Critique : La Nuit nous appartient

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Etats-Unis, 2007
Titre original : We own the night
Réalisateur :
Scénario : James Gray
Acteurs : , Mark Wahlberg, ,
Distribution : Wild Bunch Distribution
Durée : 1h57
Genre : Gangster
Date de sortie : 28 novembre 2007

Note : 3/5

Les films de James Gray sont pour nous le vecteur d’une éternelle promesse : celle de voir ce réalisateur certainement doué un jour achever une œuvre à la hauteur de ses ambitions. Cela ne signifie pas que nous détestons son type de cinéma, bien au contraire, mais que nous ressentons chaque fois une frustration au moins mineure face à des histoires auxquelles il manque encore ce petit supplément de personnalité qui les rendrait réellement uniques. En attendant ce jour peut-être plus si lointain, nous nous contentons donc de ses films de genre très solides, souvent situés dans le milieu social dont la famille de James Gray est issue, à l’image de son troisième film La Nuit nous appartient. Dans ce drame crépusculaire, il est question de culpabilité et de pardon, d’appartenance exclusive à son clan d’un côté de la loi ou de l’autre, du dilemme intime entre les exigences privées et professionnelles. En somme, il s’agit d’un film de gangster tout à fait classique, au détail près que la gravité pesante par laquelle se définit la narration de James Gray en fait un récit étrangement prenant, comme en suspension au dessus des codes du genre habituels.

Synopsis : En 1988, Bobby Green rêve de devenir le roi des boîtes de nuit à New York. Pour l’instant en charge du club El Caribe pour le compte du magnat russe Buzhayev, il a le projet d’en ouvrir un autre, encore plus spacieux et rentable, à Manhattan. Afin d’assurer son avenir dans le monde de la nuit, aux limites de la légalité, Bobby garde secret son lien familial avec son père, le chef de police Burt Grusinsky, et son frère Joseph, tout juste nommé à la tête d’une unité spéciale qui devra enquêter sur le trafic de drogues dans le quartier de Bobby. Malgré la demande de ses proches de fournir des informations utiles à la police, notamment par rapport à l’activité de Vadim Nezhinski, le neveu de Buzhayev, Bobby cherche à rester en dehors de ces histoires de répression du crime organisé. Il devra pourtant changer d’avis, voire de camp, une fois que Joseph aura fait une descente dans son club et y aura arrêté des hommes de main de Vadim. Car la revanche du caïd ne se fera pas attendre longtemps.

Good cops, bad gangsters

En termes d’échiquier moral, La Nuit nous appartient ne fait pas bouger ses pions d’une manière exceptionnellement originale. Le manichéisme y est assez clairement établi en tant que repère principal de la progression dramatique, avec les scrupules grandissants de Bobby comme intermédiaire entre les deux camps des voyous et des flics que tout oppose. Le scénario s’inspire même sans trop d’efforts de réinterprétation des clichés éprouvés du genre, tel que la tradition familiale des hommes valeureux en uniforme mise à rude épreuve par les méthodes plus cyniques d’une pègre flamboyante. Or, contrairement aux très nombreuses épopées de la mafia sur le sol américain qui l’ont précédé, signées au choix par Francis Ford Coppola, Martin Scorsese ou Brian De Palma, ce film-ci se distingue largement par une absence de pathos héroïque, davantage en accord avec le ton grave des autres films de James Gray. Comme ce fut déjà le cas dans Little Odessa et The Yards et en anticipation des films suivants Two lovers et The Immigrant, il émane un climat distinct d’abattement existentiel de cette tragédie d’un homme qui veut bien faire, mais qui est en fin de compte incapable d’éviter des dommages collatéraux néfastes à son entourage le plus cher. Sans le lien ténu entre ces deux univers, que Joaquin Phoenix interprète avec son aplomb habituel comme un opportuniste passif poussé à l’action par des circonstances défavorables, il n’y aurait pas grand-chose à voir dans ce récit, néanmoins ponctué par quelques morceaux de bravoure.

Jamais sans ma copine

Avec le recul de près de dix ans et – l’allongement du temps de la mémoire aidant – sans vraiment plus faire la distinction nette entre La Nuit nous appartient et The Yards, aux têtes d’affiche identiques, nous ne nous souvenions plus clairement que de la course poursuite en voiture sous une pluie battante, en guise de sommet formel d’un film qui progresse sinon à un rythme fort mesuré. Sans surprise, l’impact affectif de cette séquence charnière est moins important à la deuxième vision, bien que sa position centrale sur la durée du film lui assure toujours la charge symbolique redoutable du basculement définitif de la part du protagoniste vers une lutte plus active contre le crime. La perte irrémédiable de l’innocence et des idéaux préservés, à la fois d’un point de vue romantique et philosophique, s’opère à ce moment précis chez Bobby, la deuxième moitié du film n’étant alors plus que la mise en œuvre plutôt creuse, presque fantomatique, du destin aussi terne que solitaire auquel il devra désormais se consacrer. L’absence de deux personnages clé pèse forcément sur le moral du héros repenti et par répercussion directe sur celui du spectateur. Ce dernier se croyait vainement en droit d’attendre un règlement de compte final, susceptible de rétablir la balance psychologique du grain de sable involontaire. La perte quasiment simultanée de la figure paternelle ambiguë, incarnée magistralement par Robert Duvall dans l’un de ses derniers grands rôles de vieillesse, et du fantasme féminin par excellence, Eva Mendes en tant que femme fatale dont l’aura érotique s’efface au fur et à mesure que les responsabilités croissantes écrasent toute pulsion libidineuse chez Bobby, sera donc quelque peu préjudiciable à la tenue globale et du personnage principal, et de la vigueur contenue du film.

Conclusion

Et s’il fallait considérer la filmographie de James Gray dans sa lente évolution au fil des ans pour l’apprécier à sa juste valeur, au lieu de juger chaque film pour ses qualités intrinsèques ? En effet, pris individuellement, La Nuit nous appartient n’est guère plus qu’un film de genre solide, ténébreux et à l’ambiance oppressante. Dans le contexte plus large des deux ou trois films qui l’entourent pour l’instant dans le parcours de son réalisateur, il fait cependant preuve d’une admirable cohérence thématique et – sans doute le plus important – formelle chez un cinéaste, dont l’heure de la consécration arrivera bientôt, on l’espère.

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