Cannes 2018 : Les Filles du soleil


France, Belgique, Géorgie, 2018
Titre original : –
Réalisatrice :
Scénario : Eva Husson & Jacques Akchoti
Acteurs : , , Zübeyde Bulut, Ahmer Zirek
Distribution : Wild Bunch Distribution
Durée : 1h57
Genre : Guerre
Date de sortie : 21 novembre 2018

Note : 2,5/5

Certains sujets mériteraient d’office des films irréprochables, ne serait-ce qu’à cause de leur importance culturelle et sociale. Hélas, la plupart de ces bonnes œuvres cinématographiques – dans l’immense majorité des cas bien intentionnées, on n’en doute pas – deviennent des films écrasés par le message qu’elles souhaitent colporter. Le sort des femmes kurdes en Irak, devenues de farouches guerrières après avoir été sauvagement désabusées par les extrémistes de Daech, est de ces aspects-là de l’actualité, que l’on ne rappellera jamais assez souvent à la conscience collective occidentale. D’autant plus que cette dernière est avant tout préoccupée par la crainte de l’invasion des réfugiés et ses répercussions géopolitiques, au détriment de ce rare rayon d’espoir dans une région durablement sinistrée. Les Filles du soleil, sélectionné en compétition au , tente de faire sien ce combat acharné contre la barbarie, comme toujours en temps de guerre marqué par une tension et une fragilité arbitraire de la vie qu’il est quasiment impossible de saisir pour quiconque n’a jamais connu cet état d’urgence permanent. Et au moins à ce niveau-là, le deuxième long-métrage de Eva Husson peut difficilement être considéré comme un ratage complet. C’est davantage du côté du ton adopté que les choses se gâtent sérieusement, puisque l’emphase la plus appuyée paraît être le seul mode narratif sur lequel le récit est censé s’articuler. Il en résulte un film fâcheusement pompeux, acquis corps et âme à la bonne cause, soit, mais si outrancièrement zélé en faveur du portrait héroïque de ces femmes d’exception qu’il se résume en fin de compte à un pamphlet tendancieux.

Synopsis : En 2015, la journaliste française Mathilde part au nord de l’Irak, afin d’y couvrir l’offensive des femmes soldats kurdes contre les combattants de Daech. Tandis que ses confrères quittent déjà la zone, elle veut rester au plus près de cette avant-garde féminine, formée de victimes des pires sévices commis par l’occupant islamiste. C’est Bahar, qui commande ce bataillon sans peur, particulièrement craint par l’adversaire. Au fil des jours et des escarmouches sanglantes, la grand reporter apprend à connaître et à admirer cette ancienne étudiante à Paris, devenue officière suite au massacre de sa famille l’année précédente.

La femme, la vie, la liberté

Ces dernières années, la population civile en Irak et en Syrie a souffert le martyr. Dans le contexte particulier du luxe ostentatoire à Cannes en pleine frénésie de festival, il est toujours utile de rappeler que le monde ne tourne pas (exclusivement) autour des séances ou des vedettes ratées, aucun doute là-dessus. Cela ne suffit toutefois pas à justifier la transposition de cette misère, aussi réelle que récente, en des termes filmiques peu fins, qui forcent sans discernement le trait au lieu de mêler avec doigté les considérations militaires aux tragédies personnelles. Le schéma scénaristique des Filles du soleil consiste ainsi en une alternance passablement monotone entre le théâtre de guerre irakien, où la ferveur proche du fanatisme des femmes sous le commandement de Bahar se heurte à intervalles réguliers à l’attentisme frileux de leurs frères d’armes, et les douloureux souvenirs de captivité ; le tout conté depuis le point de vue apparemment indispensable d’une narratrice française, selon la tradition à la fois archaïque et nauséabonde de la condescendance coloniale. Le fait qu’Emmanuelle Bercot cherche à transmettre tout le malheur du monde par un seul œil ne contribue nullement à rendre ce dispositif moins problématique. En plus, la musique horriblement intrusive de noie systématiquement les séquences dans une bouillie sonore de laquelle plus rien de nuancé ne pourra émerger.

Mourir en tenant la tête très haute

Ces réserves majeures mises à part, qui empêchent le film à dissiper notre circonspection face à son côté bancal, il y a tout de même quelques éléments dispersés à en sauver. L’interprétation de Golshifteh Farahani en héroïne plutôt caricaturale d’un mouvement sur lequel a reposé en grande partie la reconquête des territoires tombés sous le joug des bourreaux islamistes sonne ainsi plus sincère que celle de sa partenaire française. Elle suscite par conséquent une réaction émotionnelle plus forte chez nous, notamment grâce aux épreuves terribles que le personnage de Bahar doit traverser. En dépit de l’accent mis lourdement sur ces manifestations du misérabilisme sous sa forme la plus douteuse, il émane une noblesse guère feinte de cette résilience face aux dangers les plus démesurés. De même, la solidarité féminine figure parmi les thèmes beaux et forts du récit, notamment par le biais de la promotion de l’action désespérée, mais oh si efficace, de la part de l’ancienne prof du personnage principal, prête à tout pour libérer les femmes kurdes retenues en esclavage. Le véritable esprit de résistance, qui implique toujours de lourds sacrifices, est bien là et beaucoup moins dans la surcharge narrative, dépêchée sur l’écran dès que l’une des vaillantes combattantes meurt sous les balles de ses ennemis, aussi fourbes et lâches qu’elles sont exemplaires dans leur volonté d’abnégation.

Conclusion

Les films qui défendent les couleurs de la France dans le plus prestigieux des festivals de cinéma de l’Hexagone sont forcément passés au crible de la presse nationale avec une vigilance accrue. Les Filles du soleil aura certainement du mal à tenir bon face à cet examen parfois sévère, tellement le film de Eva Husson pèche par un excès d’emphase généralisé. Ce qui est tout à fait dommage, si l’on sait à quel point cette partie-là des forces kurdes aurait besoin de se faire entendre plus distinctement dans le brouhaha médiatique qui entoure ce conflit meurtrier. Il ne nous reste alors qu’à espérer que ces femmes remarquables auront bientôt droit à un film moins inégal que celui-ci.

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Tobias Dunschen

Cet article a été rédigé par Tobias Dunschen, Rédacteur de Critique Film. Lire tous ses articles