Critique : Le Soleil brille pour tout le monde

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Charles Winninger, Arleen Whelan et john Russell

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Etats-Unis : 1953
Titre original :
Réalisateur :
Scénario : Laurence Stallings, d’après l’oeuvre de Irvin S. Cobb
Acteurs : , ,
Distribution : Les Acacias
Durée : 1h37
Genre : Drame
Date de sortie : 18 juin 2014 (reprise)

Note : 4/5

John Ford revendiquait ce long-métrage comme l’un de ses préférés et précisait même dans le livre Amis américains de Bertrand Tavernier que le personnage principal était proche de lui. Le juge Priest (tout un programme) n’est-il que l’homme débonnaire aimé à tout prix de ses ouailles ou est-il un homme d’une autre trempe ?

Synopsis : 1905, dans le Kentucky. Le juge William Priest, pendant la campagne pour sa réélection, défend, contre l’opinion de ses concitoyens, une femme perdue et un Noir accusé de viol.

Charles Winninger, Arleen Whelan et john Russell
Charles Winninger, Arleen Whelan et john Russell

Un juge pas comme les autres

C’est l’histoire d’un être suranné, vestige d’un autre siècle, qui va dépasser les premières (mauvaises) impressions qu’il suscite. Difficile en effet de ne pas rejeter de prime abord ce juge très sudiste, paternaliste avec son domestique noir, même si son attitude est plus dictée par des vieux réflexes que par ce terrible racisme ordinaire et dépeint avec trop de bienveillance par un John Ford qui assume un attachement au sud d’avant la Guerre de Sécession. Le héros est une personnalité d’un temps où l’on sonnait le clairon pour les ‘boys’ obéissants, les Oncles Tom qui ne se rebellaient pas. Cet ancien soldat de l’armée confédérée est toujours en bisbilles avec les ‘Yankees’ même si les tensions sont apaisées avec ses anciens adversaires. Le temps a passé pour ces rescapés de la Guerre de Sécession même si le drame est encore dans l’esprit de ces vétérans de tous bords qui sauront faire cause commune quand le moment de vérité viendra.

C’est enfin l’histoire d’un homme tranquille qui révèle à un moment dramatique son courage, sa hauteur morale et son intégrité. Lorsqu’une milice va tenter de lyncher un jeune noir soupçonné du viol d’une enfant, c’est ce juge bonhomme qui va se comporter en héros en les affrontant seul, avec tout le poids de son autorité… et de son colt qu’il n’hésite pas à dégainer. Oser affronter la vindicte populaire et ne pas voir ses antagonistes comme des monstres mais les rappeler, l’air de rien, à leur humanité. Geste de courage dont il va s’empresser d’en atténuer la portée en demandant un verre de whisky pour faire redémarrer son cœur fragile de sexagénaire avancé, son geste fétiche. Sa personnalité affable, même parfois agaçante, lui permet d’être aimé et écouté de ses concitoyens. Mais quand ils ne sont plus capables d’écouter, il sait se montrer plus fort, même seul contre tous, à l’image des plus grands héros de westerns, comme Gary Cooper dans . Pour être précis, le juge Priest n’est pas tout à fait seul dans cette séquence, il est soutenu dans ce duel inégal par le seul parent du faux coupable. Même s’il reste discret, son geste est d’un grand courage, à une époque où être noir pouvait être synonyme de condamnation à mort ambulant dès que l’on tentait de résister. Là encore John Ford joue de la multiplicité de niveaux dans un récit qui décontenance dans sa façon d’aborder les membres de la communauté noire.

L’autre grande scène est le défilé du cortège funéraire où à lui seul ou presque, là encore, le juge tout de blanc vêtu va accompagner un corbillard lourd de sens, celui d’une prostituée morte d’une maladie que l’on imagine honteuse, en tout cas liée à son mode de vie immoral. En s’affichant ainsi, il prend le risque de perdre les élections, mais défend ainsi son amour de la justice rendue. Son action est non seulement noble mais elle aura des conséquences bénéfiques, le bien appelant le bien. Un film utopique donc et dans les deux cas une évidence, le courage d’un groupe naît souvent du courage d’un seul, celui qui sera le premier à réagir face à l’injustice, flagrante ou non.

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Les deux visages de John Ford

L’attitude du juge dans les grandes scènes dramatiques peut paraître inattendue après son comportement nonchalant dans la première partie mais John Ford ici, sur un scénario écrit par Laurence Tucker Stallings adapté de trois nouvelles parfaitement entremêlées comme dans une chronique complexe de l’écrivain Irvin S. Cobb, raconte un pan de la Grande Histoire de son pays via le prisme de cette (fausse) petite histoire. À noter que ce personnage a déjà été filmé par Ford dans Judge Priest en 1934, alors interprété par Will Rogers, un autre tempérament.

Le titre reprend les premiers mots d’une chanson typique du Kentucky (My Old Kentucky Home), inspirée par la case de l’oncle Tom. Un titre à interprétation ouverte, soulignant d’où vient ce récit, jusque dans ses ambiguïtés morales mais aussi évocatrice de la dimension d’une fable que l’on conterait au coin du feu mais avec des thèmes osés. La description de la prostitution, le rapport aux minorités ethniques, la représentation du viol d’une mineure d’une audace formelle surprenante dans ce qui est montré (si l’on ne voit pas l’agression, l’agitation d’une très jeune fille ne laisse place à aucun doute sur ce qu’elle vient de vivre), John Ford réalise un film qui relève de l’exploit. Une ambiance légère, futile pour ce qui commence comme une comédie pataude, vire à la tragédie bouleversante avant de revenir à la relative futilité des premières séquences. Tout est bien qui finit bien en somme.

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Le bon vieux temps

Le scénario s’offre quelques audaces de style, et laisse ouvertes et non explicitées ou résolues de nombreuses pistes narratives plus effleurées qu’explicitées comme les raisons du départ et du retour d’Ashby Corwin, l’enfant prodigue de retour en ville ou les origines de sa flamme de jeunesse Lucy Lee Lake, fille adoptive du docteur Lewt Lake, qui a vu naître 5322 enfants dont celle qui est en réalité la fille de cette femme de mauvaise vie, Molly, qui elle aussi revient au pays pour y vivre ses derniers instants. Elle n’est pas sans évoquer une version plus âgée de la prostituée de La Poursuite infernale (My Darling Clementine) mais fatiguée par les années. Molly est interprétée par Dorothy Jordan, l’épouse de Merian C. Cooper, coproducteur du film avec Ford.

Une certaine nostalgie imprime ce film, dans le rapport du réalisateur à ce sud en voie de disparition et dont il capte les derniers soubresauts, mais aussi avec la distribution. Ce film est quasiment le dernier de son acteur principal Charles Winninger, plus reconnu comme acteur de vaudeville ainsi que le dernier pendant de longues années de , qui ne retournera brièvement qu’une vingtaine d’années plus tard. Ce comédien fut l’acteur de couleur le plus connu jusqu’à cette période et souvent décrié car interprétant des hommes paresseux, stupides et sans éducation. Il fut longtemps le seul modèle au cinéma, avec Hattie McDaniel, des spectateurs noirs confrontés à des figure peu exaltantes pour une éventuelle identification.

, oscarisée en second rôle de Ma Joad, mère courage de Tom Joad/Henry Fonda dans Les Raisins de la colère et dame aux oiseaux dans Mary Poppins est une dame de la bonne société qui fera partie de ceux qui rejoindront le juge dans son acte charitable. Dans les rôles de deux trappeurs redneck consommateurs émérites de liqueur douteuse, on retrouve Francis Ford, frère aîné du réalisateur qui va rendre la justice, la vraie, aux côtés d’un endormi , une dizaine d’années avant qu’il ne chevauche la bombe du Dr Folamour.

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Résumé

Le Soleil brille pour tout le monde fut la seule occasion pour John Ford de participer à la compétition du Festival de Cannes (en 1953). Ce film méconnu dans sa filmographie (ce n’est pas le seul) est une combinaison plutôt impressionnants d’humour, de tragédie, de sens de la noblesse morale personnelle et de dérision parfois désuète. S’il peut apparaître maladroit dans le rapport aux minorités malgré un esprit bon enfant, il étonne par la justesse de ses confrontations aux questionnements moraux et se révèle passionnant et émouvant.

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