Berlinale 2018 : Ma fille


Italie, Allemagne, Suisse, 2018
Titre original :
Réalisateur :
Scénario : Francesca Manieri & Laura Bispuri
Acteurs : , , Sara Casu,
Distribution : Ufo Distribution
Durée : 1h37
Genre : Drame
Date de sortie : 27 juin 2018

Note : 2/5

Le public formé en majorité de représentants de la presse internationale au a beau être moins expressif à l’issue des projections qui lui sont dédiées en avance que celui à Cannes, nous avons clairement entendu des cris de « vergogna » – « quelle honte ! » – à la fin de celle de Figlia mia, en même temps que des applaudissements, soyons honnêtes. Et nous comprenons absolument pourquoi nos confrères italiens se sentiraient insultés par la présence en compétition du deuxième long-métrage de Laura Bispuri en tant que seul et unique ambassadeur du cinéma de leur pays. Car ce drame langoureux et long est avant tout la caricature pénible d’un certain versant du cinéma italien, mélodramatique et glauque à souhait, qui se complaît à outrance dans son misérabilisme convenu, sans autoriser ni ses personnages, ni le spectateur à respirer un quelconque souffle de fraîcheur ou d’originalité. Comme c’est souvent le cas dans ces films qui paradent leur fausse conscience sociale et affective, le thème de la filiation reniée, puis tardivement réclamée, y est traité sans la moindre envie d’y apporter une perspective nouvelle, hors des sentiers battus, qui y sont jonchés de reproches stériles et de coups bas partant dans le vide. En somme, il s’agit d’une rude épreuve de notre patience à l’égard du cinéma névrosé dans toute sa gloire, hélas avec très peu de récompenses filmiques au cours du calvaire.

Synopsis : Vittoria est une jeune fille timide, qui n’a guère d’amies, mais qui entretient une relation très proche avec sa mère Tina, une ouvrière dans une petite usine de conditionnement de poissons en Sardaigne. Régulièrement, Tina monte dans les montagnes afin d’apporter des provisions à Angelica, son pendant parfait en termes de style de vie, puisque elle ne fait rien de ses journées et traîne le soir dans le bar local, où elle se prostitue en échange de quelques verres d’alcool. Un lien fort relie toutefois ces deux femmes, qui risque de se briser quand Angelica est menacé d’expulsion parce qu’elle doit une forte somme d’argent au fisc. Faute de pouvoir l’aider financièrement, Tina accepte à contre-cœur d’emmener Vittoria voir celle qu’elle considère comme une pauvre âme en perdition. Malgré tout, Angelica ne tarde pas à exercer un étrange pouvoir de fascination sur la jeune fille de moins en moins sage.

La dame et la délurée

La prémisse n’aurait pas pu être plus simple, tout comme son développement en fin de compte : deux femmes au tempérament et à l’ambition de vie diamétralement opposés ne peuvent pas faire l’une sans l’autre, en raison d’un lourd secret du passé qui risque à présent de faire dérailler leur arrangement. Des centaines de mélodrames italiens ont été faits de cette étoffe-là, dans une volonté manifeste d’exacerber l’écart dans les conditions sociales, qui déteint forcément sur les mœurs. C’est l’éternelle histoire, riche en poncifs condescendants, sur la pauvre fille des milieux défavorisés, vulgaire car en manque de compas moral, qui n’intéresse la classe respectable qu’à condition de lui fournir la seule chose qui lui manque encore à son bonheur. Les barrières sociales y restent fermement maintenues et la volonté valeureuse de la part de la femme des bas-fonds de réclamer son dû doit mener à la tragédie sous sa forme la plus édifiante. Dans Figlia mia, nous n’avons hélas même pas droit à ce paroxysme du règlement des comptes larmoyant, puisque les personnages restent globalement enfermés dans leur condition initiale, c’est-à-dire d’un côté la névrose d’une mère abusivement possessive et de l’autre toutes les manifestations d’une loque humaine, déjà partie trop loin dans la déroute existentielle pour nous inspirer encore un minimum de pitié. Au moins, les deux actrices principales se sont investies corps et âme dans l’interprétation de leurs personnages respectifs. Ce qui n’est pas obligatoirement un compliment, si l’on sait à quel point Valeria Golino aime cultiver le flegme des femmes frustrées, en digne disciple de l’école dramatique de Valeria Bruni Tedeschi, et si l’on connaît le penchant d’Alba Rohrwacher, plus convaincante dans sa collaboration précédente avec la réalisatrice dans Vierge sous serment, pour le surjeu complaisant.

On achève bien les chevaux

Le jeu peu fin des comédiennes s’inscrit cependant dans le projet global du film, artificiellement proche de ses personnages, mais au fond incapable d’établir une connexion authentique entre eux. La caméra chancelante cherche ainsi à susciter une sensation de proximité avec ces visages éprouvés par la chaleur, la fatigue et surtout la misère. Mais les rares moments tant soit peu réussis de Figlia mia sont ceux, quand la narration leur laisse un peu de place pour respirer et se déplacer librement dans les vastes espaces arides de l’île méditerranéenne. C’est malheureusement trop peu pour conférer une force d’ensemble à ce récit fort laborieux, qui pèche autant par le trait forcé dans la description des deux mégères apprivoisées ou plutôt désabusées, qui rêvent seulement de se tourner autour comme des tigresses, que par le cheminement bancal de l’enfant, l’enjeu principal de toutes les convoitises, ou par le rôle très mineur attribué aux hommes. Quand nous avions aperçu à toute vitesse Udo Kier, une légende du cinéma européen underground, à l’arrière-plan, nous pensions d’abord qu’il n’y avait fait qu’une de ses apparitions-éclair pour faire plaisir à des amis. Sa contribution ultérieure n’est finalement point plus substantielle, puisque elle se résume en gros à faire par son avarice le contrepoids de la générosité molle du mari de Tina. Autant écrire qu’il n’est qu’un élément supplémentaire, passablement vain malgré sa récurrence, à l’image des jeunes en moto parcourant les dunes, dans cette histoire de toute façon condamnée d’avance à l’immobilisme sous sa forme la plus prétentieuse.

Conclusion

La compétition au Festival de Berlin n’est pas toujours une vitrine de ce que les sélectionneurs peuvent faire de plus inspiré. Toutes sortes de considérations de politique interne et externe doivent entrer en jeu pour concocter une programmation compétitive susceptible de plaire au plus grand nombre, tout en reflétant au moins indirectement l’état du cinéma actuel. Avec Figlia mia, les raisons pour son inclusion paraissent évidentes sur le papier : une réalisatrice qui était déjà passée avec succès par la case Berlin, des actrices prestigieuses et à degrés divers représentatives de la vigueur du cinéma italien, etc. Sauf qu’au bout du compte, ce film réunit tout ce que nous détestons dans le domaine du cinéma inutilement tortueux, puisque simultanément trop conscient de lui-même et trop oublieux de ses propres faiblesses narratives.

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Tobias Dunschen

Cet article a été rédigé par Tobias Dunschen, Rédacteur de Critique Film. Lire tous ses articles