Critique : La Messe est finie

Italie, 1985

Titre original : La messa è finita

Réalisateur :

Scénario : Nanni Moretti & Sandro Petraglia

Acteurs : Nanni Moretti, Enrica Maria Modugno, Dario Cantarelli

Distribution : Carlotta Films

Durée : 1h36

Genre : Comédie dramatique

Date de sortie : 5 juin 2019 (Reprise)

3/5

A quel moment l’aigreur qui borde à la déprime existentielle a-t-elle fait son entrée dans l’univers filmique de Nanni Moretti ? Il se peut qu’elle y ait toujours été présente, puisque on la trouve bel et bien dans La Messe est finie, l’un des premiers longs-métrages du réalisateur italien à partir duquel sa réputation s’était répandue à travers l’Europe. Il y est question de la fin d’un cycle, d’un jeune prêtre qui se sent passablement superflu dans son sacerdoce, sans explorer pour autant d’autres styles de vie ou mettre en question ses convictions religieuses. En fait, ce n’est point à un examen de conscience que nous convie Moretti ici, ni à une accusation virulente du rôle de l’église catholique en Italie. Ce serait plutôt l’un des premiers chapitres d’un long roman de névroses, d’une curieuse intelligence et donc fascinant, quoique en même temps si nombriliste que l’on est en droit de se demander à quoi est censé rimer tout cela. Heureusement, la maestria formelle du réalisateur est d’emblée au rendez-vous, puisqu’il mène le récit avec une assurance musicale remarquable, tour à tour désinvolte et grave, ainsi que soutenue considérablement par la bande originale de . Ces nombreux morceaux de bravoure cinématographique font alors aisément oublier la vacuité du personnage principal, un guide spirituel de pacotille, qui ne semble à aucun moment savoir où il va et encore moins comment aider ses paroissiens et autres membres de la famille, de toute façon trop occupés par leur train-train quotidien petit-bourgeois.

© 1985 Faso Film S.R.L. / Carlotta Films Tous droits réservés

Synopsis : Après avoir passé quelque temps dans une paroisse sur une petite île, le jeune prêtre Don Giulio revient sur le continent afin de s’occuper d’une église en banlieue de Rome, pas loin de la maison de ses parents. Sa nouvelle tâche est ardue, à tel point qu’il doit célébrer sa première messe sur place seul avec les enfants de chœur, sans le moindre croyant. Les retrouvailles avec ses amis d’enfance ne sont guère plus joyeuses. Le premier ne veut plus voir personne depuis la rupture avec la femme de sa vie, le deuxième est en prison pour ses activités supposées de terroriste et le troisième s’est converti au christianisme, devenant alors plus catholique que Don Giulio lui-même. Le prêtre malmené ne trouve un drôle de réconfort que chez son voisin, son prédécesseur qui a depuis fondé une famille.

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Aucune fidélité réciproque

Nous ignorons si Nanni Moretti est un homme de foi, en dehors de la foi en un pouvoir artistique, voire social du cinéma, bien entendu. A en juger par La Messe est finie, il s’agirait avant tout d’une conception presque terre-à-terre de l’existence. Car dans son emploi d’administrateur suprême des traditions – en ordre aléatoire des mariages, des baptêmes et des enterrements –, le protagoniste nous révèle en fin de compte très peu de l’impact que pourrait avoir la religion sur sa conscience intime. Il serait même nullement exagéré de le considérer comme un serviteur lambda du corps social, au même titre qu’un policier, un médecin ou un professeur, par exemple, avec le motif récurrent chez le réalisateur de l’épuisement physique et mental constaté auprès de ces hommes en crise de vocation. Faute de ressources spirituelles adéquates pour se rétablir en toute sérénité, Don Giulio est en quelque sorte condamné à errer à travers un monde qu’il ne comprend pas et qui, pire encore, ne cherche pas du tout à le comprendre, lui. Malgré son grand sourire radieux, le signe indubitable d’un reste d’innocence qui ne se manifeste qu’avec parcimonie, le prêtre désœuvré manque d’outils et avant tout de volonté pour dépasser le stade de dignitaire se fondant dans le décor, une fois qu’il a accompli la cérémonie que la société lui demande. En somme, nous avons rarement vu un film dont l’action est située au sein du clergé, qui se préoccupe si peu des tourments de l’âme de ses personnages, à la fois dépourvus de tentations brûlantes de la chair et de moments d’extase spirituelle.

© 1985 Faso Film S.R.L. / Carlotta Films Tous droits réservés

Nager sans jamais s’arrêter

Néanmoins, le cinquième film de Nanni Moretti a su nous séduire par sa poésie filmique, bien plus souvent à l’œuvre ici que le saint esprit. Que ce soit l’utilisation judicieuse de la musique ou le morcellement pertinent de l’intrigue, de toute manière prédestinée à faire du surplace avec un tel personnage principal en panne d’objectifs clairs et précis, la mise en scène nous réserve un nombre conséquent de bonnes surprises. Ainsi, la docilité du prêtre bêtement béat est mise à rude épreuve à plusieurs reprises : quand il est réveillé dans son nouveau foyer par le ballon de foot qu’il rapporte aux enfants dans la cour avec un air magistralement menaçant, pour ensuite jouer assez inefficacement avec eux / lorsque le chemin du retour lui est bloqué et qu’il se retrouve désemparé sur le balcon de la vieille demeure qui sert de centre médical psychiatrique à sa sœur, un incident qui aurait pu donner lieu à un dénouement burlesque, mais que le réalisateur a préféré terminer plus sobrement par le biais du montage / enfin, dans cet entêtement sublime autour de la place de parking subtilisée in extremis qui se solde par une triple immersion dans une fontaine, là encore sans riposte notable de la part de la victime. Par ailleurs, un passionnant sujet de thèse en études cinématographiques attend son heure par rapport à l’utilisation de l’eau chez Moretti. Bref, on sent à chaque instant la patte d’un réalisateur qui maîtrise parfaitement les moyens à sa disposition, quitte à les mettre au service d’une histoire qui n’a réellement de sens que dans la progression globale de la mélancolie intrinsèque à la filmographie de Nanni Moretti.

© 1985 Faso Film S.R.L. / Carlotta Films Tous droits réservés

Conclusion

Une douce mélodie désinvolte sous-tend La Messe est finie, une farce relativement sérieuse sur les tribulations d’un jeune prêtre à l’idéalisme religieux malléable parmi les siens. Les siens, c’est-à-dire une galerie presque sobre de personnages certes représentatifs de certains clichés folkloriques italiens, mais traités avec une précision formelle et un propos respectueux qui en font le prolongement ingénieux de cet homme en pleine noyade existentielle.

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Tobias Dunschen

Cet article a été rédigé par Tobias Dunschen, Rédacteur de Critique Film. Lire tous ses articles