La Roche-sur-Yon 2019 : Reconstructing Utøya

Suède, Norvège, Danemark, 2018

Titre original : Rekonstruktion Utøya

Réalisateur :

Scénario : Carl Javer & Fredrik Lange

Intervenants : Rakel Mortensdatter Birkeli, Mohammed Saleh, Jenny Andersen, Torje Hansen

Distributeur : –

Genre : Documentaire

Durée : 1h33

Date de sortie : –

3,5/5

Quel intérêt y a-t-il à reconstruire l’horreur d’un attentat, alors qu’une de ces manifestations sanglantes du terrorisme international en chasse l’autre un peu partout sur la planète ces dernières années ? Il y a bien sûr les exigences de l’appareil juridique de faire son travail, ainsi qu’une propension humaine à l’expiation de ces traumatismes collectifs par voie de fictions haletantes. Mais plus concrètement, pour les rescapés, le retour sur ces événements intimement apocalyptiques joue un rôle psychologique des plus ambigus. La confrontation à l’impensable, à la destruction irrévocable de quelque sentiment de sécurité que ce soit, réussit néanmoins avec une grande intensité émotionnelle dans le documentaire Reconstructing Utøya, présenté dans la sélection « Nouvelles vagues » au . A partir d’un dispositif très rudimentaire, digne du Lars von Trier de l’époque de Dogville et Manderlay, le réalisateur Carl Javer y suit un groupe de jeunes qui réinterprètent sur les indications de quatre survivants la tuerie de masse perpétuée par Anders Behring Breivik. C’est beaucoup moins une reconstruction factuelle qui importe ici, qu’une plongée instinctive dans le ressenti des personnes directement impactées par le drame, plusieurs années après les faits. On ressort lessivé et à bout de force de cette expérience plutôt unique, tant l’imagination et la nostalgie mortuaire s’avèrent en fin de compte plus redoutables que toutes les relectures rétrospectives et mises en scène supposément réalistes réunies !

© Henrik Bohn Ipsen / Vilda Bomben Film AB Tous droits réservés

Synopsis : Le 22 juillet 2011, sur l’île d’Utøya en Norvège, 69 personnes sont tuées par un fanatique de l’extrême droite à l’occasion d’un rassemblement de la Ligue des jeunes travaillistes. Six ans plus tard, quatre des survivants, Rakel, Mohammed, Jenny et Torje, rencontrent douze jeunes dans un hangar en Norvège, afin de partager avec eux leurs expériences et de les faire participer à une reconstitution de leurs souvenirs sur une scène dépourvue de décors.

© Henrik Bohn Ipsen / Vilda Bomben Film AB Tous droits réservés

Thérapie de groupe

Il y aurait beaucoup de choses à dire et à écrire sur les séquelles psychologiques que cause invariablement un moment de vie aussi choquant qu’un attentat. Lors de l’expérience collective dont Reconstructing Utøya constitue la trace filmique poignante, un psychologue était apparemment présent afin d’encadrer les participants, soit nouvellement confrontés à l’abîme de l’horreur, soit toujours en train de chercher à s’en extraire. Le réalisateur Carl Javer a fait le choix plus que probant de ne théoriser à aucun moment sur cette démarche curieuse, ni de rendre le passé davantage tangible par le biais de photos ou d’autres enregistrements sonores ou visuels, effectués avant ou après la tuerie. Tout est dans l’évocation subjective ici. Et pourtant, ce documentaire exceptionnel dispose d’un degré d’accessibilité bluffant. En mêlant l’abstraction de l’imagination au vécu très concret des quatre metteurs en scène successifs, il assemble un tableau forcément partiel de cet après-midi d’été fatidique, quoique d’autant plus universel par l’effroi viscéral qu’il suscite chez le spectateur. Car chacun, à l’écran et sans doute aussi dans la salle – à condition qu’un distributeur courageux veuille bien sortir le film en France, un an ou plus après Utøya 22 juillet de Erik Poppe qui n’avait point déplacé les foules – , réagit différemment face à cette forme de violence abstraite, mais aussi percutante que des coups secs frappés sur divers objets en métal, en guise d’évocation des coups de feu de l’assassin.

© Henrik Bohn Ipsen / Vilda Bomben Film AB Tous droits réservés

Besoin d’un câlin

Le réconfort est dispensé sous des formes diverses et variées au fil des quatre chapitres informels qui ponctuent Reconstructing Utøya. Afin d’atténuer la sensation de huis clos, potentiellement provoquée par cette scène de théâtre suggestive, sans public, ni accessoires en dehors des bandes de scotch blanc qui indiquent sommairement la topographie des lieux, la caméra a le droit de s’aventurer dehors, dans une nature du Nord de la Norvège pas forcément hospitalière. Or, cette dernière nous interpelle précisément par son caractère imperturbable, véhiculé par le stoïcisme de la montagne qui surplombe le camp et la fine couche de glace et de neige qui couvre le paysage. La vie y continue, en somme, à l’image de l’évocation du souvenir de l’escargot, qui avait avancé tranquillement sur la chaussette d’une des survivantes cachées, alors que tout autour d’elle le cataclysme de la mort s’était déchaîné. De même, les récits des quatre témoins privilégiés se complètent à merveille, d’abord grâce à leur ordre savamment agencé, puis parce qu’ils ont su gérer d’une manière fort personnelle leur traumatisme. L’exercice vaguement théâtral leur sert alors autant de relais auprès des jeunes, parfois plus affectés qu’eux-mêmes par ce rappel douloureux, que d’étape supplémentaire dans leur lente guérison psychologique. Cet état des lieux ne leur permettra alors pas nécessairement de tirer un trait sur ce chapitre très sombre de leur brève existence, mais de se décharger tant soit peu du poids considérable qu’il représente en le partageant avec des inconnus.

© Henrik Bohn Ipsen / Vilda Bomben Film AB Tous droits réservés

Conclusion

C’est jusqu’à présent un sans-faute que nous vivons ou plutôt voyons lors de notre quatrième séjour en Vendée ! Espérons que notre bonheur cinématographique y perdure, même si, statistiquement, le prochain film moins enthousiasmant devrait arriver tôt ou tard … En attendant, nous ne pouvons qu’exprimer notre admiration à l’égard de Reconstructing Utøya, un documentaire qui prend aux tripes avec une subtilité extrême et une pudeur jamais prise en défaut ! Il nous rappelle avec une vigueur étonnamment optimiste que, souvent, le choc d’un attentat vécu de première main n’est que le point de départ d’un long calvaire psychologique, contre lequel tous les moyens de combat sont bons, afin de retrouver une certaine sérénité.

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Tobias Dunschen

Cet article a été rédigé par Tobias Dunschen, Rédacteur de Critique Film. Lire tous ses articles