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Test Blu-ray : Urgence

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Urgence

France : 1985
Titre original : –
Réalisation : Gilles Béhat
Scénario : Jean Herman, Gilles Béhat
Acteurs : Richard Berry, Bernard-Pierre Donnadieu…
Éditeur : Arcadès Éditions
Durée : 1h38
Genre : Policier, Thriller
Date de sortie cinéma : 30 janvier 1985
Date de sortie DVD/BR : 17 mars 2026

Un journaliste est tué car il avait la preuve qu’un grave attentat raciste était en préparation, prémédité par un groupe néo-nazi. Avant de mourir, il confie un étrange message à sa sœur, qui est en danger elle aussi. Elle se réfugie dans une agence de presse ou elle est secourue par Jean-Pierre Mougin…

Le film

[3,5/5]

Au début des années 80, le polar français est à la croisée des chemins entre l’héritage et la nouveauté, et l’influence du néo-polar venu d’Italie commence à se faire sentir sur le genre. Les notions de morale ou de code d’honneur semblent avoir totalement disparu, les flics fricotent volontiers avec les truands, et la frontière entre ce qui est légal et ce qui ne l’est pas est de plus en plus floue. Dans une France encore très marquée par les spectres de la guerre d’Algérie, flics et truands se vouent une guerre sans pitié, utilisant les mêmes méthodes crapuleuses, les mêmes coups bas, les mêmes attitudes de petites frappes. Le public de l’époque était friand de ce type de polars brutaux, aux forts relents de ripoux, de dope, de putes et de caniveau, qui évoquaient fortement les des romans de gare signés Gérard de Villiers et ses équipes (SAS, Brigade mondaine). De fait, de nombreux cinéastes s’engouffrèrent dans la brèche du polar français hardcore, et une grosse poignée de films – aujourd’hui pour la plupart largement oubliés – permirent un temps aux français de rivaliser avec le poliziottesco en termes d’outrances et d’excès en tous genres.

Parmi ceux-ci, on peut penser à Brigade mondaine (Jacques Scandelari, 1978), Brigade mondaine : La Secte de Marrakech (Eddy Matalon, 1979), La Guerre des polices (Robin Davis, 1979), Brigade mondaine : Vaudou aux Caraïbes (Philippe Monnier, 1980), Le Bar du téléphone (Claude Barrois, 1980), Le Choix des armes (Alain Corneau, 1981), Tir groupé (Jean-Claude Missiaen, 1982), Légitime Violence (Serge Leroy, 1982), Le Choc (Robin Davis, 1982), La Balance (Bob Swaim, 1982), L’Indic (Serge Leroy, 1983), Effraction (Daniel Duval, 1983), Le Faucon (Paul Boujenah, 1983), L’Arbalète (Sergio Gobbi, 1984), Les Fauves (Jean-Louis Daniel, 1984), Rue Barbare (Gilles Béhat, 1984), Ronde de nuit (Jean-Claude Missiaen, 1984), Polar (Jacques Bral, 1984), Liste noire (Alain Bonnot, 1984), Tir à vue (Marc Angelo, 1984), Un été d’enfer (Michaël Schock, 1984), Urgence (Gilles Béhat, 1985), Brigade des mœurs (Max Pécas, 1985), La Baston (Jean-Claude Missiaen, 1985), Spécial Police (Michel Vianey, 1985), Justice de flic (Patrick Bourgue, 1986), L’Exécutrice (Michel Caputo, 1986), Police des mœurs (Jean Rougeron, 1987)…

Aujourd’hui, c’est Urgence qui est remis à l’honneur, grâce à Arcadès Éditions. Un film de Gilles Béhat au cœur duquel Paris semble prise d’un spasme nerveux, comme si la ville avait avalé un cocktail de paranoïa, de sirènes et de néons trop vifs. Sorti en 1985, le film fait suite au succès massif de Rue Barbare, et ça se sent : Gilles Béhat y avance avec la même énergie brute, la même envie de filmer la ville comme un organisme vivant, parfois malade, parfois héroïque, mais toujours imprévisible. Le récit démarre sur les chapeaux de roue, avec un journaliste infiltré dans un groupe néo-nazi, une fuite sanglante, un message mystérieux confié à une sœur paniquée, et une sympathique course-poursuite qui transforme Paris en terrain de chasse. Tout au long de son intrigue, Urgence ne perd jamais de temps : il fonce, il respire fort, il transpire même un peu, mais ce sont aussi un peu ses auréoles sous les bras qui font son charme.

D’ailleurs, même si Gilles Béhat n’a ni le budget, ni le talent d’un William Friedkin, la mise en scène de Urgence reste nerveuse, presque fébrile. Difficile de tenir la distance par rapport aux standards actuels du genre, ou même par rapport au Luc Besson de Subway, également sorti en 1985, mais le cinéaste enchaîne tout de même les poursuites, les bagarres, les ruelles sombres, les appartements en désordre, comme s’il voulait filmer la ville en apnée. La caméra bouge, respire, trébuche parfois, mais toujours avec intention. On sent l’influence du polar américain des années 70/80, celui où les héros n’ont pas le temps de réfléchir et où les méchants surgissent comme des mauvaises nouvelles. Urgence n’a pas peur de l’excès : un coup de feu peut surgir comme un éternuement mal placé, un plan peut s’étirer juste assez pour créer une tension sourde. Et parfois, une punchline improbable tombe du ciel, comme un pigeon parisien décidé à faire de la poésie expérimentale avec sa fiente.

Cela dit, ce qui rend Urgence un peu différent de ses contemporains navigant dans le genre polar, c’est la manière dont il tente de mêler thriller politique et polar populaire. Le film évoque, en filigrane, la montée des extrêmes, mais sans jamais se prendre pour un traité sociologique à la De bruit et de fureur : Gilles Béhat filme les néo-nazis comme des ombres brutales, des silhouettes prêtes à frapper, et en face, des journalistes qui tentent de comprendre ce qui leur tombe dessus. Urgence devient alors un film sur l’information, sur la vérité qui circule mal, sur les institutions qui vacillent. Le personnage de Jean-Pierre Mougin, chroniqueur sportif embarqué malgré lui dans une affaire qui le dépasse, incarne cette idée : parfois, la réalité déborde, et même ceux qui ne demandaient rien se retrouvent à courir pour sauver leur peau.

Comme tous les films évoquant l’insécurité et les sujets dits « régaliens », les thématiques au cœur de l’intrigue d’Urgence restent étonnamment actuelles : extrémisme, manipulation, institutions fragiles, médias dépassés. Le film de Gilles Béhat nous montre un monde où la violence circule plus vite que l’information, où les certitudes s’effondrent dès qu’on ouvre une porte. Pour autant, le film ne se pose pas en moralisateur : il montre, il laisse respirer, il laisse courir. Et dans cette course, Urgence trouve une forme de vérité brute, presque primitive, qui rappelle que le cinéma de genre peut parfois dire plus que les grands discours. Du côté des acteurs, Urgence s’avère plutôt bien pourvu : Richard Berry, impeccable, incarne un journaliste dépassé mais tenace, un type qui n’a pas demandé à devenir héros mais qui finit par le devenir quand même. Fanny Bastien apporte une fragilité solide, une présence qui donne au récit un ancrage émotionnel. Et Bernard-Pierre Donnadieu (L’Homme qui voulait savoir), avec son regard d’acier et sa silhouette de prédateur urbain, n’a besoin que d’un plan pour imposer la menace. Ensemble, ils donnent au film une densité supplémentaire : Urgence repose sur ces présences, sur ces corps qui courent, qui chutent, qui se relèvent, et qui donnent au film une humanité cabossée mais vibrante. En deux mots comme en cent, il ne s’agit certes pas d’un film parfait, mais il reste tendu, généreux, et capture une époque où le polar français osait encore tout à la fois poser ses couilles sur la table et se salir les mains (à moins que les deux ne soient liés). Et cette liberté là, elle fait du bien par où elle passe.

Le Blu-ray

[4/5]

Le Blu-ray d’Urgence édité par Arcadès Éditions arrive dans un boîtier noir glissé dans un surétui cartonné : sobre mais efficace. Le visuel créé pour l’occasion fait le travail, même si une jaquette réversible reprenant l’affiche originale aurait été un joli cadeau pour les amateurs de vintage. Le film intègre la collection « Polar » de l’éditeur, aux côtés de Tir à vue (1984), que nous aborderons demain, et d’Un été d’enfer et Effraction, sortis l’année dernière, et que nous n’avons pas eu le bonheur de chroniquer. Côté Blu-ray, le résultat est, pour être diplomate, disons, hum, perfectible. La restauration Haute-Définition annoncée sur la jaquette affiche certes une propreté correcte, une stabilité appréciable et une colorimétrie cohérente, mais le piqué reste trop doux, comme si quelqu’un avait passé un chiffon un peu trop humide sur la copie. Le grain cinéma, pourtant essentiel pour ce genre de polars 80’s baignés de crasse et d’huile moteur, semble avoir pris des vacances prolongées : l’image paraît parfois trop lisse, presque aseptisée, ce qui enlève un peu de la rugosité qui faisait le charme du film. Les scènes diurnes s’en sortent mieux, avec des contrastes équilibrés, mais les séquences nocturnes manquent de mordant. Rien de catastrophique, mais on reste sur sa faim : Urgence méritait un rendu plus nerveux, plus texturé, plus fidèle à son ADN de thriller urbain. Le son, en revanche, s’en sort très bien. La piste DTS-HD Master Audio 2.0 offre une clarté agréable, des dialogues nets, une dynamique solide et une absence totale de souffle. Les effets sonores – coups de feu, moteurs, sirènes – trouvent leur place sans jamais écraser les voix. La musique, typique de l’époque, respire correctement. L’ensemble donne à Urgence une présence sonore convaincante, qui compense en partie les limites de l’image.

Les suppléments du Blu-ray d’Urgence sont particulièrement généreux, et feront plaisir aux nombreux admirateurs de Jérôme Wybon, l’archéologue français des images d’archives. On trouvera d’abord une intéressante présentation du Polar français des années 80 (19 minutes), qui replace Urgence dans le contexte de son époque de sortie : mutation du polar, arrivée de nouveaux réalisateurs, influence du climat politique, montée des extrêmes, évolution de la représentation policière. C’est dense, clair, instructif, et ça donne envie de revoir tous les polars produits chez nous durant la décennie. Le second module consiste en une présentation du film, toujours par Jérôme Wybon (8 minutes). Il y reviendra sur la genèse du film, l’adaptation du roman « Qui vous parle de mourir ? », le casting, les différences avec le livre, la musique et bien sûr sa réception critique. Jérôme Wybon y replace Gilles Béhat dans sa trajectoire, rappelle le succès de Rue Barbare, et montre comment Urgence s’inscrit dans une période où le polar français osait encore mélanger action, politique et tension sociale. C’est court, mais précis, et ça éclaire le film sous un angle extrêmement pertinent.

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