DVD — 08 juin 2018
Test DVD : La juste route


: 2017
Titre original : 1945
Réalisation :
Scénario : Ferenc Török, d’après une nouvelle de
Interprètes : , , ,
Éditeur : ESC Editions
Durée : 1h27
Genre : Drame
Date de sortie cinéma : 17 janvier 2018
Date de sortie du DVD : 22 mai 2018

 

Synopsis : En août 1945, au cœur de la Hongrie, un village s’apprête à célébrer le mariage du fils du secrétaire de mairie tandis que deux juifs orthodoxes arrivent, chargés de lourdes caisses. Un bruit circule qu’ils sont les héritiers de déportés et que d’autres, plus nombreux peuvent revenir réclamer leurs biens. Leur arrivée questionne la responsabilité de certains et bouleverse le destin des jeunes mariés.

Le film

[4.5/5]

12 août 1945, dans la campagne hongroise : la guerre n’est pas tout à fait terminée et, quelques jours auparavant, les américains ont bombardé Nagasaki. En Hongrie, les allemands ont été chassés et, même si l’armée soviétique est bien présente dans le pays, le régime communiste n’y a pas encore été proclamé. Sous la chaleur estivale, un village se prépare à un mariage, celui du fils du secrétaire de mairie avec une jeune fille d’une famille paysanne, alors qu’au même moment, un train entre en gare. De ce train, dont s’échappe une épaisse fumée noire, vont descendre deux hommes vêtus de noir, un jeune homme, portant casquette, et un vieil homme à la barbe grise, portant chapeau. Qui sont ces hommes qui font descendre deux grosses malles du train et qui les font charger, moyennant finance, sur une charrette tirée par un cheval et qui va être conduite par un père et son fils en direction du village, les deux hommes suivant à pied ? Et cette prédominance du noir, dans un film par ailleurs en noir et blanc, n’est-elle pas annonciatrice de funestes présages ?

Très habilement, Ferenc Török va alors installer la situation en mettant en place un véritable ballet, allant d’un personnage à l’autre, recueillant leurs propos, scrutant leurs visages. Des personnages dont on va apprendre petit à petit tous les secrets, tous les comportements qu’ils ont eus dans le passé. Il y a là Istvan Szentes, le secrétaire de mairie, celui, semble-t-il, autour duquel tout tourne dans le village ; sa femme Anna, qui ne voit pas d’un bon œil le mariage de leur fils Arpad avec une jeune fille qui a été fiancée auparavant avec un autre homme ; Arpad, qui tient la droguerie du village ; Kisroszi, la jeune et jolie fiancée, manifestement toujours amoureuse de Jancsi, son ancien fiancé, lui-même de retour de la guerre et qui, souhaitant l’avènement d’un nouveau monde, d’un monde plus juste, semble être le seul du village à entretenir des rapports cordiaux avec les soldats soviétiques présents dans le village. D’autres encore dont le chef de gare qui va demander aux conducteurs de la charrette de mettre le plus de temps possible pour conduire au village les deux hommes en noir et leur chargement. En effet, ces deux hommes, un père et son fils, sont des juifs et le chef de gare tient à ce que le village et, en particulier, Istvan Szentes, soient prévenus de cette arrivée avant qu’elle ait effectivement eu lieu. 

Très vite, un vent de panique souffle sur le village. Pour beaucoup, ces deux hommes, que personne ne semble connaître, sont sans doute les émissaires de familles juives qui ont été spoliées et qui vont demander la restitution de leurs biens. Alors qu’en fait, on ne sait rien sur la raison de leur présence, chacun, alors, réagit selon ses actes commis dans le passé par rapport aux biens des juifs du village qui ont été déportés ou qui se sont enfuis, selon, aussi, sa conscience ou … son absence de conscience. Les remarques fusent, allant de « Impossible de s’en débarrasser, ces gens là » et « ils se ressemblent, tous pareils » à « Il y a de la place pour eux ». Des dissensions apparaissent dans des couples, l’un voulant rendre la maison occupée, l’autre considérant que les papiers prouvent qu’elle leur appartient. Le rôle, tout sauf glorieux, de l’église catholique est mis en lumière. Quant au mariage, la déflagration est telle qu’il ne peut pas ne pas être gravement touché. Après tout, lorsqu’on n’a pas la conscience tranquille et qu’on en arrive à ne prévoir que le pire, tout peut arriver !

 

Ce retour vers le passé effectué par Ferenc Török n’est certainement pas un hasard. N’oublions pas que la Hongrie est actuellement gouvernée par Viktor Orbán, un conservateur nationaliste farouchement opposé à toute forme d’immigration, et il n’est pas interdit de voir plus qu’un clin d’œil du réalisateur vers la situation des syriens et des irakiens qui ont dû fuir leur pays lorsqu’il parle de celle des juifs et du comportement de nombre de ses compatriotes à leur égard, dans son pays, lors de la 2ème guerre mondiale.

Cette histoire, très ramassée dans le temps (l’action se déroule sur une poignée d’heures), est racontée dans un langage cinématographique d’une grande richesse : science des mouvements de caméra et des cadrages, précision et efficacité du montage, exceptionnelle beauté du noir et blanc, tout concourt à venir compléter la force du sujet pour faire de « Une juste route » un grand film. Y compris, également, le jeu des comédiens, tous parfaits dans leur sobriété et, pour certains d’entre eux, dans leurs excès, tel Péter Rudolf, l’interprète du secrétaire de mairie, véritable coq de village dont les certitudes vont être amenées à vaciller. Parmi toutes ces comédiennes et ces comédiens, on retiendra particulièrement Dóra Sztarenki, l’interprète de la jeune fiancée, au jeu dégageant sans aucun artifice une grande émotion.

 

Le DVD

[4.5/5]

Le travail effectué par ESC Editions pour mettre en valeur ce très beau film est de très grande qualité. On commencera par s’attarder sur l’image, avec la restitution parfaite de la remarquable photographie en noir et blanc élaborée par Elemér Ragályi, un Directeur de la photographie très expérimenté dont on avait déjà, auparavant, admiré le travail, par exemple dans La terre éphémère du géorgien George Ovashvili. Le son n’est pas en reste, avec une VO sous-titrée disponible en 5.1 : un son dont l’importance est grande, avec des passages à faible intensité que le DVD permet d’entendre parfaitement, avec une musique assez peu présente et, elle aussi, à faible intensité et qui est très bien restituée.

Le DVD ne comprend qu’un seul supplément mais qui se révèle être d’un grand intérêt. Intitulé A l’ombre de la spoliation, il s’agit d’une interview de Michel Jeannoutot, un magistrat qui a été nommé Président de la CVIS (Commission pour l’indemnisation des victimes de spoliations intervenues du fait des législations antisémites) le 10 septembre 2011. Durant 34 minutes, il fait le tour de ce qui a été réalisé (ou pas réalisé, dans les pays, comme la Pologne, qui continuent de vivre dans le déni !) en la matière dans différents pays, en particulier, bien sûr, en France. Un travail qui, plus de 70 ans après la fin de la guerre, n’est toujours pas terminé, surtout en ce qui concerne les biens culturels tels les tableaux.

 

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Jean-Jacques

Cet article a été rédigé par Jean-Jacques Corrio, Rédacteur de Critique Film. Lire tous ses articles