Critique : Le Pont des espions

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Etats-Unis, 2015
Titre original : Bridge of Spies
Réalisateur :
Scénario : Matt Charman, Ethan Coen et Joel Coen
Acteurs : , Mark Rylance, Amy Ryan, Alan Alda
Distribution : 20th Century Fox
Durée : 2h21
Genre : Drame historique
Date de sortie : 2 décembre 2015

Note : 3,5/5

Sacré Steven Spielberg, de nous avoir caché ses véritables intentions depuis si longtemps ! Il ne s’agit certes que du deuxième film de suite, après Lincoln, sur une époque révolue et d’une facture en apparence tout aussi antique. Mais si on nous avait dit, il y a dix ou vingt ans, que Spielberg, le père du blockbuster et le réalisateur le plus populaire de sa génération, allait finir sa carrière avec des films de vieux, nous aurions eu du mal à y croire. L’influence de l’âge, qui doit se faire sentir à bientôt 69 ans, y est sans doute pour quelque chose. Néanmoins, cette nouvelle posture du vieux sage a de quoi nous étonner. Ou peut-être pas tant que ça, puisque le réalisateur le plus puissant de Hollywood avait dès le début fait preuve d’un penchant pour les sujets à tendance sentimentale. Sauf que Le Pont des espions fait fi de toute manipulation évidente pour mieux tenir une formidable leçon d’humanisme. Car les manœuvres diplomatiques de l’ombre à la fin des années 1950 ne sont pas le véritable enjeu de ce grand film, mais des questions plus universelles sur les valeurs américaines en particulier, et la conscience de l’homme en général.

Synopsis : En 1957, les tensions entre les deux puissances de la Guerre froide, les Etats-Unis d’un côté et l’Union soviétique de l’autre, sont à leur comble. Dans ce climat explosif, l’agent russe présumé Rudolf Abel est arrêté par les agents fédéraux américains. Le brillant avocat en assurances James B. Donovan est désigné pour assurer sa défense lors de son procès, qui est considéré par l’opinion publique comme une pure formalité avant l’exécution de l’espion ennemi. Bien qu’il ne doute guère de la culpabilité de son client, Donovan s’investit pourtant pleinement dans sa défense, au point de lui éviter la chaise électrique. Peu de temps après, l’avion d’un jeune pilote américain est abattu sur le sol russe lors d’un vol de reconnaissance.

L’homme debout

Réparti soigneusement en deux parties distinctes, le procès et l’échange d’espions, le récit joue habilement sur cet effet de répétition pour mieux souligner son propos. Le protagoniste, qui est un héros à l’ancienne presque caricatural, procède en somme de la même façon dans les deux cas. Il ne se laisse guider que par ses convictions intimes, basées sur une conception idéalisée de ce que devraient être les Etats-Unis d’Amérique. Pourtant, la présentation initiale de Donovan ne va point dans ce sens-là, puisque elle nous le montre comme un ergoteur sournois qui fait tout son possible pour remporter la bataille verbale qu’il se livre avec la partie adverse dans un litige banal. Ce n’est toutefois pas un homme qui a réponse à tout, ni dans son foyer où seul le recours à la prière le sort de l’embarras d’avoir accepté la défense d’un traître haï par tous, ni aux moulins de l’appareil judiciaire qui continuent à brasser du vent peu importe ses objections plus ou moins astucieuses.

 

Les deux séquences clefs qui permettent de comprendre le mode opératoire de cet homme ordinaire sont celle de l’histoire de l’homme debout qu’Abel lui raconte lors d’un de leurs entretiens, ainsi que celle du premier contact à peu près houleux avec la CIA, où Donovan expose son attachement profond à la constitution. Il serait aisé de croire que des hommes de la trempe de cet avocat infatigable n’existent plus, que leur destin est bon pour les livres d’Histoire poussiéreux et rien d’autre. Toute la maestria de Steven Spielberg consiste alors à rendre l’intrigue pertinente aujourd’hui, sans pour autant nous assommer avec son message bien intentionné.

L’homme tranquille

Vous chercherez en vain une quelconque prouesse voyante dans la forme du Pont des espions. Techniquement, c’est un film qui aurait pu être fait à peu de choses près de la même façon à l’époque où l’intrigue se déroule. Le style soigné de la narration n’attire que rarement l’attention sur lui, par exemple lors de quelques effets de montage qui poussent un peu trop loin le besoin d’une transition fluide entre les différents fils de l’histoire. Sinon, Steven Spielberg s’autorise le même luxe d’un vocabulaire visuel sobre, voire démodé, que dans son film précédent. A la différence cruciale près que la dimension fordienne de l’action se fait encore plus ressentir ici que dans la biographie académique de Abraham Lincoln. L’humanité du personnage interprété par Tom Hanks avec son sérieux habituel ne crève pas l’écran. Elle imprègne au contraire l’ensemble d’une histoire dont les enjeux traditionnels sont étonnamment anémiques.

 

Est-ce que la culpabilité des espions respectifs fait réellement débat ? Non. Est-ce que l’activité d’agent amateur de Donovan est émaillée de bifurcations dramatiques dignes d’un James Bond ? Non plus. Et pourtant, grâce à la mise en scène particulièrement adroite de Steven Spielberg, son combat pour la justice au sens aussi large qu’abstrait a procuré chez nous un impact plus profond et durable que tous les pamphlets filmiques qui affichent ostentatoirement leur indignation réunis. Enfin, la nouvelle la plus rassurante quant à ce film d’une austérité majestueuse est que le réalisateur y a su résister à la tentation du dénouement de tocard, qui avait rabaissé de plusieurs crans la plupart de ses films antérieurs. Ne citons que la séquence risible du montage parallèle entre l’élimination des méchants et les rapports sexuels du personnage principal dans Munich comme exemple …

Conclusion

Derrière son apparence trompeuse de somnifère pour les jeunes générations de spectateurs, Le Pont des espions est le film le plus passionnant et maîtrisé de Steven Spielberg depuis longtemps ! Avec une sobriété exemplaire, il revient aux sources du cinéma, voire à celles de l’humanité tout entière : l’interrogation sur le rôle que chacun d’entre nous décide de jouer en fonction des défis que nous lance l’époque dans laquelle nous vivons. Ce qu’étaient hier les espions russes sont aujourd’hui les terroristes islamistes, à savoir de prodigieuses mises à l’épreuve de la solidité et de l’humanité de notre civilisation, vécue à la fois collectivement et à échelle individuelle.

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