Test Blu-ray : L’échiquier du vent

0
489

L’échiquier du vent

Iran : 1976
Titre original : Shatranj-e baad
Réalisation : Mohammad Reza Aslani
Scénario : Mohammad Reza Aslani
Acteurs : Shahram Golchin, Mohamad Ali Keshavarz…
Éditeur : Carlotta Films
Durée : 1h40
Genre : Drame
Date de sortie cinéma : 18 août 2021
Date de sortie DVD/BR : 17 mai 2022

Suite à la mort de son épouse, Haji Amou, un commerçant traditionaliste, patriarcal et corrompu, projette de se débarrasser de sa belle-fille, héritière en titre de la fortune et de la belle maison luxueuse dans laquelle ils vivent. Cette femme émancipée et moderne est paralysée et ne peut se déplacer qu’en fauteuil roulant. Pour faire face au complot fomenté par son beau-père, elle se fait aider par sa servante, ignorant que celle-ci joue sur les deux tableaux…

Le film

[3,5/5]

« Tout à la fois théoricien de l’Art, graphiste, poète et réalisateur cinématographique, Mohammad Reza Aslani n’a réalisé que 2 longs métrages de fiction, alors qu’il est âgé de 77 ans. Il faut dire que ce réalisateur n’a jamais accepté de faire des concessions et que son premier long métrage de fiction, L’échiquier du vent, réalisé en 1976 à l’âge de 32 ans et sélectionné pour le cinquième Festival international de Téhéran en novembre 1976, y a connu deux projections catastrophiques, probablement sabotées, qui ont amené le jury à retirer le film de la compétition. (…) La révolution iranienne de 1979 n’a pas arrangé les choses que ce soit pour le film ou pour le réalisateur : en désaccord idéologique avec le gouvernement islamique, Aslani s’est vu interdire de réaliser des longs métrages de fiction et tout ce qui concerne le film, négatifs et copies positives, a été déclaré perdu. Il ne restait plus qu’une façon de voir le film, une copie VHS de très mauvaise qualité qui circulait sous le manteau. Et puis, en 2015, miracle : grâce aux efforts de Gita Aslani Shahrestani et de Amin Aslani, respectivement fille et fils de Mohammad Reza Aslani, le négatif du film a été retrouvé dans une brocante et un travail de restauration fait que le film est dorénavant visible dans une version numérique 4K.

La course aux richesses

C’est par les 3 premiers versets d’une sourate du Coran que débute L’échiquier du vent. Cette sourate, la sourate 102, met en garde contre la course aux richesses, avec les distractions et la perte de l’éthique qu’elle engendre. Cette course aux richesses, c’est ce que le film ne va pas cesser de nous montrer dans le cadre d’une vaste maison bourgeoise de Téhéran. La femme qui avait hérité de cette opulente demeure à la mort de son mari vient elle-même de décéder et une question se pose : qui va hériter de ses biens ? Petite Dame, sa fille, son héritière naturelle, une jeune femme paraplégique qui se déplace dans un fauteuil roulant en rotin le plus souvent poussé par sa servante ? Haji Amou, son second mari, un commerçant violent et corrompu qui n’est embarrassé par aucun scrupule et qui rêve de se débarrasser de Petite Dame ? Shaban et Ramezan, les neveux de Haji Amou, deux orphelins qu’Haji Amou avaient recueillis mais qu’il a manifestement toujours traité avec mépris et dont l’un d’entre eux, Ramezan, fait une cour sans doute très intéressée à Petite Dame. Dans ce véritable panier de crabes, tous les coups sont permis, surtout les pires !

Une comparaison difficile à faire

Ce film qui se déroule dans un quasi huis-clos aux alentours de 1920 montre une société iranienne dont la comparaison avec la société iranienne actuelle serait particulièrement intéressante. Mais, nous, européens, avons-nous tous les éléments pour procéder à cette comparaison ? (…) On restera donc prudent en matière de comparaison en se contentant de remarquer que Petite Dame, une femme sans doute beaucoup plus cultivée que les hommes qui contestent son héritage, leur tient tête avec beaucoup de vigueur. Dans cette société très hiérarchisée, le comportement plein d’ambigüité de la servante et confidente de Petite Dame est intéressant à observer : intelligente mais illettrée, on la sent très proche de sa maitresse, tellement proche qu’une scène montre qu’un rapport lesbien existe entre elles, mais, en même temps, elle n’hésite pas à la trahir, ayant été manifestement « retournée » par un des neveux, trouvant sans doute ce dernier plus apte à l’amener à un meilleur confort matériel. (…)

Une très belle réussite esthétique

Très intéressant sur le fond, L’échiquier du vent est également, peut-être même surtout, une très belle réussite esthétique, avec de magnifiques plans inspirés par la peinture. Tourné un an après Barry Lyndon, L’échiquier du vent ne peut pas échapper à une comparaison avec le film de Stanley Kubrick avec les nombreuses scènes d’intérieur tournées à la lueur de bougies. Une autre comparaison est inévitable : avec Luchino Visconti, quelque part entre Le guépard et Les damnés. Dans ce film presque exclusivement tourné en intérieur, Mohammad Reza Aslani utilise souvent des reflets dans des miroirs, sans pour autant chercher, avec ce procédé, à élargir le cadre de ses images. En tout cas, devant la beauté des images, on est surpris d’apprendre que, tout au long du tournage, les rapports entre le réalisateur et Houshang Baharlou, son Directeur de la photographie, étaient loin d’être au beau fixe. Pour la musique, le réalisateur a fait appel à Sheyda Gharachedaghi, une compositrice iranienne formée à Vienne, en Autriche. Pas grand chose d’iranien dans cette musique à la fois étrange et angoissante ! (…)

Bien souvent, c’est par l’intermédiaire d’un DVD ou d’un Blu-ray que les spectateurs ont la possibilité de découvrir ou de redécouvrir un film ancien. Carlotta Films a choisi d’effectuer une sortie en salles pour ce film qui n’avait pratiquement jamais été vu et on se doit de les remercier, la vision d’un tel film sur un grand écran de cinéma devant être privilégiée. On est forcément intéressé par la vision qu’a Mohammad Reza Aslani de la société iranienne du début du 20ème siècle et forcément ébloui par la beauté des images qu’il nous propose. »

Extrait de la critique de notre chroniqueur Jean-Jacques Corrio. Retrouvez-en l’intégralité en cliquant sur ce lien !

Le Blu-ray

[4/5]

Après avoir proposé au public français de redécouvrir L’échiquier du vent sur grand écran, Carlotta Films nous propose naturellement aujourd’hui une flamboyante séance de rattrapage au format Blu-ray. Le film a bénéficié d’une restauration en 4K à partir des négatifs originaux, et faute d’être toujours d’une grande précision, la copie est propre, lumineuse, et parfaitement limpide. Les conditions sont donc pleinement réunies pour redécouvrir cette œuvre longtemps considérée comme perdue, qui n’a probablement jamais autant resplendi qu’aujourd’hui. Côté son, bien sûr, il n’existe pas de version française, et la galette Blu-ray éditée par Carlotta nous propose un mixage en VO et DTS-HD Master Audio 1.0, qui apparaitra malgré tout comme relativement étoffé, notamment dans le mixage des dialogues, toujours parfaitement clairs, et de la piste musicale, fort jolie dans son genre.

Du côté des suppléments, Carlotta nous propose un ensemble relativement ramassé de bonus, mais qui s’avèrent tous absolument passionnants. On commencera d’abord par un documentaire intitulé Le majnoun et le vent (51 minutes). Gila Aslani Shahrestani y reviendra sur l’étrange destinée du film de Mohammad Reza Aslani, de sa genèse jusqu’à la redécouverte, presque 40 ans plus tard, des négatifs du film, que l’on pensait perdus. On terminera le tour des bonus par la traditionnelle bande-annonce du film, qui s’accompagnera de deux courts-métrages de Mohammad Reza Aslani : La coupe Hassanlou et l’histoire de celui qui demande (1964, 22 minutes) et La coupe Hassanlou : J’ai dit de contempler cette coupe divinatoire (2014, 29 minutes). Réalisés à cinquante ans d’intervalle, ayant tous deux pour sujet une coupe sacrée découverte lors de fouilles archéologiques, les deux courts nous prouvent à quel point Mohammad Reza Aslani avait de la suite dans les idées. Il s’agit de deux documentaires, parfois aux limites de l’expérimental, avec des gros plans et un travail sur le son assez remarquable. Bien entendu, si le premier est tourné en pellicule et en noir et blanc, le second sera en couleurs et en numérique. Si les deux courts présentent beaucoup de similitudes, c’est normal : l’idée pour le cinéaste avec le film de 2014 était en réalité de « retourner » le film qu’il avait réalisé en 1966, pour la simple et bonne raison que les autorités iraniennes déclaraient le film d’origine disparu.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici