Critique : L’échiquier du vent

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L’échiquier du vent

Iran : 1976
Titre original : Shatranj-e baad
Réalisation : Mohammad Reza Aslani
Scénario : Mohammad Reza Aslani
Interprètes : Shahram Golchin, Mohamad Ali Keshavarz, Fakhri Khorvash
Distribution : Carlotta Films
Durée : 1h40
Genre : Drame
Date de sortie : 18 août 2021

3.5/5

Tout à la fois théoricien de l’art, graphiste, poète et réalisateur cinématographique, Mohammad Reza Aslani n’a réalisé que 2 longs métrages de fiction alors qu’il est âgé de 77 ans. Il faut dire que ce réalisateur n’a jamais accepté de faire des concessions et que son premier long métrage de fiction, l’échiquier du vent, réalisé en 1976 à l’âge de 32 ans et sélectionné pour le cinquième Festival international de Téhéran en novembre 1976, y a connu deux projections catastrophiques, probablement sabotées, qui ont amené le jury à retirer le film de la compétition. En effet, lors de la première projection, l’image du film était beaucoup trop sombre, presque noire, et, en plus, les bobines n’avaient pas été projetées dans le bon ordre ! Pour la seconde, les problèmes techniques avaient été résolus mais les spectateurs et, en particulier, les critiques avaient déjà quitté la salle. La révolution iranienne de 1979 n’a pas arrangé les choses que ce soit pour le film ou pour le réalisateur : en désaccord idéologique avec le gouvernement islamique, Aslani s’est vu interdire de réaliser des longs métrages de fiction et tout ce qui concerne le film, négatifs et copies positives, a été déclaré perdu. Il ne restait plus qu’une façon de voir le film, une copie VHS de très mauvaise qualité qui circulait sous le manteau. Et puis, en 2015, miracle : grâce aux efforts de Gita Aslani Shahrestani et de Amin Aslani, respectivement fille et fils de Mohammad Reza Aslanini, le négatif du film a été retrouvé dans une brocante et un travail de restauration fait que le film est dorénavant visible dans une version numérique 4K.

Synopsis : Suite à la mort de son épouse, Haji Amou, un commerçant traditionaliste, patriarcal et corrompu, projette de se débarrasser de sa belle-fille, Petite Dame, héritière en titre de la fortune et de la belle maison luxueuse dans laquelle ils vivent. Cette femme émancipée et moderne est paralysée et ne peut se déplacer qu’en fauteuil roulant. Pour faire face au complot fomenté par son beau-père, elle se fait aider par sa servante, ignorant que celle-ci joue sur les deux tableaux…

La course aux richesses

C’est par les 3 premiers versets d’une sourate du Coran que débute L’échiquier du vent. Cette sourate, la sourate 102, met en garde contre la course aux richesses, avec les distractions et la perte de l’éthique qu’elle engendre. Cette course aux richesses, c’est ce que le film ne va pas cesser de nous montrer dans le cadre d’une vaste maison bourgeoise de Téhéran. La femme qui avait hérité de cette opulente demeure à la mort de son mari vient elle-même de décéder et une question se pose : qui va hériter de ses biens ? Petite Dame, sa fille, son héritière naturelle, une jeune femme paraplégique qui se déplace dans un fauteuil roulant en rotin le plus souvent poussé par sa servante ? Haji Amou, son second mari, un commerçant violent et corrompu qui n’est embarrassé par aucun scrupule et qui rêve de se débarrasser de Petite Dame ? Shaban et Ramezan, les neveux de Haji Amou, deux orphelins qu’Haji Amou avaient recueillis mais qu’il a manifestement toujours traité avec mépris et dont l’un d’entre eux, Ramezan, fait une cour sans doute très intéressée à Petite Dame. Dans ce véritable panier de crabes, tous les coups sont permis, surtout les pires !

Une comparaison difficile à faire

Ce film qui se déroule dans un quasi huis-clos aux alentours de 1920 montre une société iranienne dont la comparaison avec la société iranienne actuelle serait particulièrement intéressante. Mais, nous, européens, avons nous tous les éléments pour procéder à cette comparaison ? Après tout, pour nous cinéphiles, c’est presque uniquement au travers de ce que montrent les films que nous forgeons notre connaissance sur ce pays. Il se trouve que ce regard est malheureusement biaisé sur un certain nombre de points. C’est ainsi que, dans les films, les femmes portent toujours un voile, même lorsqu’elles sont dans leur domicile, alors que ce n’est pas le cas dans la réalité. La raison ? Tout simplement parce que la présence d’une femme à l’écran équivaut à une présence dans l’espace public ! On restera donc prudent en matière de comparaison en se contentant de remarquer que Petite Dame, une femme sans doute beaucoup plus cultivée que les hommes qui contestent son héritage, leur tient tête avec beaucoup de vigueur. Dans cette société très hiérarchisée, le comportement plein d’ambigüité de la servante et confidente de Petite Dame est intéressant à observer : intelligente mais illettrée, on la sent très proche de sa maitresse, tellement proche qu’une scène montre qu’un rapport lesbien existe entre elles, mais, en même temps, elle n’hésite pas à la trahir, ayant été manifestement « retournée » par un des neveux, trouvant sans doute ce dernier plus apte à l’amener à un meilleur confort matériel. Quant au  » chœur antique » qui intervient à 4 ou 5 reprises, cette dizaine de lavandières qui commentent ce qui se passe dans la maison, on constate leur liberté de parole tout en remarquant que, à part nous, spectateurs du film, il n’y a personne pour les écouter.

Une très belle réussite esthétique

Très intéressant sur le fond, L’échiquier du vent est également, peut-être même surtout, une très belle réussite esthétique, avec de magnifiques plans inspirés par la peinture. Tourné un an après Barry Lindon, L’échiquier du vent ne peut pas échapper à une comparaison avec le film de Stanley Kubrick avec les nombreuses scènes d’intérieur tournées à la lueur de bougies. Une autre comparaison est inévitable : avec Luchino Visconti, quelque part entre Le guépard et Les damnés. Dans ce film presque exclusivement tourné en intérieur, Mohammad Reza Aslani utilise souvent des reflets dans des miroirs, sans pour autant chercher, avec ce procédé, à élargir le cadre de ses images. En tout cas, devant la beauté des images, on est surpris d’apprendre que, tout au long du tournage, les rapports entre le réalisateur et Houshang Baharlou, son Directeur de la photographie, étaient loin d’être au beau fixe. Pour la musique, le réalisateur a fait appel à Sheyda Gharachedaghi, une compositrice iranienne formée à Vienne, en Autriche. Pas grand chose d’iranien dans cette musique à la fois étrange et angoissante ! Par contre, vers le milieu du film, on peut assister, donnée par 3 artistes de rue, à une courte représentation de danse traditionnelle accompagnée par un joueur de kamânche et un joueur de daf, des instruments phares de la musique iranienne.

Shahram Golchin, l’excellente interprète de Petite Dame, est une comédienne dont la carrière s’est étendue sur près de 50 ans. Il en est presque de même pour Mohamad Ali Keshavarz, l’interprète de Haji Amou. Quant à Shohreh Aghdashloo, l’interprète de la servante de Petite Dame, elle faisait dans ce film ses premiers pas devant une caméra mais, dès l’année suivante, elle tenait le rôle principal dans Le Rapport d’Abbas Kiarostami. Sa carrière iranienne a été courte, car Shohreh a quitté l’Iran lors de la révolution iranienne de 1979. Elle a repris sa carrière quelques années plus tard aux Etats-Unis, aussi bien dans des séries TV qu’au cinéma.

Conclusion

Bien souvent, c’est par l’intermédiaire d’un DVD ou d’un Blu-ray que les spectateurs ont la possibilité de découvrir ou de redécouvrir un film ancien. Carlotta Films a choisi d’effectuer une sortie en salles pour ce film qui n’avait pratiquement jamais été vu et on se doit de les remercier, la vision d’un tel film sur un grand écran de cinéma devant être privilégiée. On est forcément intéressé par la vision qu’a Mohammad Reza Aslani de la société iranienne du début du 20ème siècle et forcément ébloui par la beauté des images qu’il nous propose.

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