
Journal intime
Royaume-Uni, 2012
Titre original : The Richard Burton Diaries
Auteur : Richard Burton
Traduction : Alexis Vincent, Mirabelle Ordinaire et Jean-Philippe Guérand
Éditeur : Éditions Séguier
563 pages
Genre : Autobiographie
Date de parution : 30 octobre 2020
Format : 150 mm X 210 mm
Prix : 24€90
3,5/5
Plus d’un siècle après sa naissance, dans un village minier au Pays de Galles en 1925, et plus de quarante ans après sa disparition en août 1984, que reste-t-il aujourd’hui dans la conscience collective de l’acteur Richard Burton ? Quelques titres de films sans doute, même si ceux ayant su maintenir leur réputation intacte au fil du temps doivent se compter sur les doigts d’une main. Puis, sa relation houleuse avec sa consœur et future épouse à deux reprises Elizabeth Taylor. Elle avait créé le modèle par excellence d’une source inépuisable de scandales, sur lequel l’obsession toxique des médias pour le volet romantique de la célébrité se base jusqu’à présent. Cependant, à travers le grand écart épuisant entre le prestige de son aura shakespearienne et la vulgarité des mondanités avec lesquelles il était sans cesse associé tout au long des années 1960, l’essence même de l’homme était resté fâcheusement floue. En tout cas, jusqu’à la publication des extraits choisis de son journal intime, édités d’abord au Royaume-Uni en 2012 et ensuite, huit ans plus tard, en France.
Attention, toutefois, puisque ce « Journal intime » ne se veut ni un livret de confessions intimes, ni une hagiographie nombriliste qui dirait beaucoup de bien sur Burton et beaucoup de mal sur tous les autres ! Non, au cours des plus de cinq-cents pages de son compte-rendu de la période à la fois cruciale et étrangement creuse entre janvier 1965 et décembre 1971, Burton nous gratifie d’un portrait aussi foisonnant qu’incomplet de son ressenti personnel. Il y est question d’un peu de tout et en même temps de rien qui changerait de fond en comble votre vision du cinéma, voire du monde. Or, sa façon de passer au sein d’un même paragraphe du coq à l’âne, entre les aspects les moins appétissants de l’histoire médicale de Taylor et des considérations de politique mondiale, d’alterner entre des récits de beuveries effrénées et des coups de blues qui accablent tous les parents pendant que leur progéniture traverse l’âge difficile de l’adolescence, rend la lecture de ce livre à parts égales passionnante et divertissante !

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Synopsis : Arrivé à Hollywood au début des années ‘50, l’acteur gallois Richard Burton n’a vu sa carrière réellement décoller qu’une décennie plus tard. Pour toutes les mauvaises raisons serait-on tenté d’écrire, puisque sa liaison avec l’actrice Elizabeth Taylor sur le tournage de Cléopâtre de Joseph L. Mankiewicz l’avait propulsé malgré lui au centre de l’attention planétaire de la presse populaire. L’intensité du feu des projecteurs braqués sur le couple n’avait guère diminué, suite à leur mariage en mars 1964. Le journal intime que l’acteur avait tenu à intervalles plus ou moins réguliers pendant six ans en témoigne. Entre les engueulades féroces qui rythmaient une vie conjugale pas comme les autres, une vie quotidienne des plus aisées entre la Suisse, Paris, Rome et son yacht luxueux, des projets de films au destin commercial et artistique fort variable et une passion sans limites pour la lecture, c’est le portrait d’un homme globalement lucide sur ses succès et ses échecs personnels qui en ressort.

Récit d’une passion
Est-ce qu’on se souviendrait encore activement de Richard Burton, si son chemin n’avait pas croisé celui d’Elizabeth Taylor ? Rien n’est moins sûr. La vie de Burton sans Taylor aurait probablement ressemblé à celle de tant d’acteurs de talent, disparus du radar de l’attention du public, une fois que les rôles prestigieux auraient fait défaut. Tiens, sa carrière se serait peut-être rapprochée de celle de son ami Rex Harrison, avec lequel il avait joué dans Cléopâtre et le tristement homophobe L’Escalier de Stanley Donen : un mondain constamment bourré et tragiquement en quête d’une femme à ses côtés. Tandis que Harrison avait battu Burton en termes de mariages – six pour le premier contre cinq pour le deuxième, dont deux fois avec Taylor –, c’est dans un autre genre de compétition que le couple légendaire semblait s’être engagé. Celle du règne sur les signes extérieurs de richesse ostentatoire en général et sur les plus gros et beaux diamants en particulier.
Leurs adversaires dans la course au bling-bling se nommaient Jackie et Aristote Onassis, le couple princier de Monaco Grace et Rainier et les Rothschild, pour ne citer que les noms les plus emblématiques de toute une époque révolue. Derrière cette poursuite d’un style de vie hors de portée pour le commun des mortels se cachait pourtant une drôle de dynamique de couple. Face au goût pour la démesure de son épouse, Burton s’affiche en effet souvent comme un précurseur du mouvement actuellement à la mode de l’indépendance financière avant l’heure de la retraite. Citons comme preuves les passages sur les conversations avec son comptable, où il procède régulièrement à la comparaison entre leurs entrées et leurs sorties d’argent. Ceci afin de déterminer combien de temps ces vedettes alors extrêmement populaires devront encore subir le cirque filmique et médiatique, avant de pouvoir se mettre définitivement au vert.
Bien plus qu’en tant que paresseux invétéré, qui ne concédait à travailler que quand cela était absolument nécessaire, Richard Burton se révèle ici être un homme follement amoureux de sa femme. Ses déclarations d’amour et ses mots d’excuses après des disputes alcoolisées ponctuent l’ouvrage sensiblement plus que tout autre sujet récurrent. À tel point qu’on pourrait croire que lui et Taylor ne se seraient jamais séparés et qu’ils auraient filé un parfait amour jusqu’à la fin de leurs vies respectives. Hélas, il n’en a été rien, puisque leur premier divorce était intervenu deux ans et demi après la fin des entrées dans le journal, puis le suivant à peine neuf mois après leur deuxième tentative de mariage ! Il n’empêche que l’état d’esprit profondément romantique de Burton – au moins à ce moment-là de leur alliance – enrichit considérablement l’image qu’on peut se faire de l’homme derrière l’acteur.

Et sur ce, au lit
Un homme qui avait des démons personnels à revendre. D’où la belle victoire, apparemment temporaire, sur sa dépendance ravageuse à l’alcool. Alors que les premières centaines de pages du « Journal intime » sont souvent écrites sous l’influence d’un flot ininterrompu de vodka, de martinis et d’autres boissons douteuses, Burton met un point d’honneur à enregistrer ses progrès en termes de sobriété. Il y parvient après l’avertissement sans fard de la part de son médecin qui lui prédit une cirrhose du foie prochaine, s’il n’arrête pas immédiatement de boire. Et cette victoire, il réussit même de la partager en partie avec Taylor, célébrant chaque nouveau jour de sevrage de sa bien-aimée avec une date écrite en lettres rouges. Dommage que cette prise de conscience plus que salutaire n’ait visiblement pas tenu sur la durée, l’échec à répétition de la relation avec celle qui était son doute la femme de sa vie y étant sans doute pour quelque chose.
Côté cinéma, Richard Burton admet sans détours que ce n’est point l’art ou le spectacle qui le passionne le plus. Il n’a guère une haute opinion des réalisateurs de ses films, à l’exception de Mike Nichols qui l’avait dirigé dans l’un de ses rôles mythiques dans Qui a peur de Virginia Woolf ? Tous les autres ont droit soit à son dédain le plus franc – Franco Zeffirelli alors aux débuts de sa carrière internationale avec La Mégère apprivoisée –, soit à une forme d’ignorance qui vaut à peine mieux, comme pour Stanley Donen dont le nom est à peine évoqué, alors que le tournage parisien de L’Escalier occupe plusieurs pages du livre. Non, le grand amour culturel de Burton, ce sont les livres. Des livres qu’il consomme sans modération, dans un joyeux éclectisme inspirant, entre des romans policiers, de la poésie française et des ouvrages pointus sur l’Histoire du XXème siècle.
En somme, ce fut un plaisir presque sans partage de se plonger dans l’intimité de l’un des acteurs les plus complexes de sa génération. Un homme investi d’une clairvoyance notable pour un quadragénaire dans les années ‘60, grâce par exemple à sa volonté d’acquérir une voiture électrique, si seulement la technologie avait déjà été fiable à ce moment-là. Mais aussi un homme de son temps, c’est-à-dire avec de rares écarts de discours potentiellement racistes et, plus régulièrement, un vocabulaire dépassant la limite de l’homophobie. Comme lorsqu’il se réjouit que son beau-fils ramène une copine à la maison, ce qui aurait rendu caduque l’inquiétude de ses parents qu’il soit gay. Cependant, ce sont là des égarements très ponctuels au fil d’un récit fleuve au cours duquel Burton fait sinon preuve d’une ouverture d’esprit plutôt appréciable.

Conclusion
Fouiller dans le journal intime d’une personne a forcément quelque chose de gênant. Ces écrits nullement prédestinés à être publiés peuvent contenir des opinions problématiques, voire des prises de position à l’opposé complet de l’image publique de la personne. Pareilles inquiétudes ne s’appliquent pas trop à ce « Journal intime » de Richard Burton, dans lequel Elizabeth Taylor avait de même laissé de très rares observations. Cet ouvrage remarquable se focalise surtout sur le quotidien singulier de l’homme marié à la femme la plus désirée de la planète pendant une bonne partie des années ‘60. Pour chaque trou dans le récit, opéré tour à tour par l’éditeur britannique ou français, il nous fait paradoxalement ressentir les zones d’ombre constructives dans la vie d’un homme. Celui-ci est parfaitement conscient de la chance qu’il a eue et en même temps frustré par l’impossibilité de s’adonner corps et âme à sa passion première, la lecture.















