Test Blu-ray : Judith Therpauve

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Judith Therpauve

France : 1978
Titre original : –
Réalisation : Patrice Chéreau
Scénario : Georges Conchon, Patrice Chéreau
Acteurs : Simone Signoret, Philippe Léotard, Robert Manuel
Éditeur : Gaumont
Durée : 2h05
Genre : Drame
Date de sortie cinéma : 6 octobre 1978
Date de sortie Blu-ray : 13 avril 2022

Veuve d’un grand résistant, Judith Therpauve accepte de prendre la direction d’un grand quotidien fondé au lendemain de la Libération. Mais très vite, elle se heurte aux manœuvres des uns et aux revendications des autres…

Le film

[3,5/5]

Homme de théâtre avant tout, Patrice Chéreau était venu au cinéma en 1974 avec La Chair de l’orchidée, adapté du roman éponyme de James Hadley Chase. En 1978, il remettrait le couvert en signant la mise en scène de Judith Therpauve, qui lui permettrait de retrouver dans le rôle-titre Simone Signoret, qui était déjà de l’aventure de son premier film. Cependant, si avec 552.000 entrées, La Chair de l’orchidée n’avait globalement pas démérité au box-office, son deuxième film Judith Therpauve ne rencontra en revanche pas son public, ne réunissant qu’un peu plus de 190.000 français dans les salles. L’insuccès rencontré par le film au moment de sa sortie est peut-être dû, comme l’ont noté plusieurs cinéphiles s’étant penché sur la carrière de Patrice Chéreau au cinéma, à la mise en scène du film, jugée encore très (trop) théâtrale. Cela nous parait certes possible, mais honnêtement, on pense que si le bouche à oreille n’a pas fonctionné en son temps, c’est peut-être davantage en raison de la noirceur de Judith Therpauve, qui s’avère un film aussi désespéré que déprimant.

Car le fait est qu’il y a dans Judith Therpauve, en dépit d’un attachement certain à certaines règles héritées du théâtre (unité de lieu, unité de temps), une poignée de moments de cinéma absolument superbes, qui attestaient, déjà à l’époque, d’une indéniable dimension de cinéaste chez Patrice Chéreau. On y dénote un sens certain de la noirceur et de la pluie, doublé d’une volonté manifeste de verser dans un certain réalisme social. Exit donc la portée baroque presque fantastique de La Chair de l’orchidée, et place ici au naturalisme social et au plus morne de la France de la fin des années 70, que Patrice Chéreau fait le choix d’illustrer sans la moindre musique, comme pour refuser toute dramatisation superflue. Avec l’aide de son co-scénariste Georges Conchon, ancien journaliste, Patrice Chéreau situe donc Judith Therpauve dans le monde de la presse, alors en pleine crise. Par un concours de circonstances, le personnage incarné par Simone Signoret est amené à reprendre la direction d’un journal de province, la « Nouvelle République » – un journal sur le déclin, sur le point d’être racheté par un grand patron de presse parisien, qui évoquait forcément à l’époque la figure de Robert Hersant, le magnat de droite qui venait à l’époque de racheter le Figaro.

Chez un autre cinéaste, il y a de fortes chances pour que Judith Therpauve ait pris les atours d’une nouvelle illustration du conflit entre David et Goliath, du pot de fer contre le pot de terre, prenant clairement parti pour cette femme, ancienne résistante de surcroit, qui livre une bataille en solitaire contre le spectre du capitalisme et du pouvoir en col blanc. Mais le fait de prendre immédiatement fait et cause pour la Don Quichotte de service était sans doute un peu trop manichéen du goût de Patrice Chéreau, et le film – tout autant que le personnage de Simone Signoret – est bien loin de l’être. Judith Therpauve a ses zones d’ombre. Sans doute n’a-t-elle pas été la meilleure mère du monde, affligée par un mari qui n’est pas revenu des camps, ayant vécue la France de la guerre et de l’après-guerre, celle des lendemains qui (dé)chantent, elle a été pour la cellule familiale une figure par trop autoritaire, peu aimante, ou du moins qui n’exprime pas son amour. D’ailleurs, dans une séquence du film, elle ferme la porte à clé lorsqu’elle entend ses petits-enfants qui montent lui dire bonsoir, pour avoir la paix, et continuer de lire son livre sans être dérangée.

Cette mère / grand-mère dénaturée, Patrice Chéreau nous la livre comme elle est, sans chercher à en faire une figure chevaleresque. D’ailleurs, si elle prend la direction du journal, ce n’est sans doute pas tellement par dévouement à la cause, mais aussi et surtout parce que ses enfants insistent lourdement pour qu’elle vende ses parts dans le journal. A partir de là, Judith Therpauve mettra également l’accent sur l’opposition entre les machines ultra-modernes – celles du journal – et Simone Signoret, secondée des vieux de la vieille de la rédaction, qui s’imposent comme autant de fantômes d’un passé révolu. Comme à son habitude, Simone Signoret est absolument parfaite dans son interprétation du personnage central, mêlant la dureté à une naïveté presque enfantine, notamment dans les rapports qu’elle entretient avec Philippe Léotard, le nouveau rédacteur en chef du journal. Les scènes qui la mettent en scène face à François Simon, l’ancien directeur du journal, rongé par un cancer et cloué sur son lit d’hôpital, sont également bouleversantes.

Ainsi, sous ses allures de plaidoyer pour la liberté de la presse, Judith Therpauve s’impose surtout comme la description tragique de l’agonie d’une presse « libre », que Patrice Chéreau lie à la trajectoire tout aussi tragique d’une femme qui finira par se voir abandonnée de tous, seule et inutile. Au final, le constat d’échec de départ sera donc exactement le même à l’arrivée – même si cela paraissait inévitable dès le début du film, la force du film de Patrice Chéreau est indéniable, et Judith Therpauve devrait sans peine réussir à toucher au cœur plus d’un spectateur…

Le Blu-ray

[4/5]

Le Blu-ray de Judith Therpauve édité par Gaumont arrive aujourd’hui dans la prestigieuse collection Blu-ray Découverte de l’éditeur (parfois également appelée Gaumont découverte en Blu-ray). Côté master, le Blu-ray du film nous propose un transfert Haute-Définition soigné, rendant hommage à la belle photo crépusculaire de Pierre Lhomme. Les couleurs sont fidèles à l’atmosphère d’origine, profondeur de champ et piqué sont au meilleur de leur forme et le grain argentique de la pellicule a été préservé : il s’agit vraiment d’une belle galette. Côté son, Judith Therpauve s’offre également une belle réussite acoustique, avec un mixage DTS-HD Master Audio 2.0 clair, net et sans bavure. On notera également la présence de sous-titres à destinations des sourds et malentendants.

Du côté des suppléments, l’éditeur nous propose, en plus de la traditionnelle bande-annonce du film, un entretien avec Laurent Ferrier (21 minutes), premier assistant réalisateur sur Judith Therpauve. Il reviendra sur la vision très particulière qu’avait Patrice Chéreau du cinéma, mais également sur les relations assez distantes qu’il entretenait avec lui, le « tampon » entre les deux hommes étant assuré par le deuxième assistant réalisateur, Pascal Ortega, collaborateur de longue date de Chéreau. Cependant, Laurent Ferrier ne cachera pas son admiration pour le cinéaste, et en particulier pour sa maîtrise de la direction d’acteurs. Ses souvenirs du tournage sont assombris par les grosses difficultés rencontrées par l’équipe avec le caractère de Simone Signoret : la plupart des anecdotes dont il se souviendra ici sont liées aux sautes d’humeur de l’actrice. On terminera enfin avec un entretien avec Françoise Zamour (25 minutes), docteure en études cinématographiques et spécialiste du cinéma de Patrice Chéreau. Elle y reviendra sur les différences essentielles entre les deux premiers films de Chéreau, ainsi que sur la réflexion politique engagée par le cinéaste avec Judith Therpauve, notamment en ce qui concerne la fin des utopies et des rêves révolutionnaires.

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