvenir personnel en capsule temporelle, comme l’explique d’ailleurs le réalisateur lorsqu’il évoque le désir de mettre le film au service de la mémoire familiale.
Reste que Un jour avec mon père aurait probablement gagné à être un peu moins précautionneux et un peu plus sauvage. Le matériau était là pour fabriquer un grand film sur la filiation, le deuil, la mémoire et les blessures politiques d’un pays, mais Akinola Davies Jr. semble parfois tellement soucieux de ne pas trahir ses souvenirs qu’il les enferme dans une belle boîte soigneusement capitonnée. C’est élégant, sensible, souvent très joli, parfois même franchement émouvant, mais rarement bouleversant. Pour un premier long métrage, la maîtrise est néanmoins impressionnante, et certaines images restent en tête avec cette persistance particulière des souvenirs que l’on ne sait pas exactement pourquoi l’on conserve. Un jour avec mon père mérite donc largement le respect que lui ont accordé les festivals et les récompenses, sans forcément mériter toute l’extase critique qui l’a accompagné. Une œuvre sincère, délicate et prometteuse, mais qui ressemble encore davantage à la promesse d’un grand cinéaste qu’à l’accomplissement d’un grand film.
Le DVD
[4/5]
Le DVD d’Un jour avec mon père, édité par Le Pacte, nous propose une image qui fait évidemment avec les limites du support, mais qui conserve plutôt correctement la personnalité visuelle du premier long métrage d’Akinola Davies Jr. Tourné en 16 mm, Un jour avec mon père ne cherche de toute façon pas le piqué clinique ni la propreté numérique façon bloc opératoire : son image repose au contraire sur une texture argentique assumée, un grain parfois bien présent et une photographie qui privilégie la sensation de souvenir retrouvé. Le DVD accuse forcément une définition moins précise qu’une édition Haute-Définition, avec quelques pertes de détails dans les zones sombres et une compression qui peut se faire sentir dans certaines scènes, mais l’ensemble reste cohérent avec le parti pris esthétique du film. Les couleurs conservent leur chaleur et les contrastes rendent correctement les différentes ambiances de Lagos, tandis que le format 1.66 respecte la composition voulue par Akinola Davies Jr. Ce n’est donc pas une image qui cherche à exhiber ses muscles, mais une image qui fait son travail sans massacrer la photographie. Côté son, Le Pacte joue cette fois la carte de la spatialisation avec une version originale Dolby Digital 5.1, qui sera complétée par une version originale Dolby Digital 2.0, destinée aux cinéphiles non équipés de Home Cinema. La piste multicanal offre une belle ouverture aux ambiances urbaines, aux déplacements des personnages et aux différents bruits qui donnent à la ville son existence propre. Les dialogues restent parfaitement intelligibles et la musique s’intègre avec suffisamment d’ampleur sans chercher à faire croire que le DVD cache un gigantesque caisson de basses sous la table basse. La piste stéréo se montre plus frontale et évidemment moins enveloppante, mais conserve une restitution claire et équilibrée qui pourra convenir à ceux qui souhaitent une écoute plus simple.
Du côté des suppléments, l’éditeur nous propose de découvrir Lizard, le court-métrage réalisé par Akinola Davies Jr. en 2020 (18 minutes). Le film suit une jeune fille de huit ans expulsée de l’école du dimanche, qui découvre à l’extérieur un univers d’adultes beaucoup moins rassurant que celui promis par les murs de l’église. Lizard constitue évidemment un bonus particulièrement pertinent puisqu’il permet de découvrir une œuvre antérieure du réalisateur, mais aussi de mesurer à quel point certaines obsessions d’Un jour avec mon père étaient déjà présentes dans son cinéma. On y retrouve notamment l’enfance confrontée à un monde adulte opaque, la spiritualité, les rapports de pouvoir et cette manière de faire du regard d’un enfant une véritable machine à révéler les fissures du monde qui l’entoure. Le travail sur l’architecture et la lumière y est également particulièrement remarquable, donnant au court métrage une dimension presque fantastique sans jamais quitter le terrain du réel. À cela s’ajoute un entretien avec Akinola Davies Jr. (2 minutes), probablement tourné pour accompagner la diffusion de Lizard et Un jour avec mon père sur MUBI. Forcément très court, ce module replace rapidement les deux films dans le parcours du cinéaste.






















