À la une DVD — 01 octobre 2018
Test Blu-ray : Le journal intime d’une nymphomane

Le journal intime d’une nymphomane

 
France : 1973
Titre original : –
Réalisation :
Scénario : Jesús Franco, Élisabeth Ledu de Nesle
Acteurs : , , Anne Libert
Éditeur :
Durée : 1h38
Genre : Fantastique, Érotique
Date de sortie cinéma : 21 juin 1973
Date de sortie DVD/BR : 1 septembre 2018

 

 

Ortiz est soupçonné du meurtre de Linda Vargas, stripteaseuse qu’il a rencontrée lors d’un spectacle. Rendant visite à une amie de la morte, la comtesse Anna de Monterey, Rosa, la femme d’Ortiz, apprend comment Linda est tombée dans une spirale de sexe et de drogue après avoir été agressée sur un manège de foire par Ortiz, alors qu’elle était jeune…

 

 

Le film

[4,5/5]

La filmographie de Jess Franco, qui compte plus de 200 films étalés sur une soixantaine d’années d’activité, a de quoi laisser rêveur. De fait, si beaucoup de ses longs-métrages sont sortis en DVD depuis le tournant des années 2000, on se rend compte au fil des découvertes que la plupart des amateurs de cinéma d’exploitation n’ont encore accès qu’à quelques fragments épars de sa carrière. Par conséquent, il semble impossible d’avoir un jugement net et tranché sur l’œuvre de Jess Franco, dans le sens où mis à part quelques esthètes triés sur le volet (ayant eu la chance de pouvoir voir ses films dans les salles obscures), la plupart des cinéphiles se sentant une âme d’archéologues du bis ne parviennent finalement, même aujourd’hui, qu’à dessiner les contours de son œuvre que très partiellement, de façon forcément incomplète et donc erronée. Comment en effet émettre un jugement sur un cinéaste en n’ayant que 10, 20 ou 25% de son œuvre ? Ainsi, aux blasés qui déclarent péremptoirement que « Jess Franco, c’est juste des zooms sur des foufounes poilues », on a bien envie de répondre soit de voir ses films, soit de la fermer à tout jamais. Nuff said !

Fascinants, extrêmement différents les uns des autres, slalomant constamment entre le sublime et le vulgaire, le grotesque et l’expérimental, la poésie et le ridicule. En deux mots comme en cent, la carrière de Franco peut encore nous réserver pas mal de surprises. On en veut pour preuve la sortie récente du Journal intime d’une nymphomane (1973), parallèlement aux Possédées du diable (1974, lire notre article), sous les couleurs du Chat qui fume, éditeur vidéo s’étant imposé depuis quelques années comme le plus grand défenseur du cinéma de genre en France.

 

 

Récit sans concession d’une véritable descente aux enfers, Le journal intime d’une nymphomane constitue une découverte vraiment singulière et passionnante. Si l’intrigue du film, dans l’air du temps, évoque en partie quelques-uns des premiers films de Max Pécas, le traitement que fait Jess Franco de son intrigue s’avère particulièrement brillant dans son genre, dans le sens où contrairement à Pécas qui s’y vautrait le plus allégrement du monde, le cinéaste espagnol a l’intelligence de contourner les clichés du film érotique de l’époque, jouant avec les codes avec une malice et une habileté vraiment remarquables. Comme –peut-être– afin de faire un petit clin d’œil à Citizen Kane, le film débute donc avec la mort de son héroïne : son histoire nous sera amenée sous la forme de flash-backs, au fur et à mesure de l’avancée de l’enquête, menée par Rosa (Jacqueline Laurent). Et le moins que l’on puisse dire, c’est que Linda, la jeune femme décédée incarnée par Montserrat Prous, a plutôt morflé durant son existence, maltraitée par les hommes qui l’ont, l’un après l’autre, poussé à la déchéance. Ainsi, la « nymphomanie » de Linda évoquée par le titre n’est pas, comme on pouvait s’y attendre, une convoitise concupiscente des plaisirs de la chair, mais bel et bien un appel à l’aide frôlant même, comme on le découvre d’entrée de jeu durant les premières minutes du film, la pulsion de mort.

Le discours à l’encontre de la gent masculine n’est pas tendre, et la charge à l’encontre des hommes s’accentuera encore dans la deuxième partie du film, à la découverte du fameux journal intime de Linda, de leur lâcheté sans pareille, leurs mensonges, leur domination phallocrate, leurs désirs les plus sombres et les plus libidineux. Alors, les hommes, tous des salauds dans Le journal intime d’une nymphomane ? Et comment ! Probablement sensibilisé à la cause féministe, et à certains de ses mouvements les plus hardcore nés à la fin des années 60, Franco choisit de prendre le genre à contre-courant en érigeant son film en un étonnant pamphlet anti-hommes, bifurquant entre plusieurs genres, de l’érotisme bien sûr au thriller en passant même par le drame, la destinée de l’héroïne étant tout sauf véritablement marrante à suivre.

On ajoutera à cela des séquences visuellement bluffantes, telles que cette scène entière éclairée en rouge vif (qui se termine d’ailleurs sur une amusante pirouette questionnant la place du spectateur), des décors naturels à la beauté trouble, irréelle, tirant parfois sur le fantastique, et une musique entêtante signée Jean-Bernard Raiteux, collaborateur régulier de Jess Franco, qui s’offre d’ailleurs sur le film la collaboration d’un certain… Vladimir Cosma, qui deviendrait l’un des plus grands noms de la musique de films en France quelques années plus tard.

 

 

Le Combo Blu-ray / DVD

[5/5]

Comme dans le cas des Possédées du diable dont on vous parlait encore il y a quelques jours, c’est Le chat qui fume qui nous permettra aujourd’hui de (re)découvrir la perle sombre et ô combien digne d’intérêt qu’est Le journal intime d’une nymphomane. Comme d’habitude avec l’éditeur, le film s’affichera dans des conditions techniques irréprochables, au nanti d’un superbe packaging Combo Blu-ray + DVD : l’habituel et néanmoins classieux digipack trois volets nanti d’un sur-étui cartonné, illustré par le graphiste du Chat qui fume, Frédéric Domont (alias BaNDiNi), qui nous propose à nouveau un beau travail de création graphique ne se contentant pas de « recycler » l’affiche du film. Un bien « bel objet », qui s’harmonisera parfaitement avec les autres Combos édités par Le chat qui fume qui ornent à coup sûr déjà vos étagères.

 

 

Techniquement, aussi bien côté image que côté son, Le journal intime d’une nymphomane affiche une forme insolente, prouvant à nouveau le soin maniaque apporté par l’éditeur à ses restaurations, traitant les films avec le respect qui leur est dû. L’image est d’une belle stabilité, le grain d’origine est scrupuleusement respecté, le piqué est d’une étonnante précision et les contrastes pointus accentuent l’impression de profondeur de l’ensemble. Bien sûr, on notera toujours quelques petits défauts épars (taches, poussières, cigarette burns…), qui n’empêchent cela dit pas le transfert d’être une belle réussite. Côté son, le film est proposé soit en VF soit en version anglaise, dans des mixages DTS-HD Master Audio 2.0 mono d’origine, propres et clairs, restituant parfaitement les dialogues.

Du côté des suppléments, Le chat qui fume nous propose rien de moins que deux heures de bonus, qui ont la particularité notable d’être variés et toujours passionnants. On commencera avec un entretien avec (« Le journal intime de Jess Franco », 41 minutes), incontournable dès que l’on évoque Jess Franco. Il évoquera donc tout d’abord rapidement le producteur Robert de Nesle, puis reviendra sur le film, en abordant son scénario, très intéressant, très symptomatique visiblement de cette façon d’écrire qu’avait Jess Franco, qui rédigeait tout d’une traite, comme en mode « écriture automatique », quasiment sans jamais revenir sur ce qu’il avait rédigé. Il terminera ensuite en abordant le casting du film (actrices, acteurs) et la musique du Journal intime d’une nymphomane.

 

 

On continuera ensuite avec un entretien avec Gérard Kikoïne (« Le journal intime de Gérard Kikoïne », 47 minutes), mené par Lucas Balbo, un des passionnés français de l’œuvre de Jess Franco. Le chef monteur de l’époque, dont on connaît également la carrière de cinéaste, y évoque sur un mode détendu les souvenirs de ses débuts dans le bruitage, puis le doublage, puis dans le montage – il évoquera même largement la suite de sa carrière, dans le film « d’amour hard », puis ses films traditionnels, en terminant sur une histoire plutôt amusante sur la vanité des acteurs en général. Bavard, sympathique et littéralement inénarrable, Kikoïne passe du coq à l’âne, va de digression en digression, s’avérant même parfois un peu difficile à suivre ; il évoquera néanmoins entre deux anecdotes (parfois très amusantes) son travail sur le montage des films de Jess Franco. On comprendra néanmoins rapidement que le fil rouge de ce passionnant entretien ne se situe pas du côté de Jess Franco mais plutôt du côté du producteur Robert de Nesle. Au fil des propos de Kikoïne se dessinent les contours d’une époque où tout semblait possible dans le cinéma…

On terminera le tour des interviews disponibles sur la galette – qui ont la particularité d’avoir tous été enregistrées en français – avec un entretien avec Jacqueline Laurent (« Jesús et moi », 25 minutes). L’actrice évoque avec son délicieux petit accent québécois la façon dont elle s’est laissé convaincre de tourner des scènes érotiques afin « d’apprendre le métier » – elle raconte donc son expérience sur La bonzesse (François Jouffa, 1974), puis son travail avec Jess Franco, qu’elle appréciait car ce dernier utilisait de vrais « scénarios » sur lesquels elle pouvait se baser plutôt que d’avoir à entrer dans la peau de son personnage à partir d’un simple synopsis. Jacqueline Laurent évoque par ailleurs une triste anecdote liée au Journal intime d’une nymphomane : elle a été virée d’un poste d’enseignante après qu’un étudiant l’ait reconnue au générique du film ; si elle refuse de citer le collège d’où elle s’est fait renvoyer, un petit tour sur Google vous en apprendra un peu plus sur cette sombre histoire.

Last but not least, l’éditeur nous propose de découvrir les traditionnelles bandes annonces : en l’occurrence celles de La rose écorchée (Claude Mulot, 1970), La saignée (Claude Mulot, 1971), Chats rouges dans un labyrinthe de verre (Gatti rossi in un labirinto di vetro, Umberto Lenzi, 1975), Comme des chiens enragés (Come cani arrabbiati, Mario Imperoli, 1976) et Amour et mort dans le jardin des dieux (Amore e morte nel giardino degli dei, Sauro Scavolini, 1972).

 

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Auteur

Cet article a été écrit par Mickaël Lanoye, rédacteur cinéma / DVD / Blu-ray sur Critique-film.fr. Lire tous ses articles