Vu sur Netflix : Les Deux papes

0
569
© 2019 Peter Mountain / Tous droits réservés

Le passage de relais entre deux vieillards, les hauts dignitaires d’une institution religieuse encore plus ancienne qu’eux : on peut aisément s’imaginer une multitude de sujets plus pertinents pour notre époque, animée par des enjeux infiniment plus vastes que celui-là, même avant la crise du coronavirus. Pourtant, cette production , sortie en fin d’année dernière et couronnée de trois nominations aux Oscars, n’est pas sans intérêt, au moins tant qu’elle reste focalisée sur l’échange à huis clos entre ces deux hommes au style et aux croyances diamétralement opposés. Car c’est au cours de la partie a priori fictive de que le réalisateur réussit le mieux à condenser la guerre des doctrines en un affrontement intimiste, porté à un niveau d’intensité passionnant par les interprétations finement conçues de et .

Si le récit ne consistait qu’en ce tournoi entre deux fauves théologiques, le maître de l’intellect et celui des cœurs, on l’aurait sans doute encore plus apprécié. La volonté de fournir de surcroît un arrière-plan biographique riche en dilemmes moraux au cardinal Bergoglio, alors que son confrère allemand doit se contenter d’une aura plus sèchement antipathique, fait alors plus de mal que de bien à ce film, animé néanmoins par une intelligence narrative redoutable.

Les mauvaises langues diront que le plus grand accomplissement de Benoît XVI en tant que pape était de créer un précédent moderne en renonçant à son poste en février 2013 et d’ouvrir par la même occasion la voie à son successeur François, sensiblement plus réformateur et populaire que lui. Ce film ne s’emploie toutefois pas à tirer le bilan de l’un et d’anticiper les exploits de l’autre. Il se préoccupe en fait assez peu de l’image publique, certainement réductrice, qui est associée aux deux derniers dirigeants de l’église catholique. Son but nous paraît davantage de chercher des signes de concordance entre ces deux hommes, aussi infimes ces premiers soient-ils, sans nécessairement faire le procès, plus urgent que jamais, des errements de l’appareil ecclésiastique. Grâce à cette volonté manifeste de dévoiler l’homme derrière la soutane pontificale, de retracer une lutte pour le pouvoir dont personne ne veut au fond, reste tout à fait accessible, même pour des spectateurs peu familiers du cérémoniel d’élection du pape sur lequel s’ouvre le film.

© 2019 Peter Mountain / Tous droits réservés

Puis, une fois que le tribun argentin est arrivé en terre ennemi, dans le cadre paradisiaque de Castel Gandolfo, les hostilités sont ouvertes avec une complexité du discours que l’on ne trouve hélas plus souvent dans les films contemporains. Tandis qu’il paraît à peu près clair pourquoi le futur pape a fait le déplacement au Vatican – demander la permission de se retirer précocement de son poste de cardinal – , son successeur persiste à mener un jeu infiniment plus politique. Même si l’issue historique de ce tête-à-tête fictif est amplement connue, les conversations dans le jardin et plus tard dans la chapelle Sixtine se distinguent par l’ambiguïté des ambitions des deux personnages. Ils y accomplissent tous les deux un remarquable acte d’équilibriste, un duel de convictions qui doit pourtant prendre en compte les exigences en termes de responsabilités respectives, difficiles à assumer et pour l’un, et pour l’autre. Les interprétations subtiles de Pryce et Hopkins se montrent entièrement à la hauteur de cet exercice de jonglage peu orthodoxe, voire unique dans l’Histoire de l’humanité.

Quel dommage alors, que le scénario de , sinon assez adroit dans son agencement de faits de notoriété publique, croit utile de digresser du côté du passé trouble de Jorge Bergoglio pendant la dictature militaire argentine dans les années 1970 ! Formellement, cette parenthèse n’apporte rien de substantiel au film. Elle contribue au contraire à diluer son propos, à nous sortir de l’étau discursif dans lequel les deux éminences grises se sont manœuvrées sciemment.

Le choix de passer littéralement sous silence la partie cruciale de la confession du pape Benoît par rapport à son inaction supposée face au scandale de pédophilie dans les rangs de l’église catholique n’est pas non plus fait pour nous réconcilier avec la facture de plus en plus décousue du film. Même si le ton de la narration regagne par la suite une dernière fois une belle intensité, curieusement détendue lors de la consommation d’une pizza en pleine sacristie, il se dirige à nouveau vers la reconstitution historique plus conventionnelle, avec l’inclusion de documents d’archives montrant les vrais protagonistes à la toute fin du film.

© 2019 Peter Mountain / Tous droits réservés

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici