Berlinale 2018 : La enfermedad del domingo

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La enfermedad del domingo

Espagne, 2017
Titre original : La enfermedad del domingo
Réalisateur : Ramon Salazar
Scénario : Ramon Salazar
Acteurs : Bárbara Lennie, Susi Sanchez, Miguel Angel Sola, Greta Fernandez
Distribution : –
Durée : 1h53
Genre : Drame
Date de sortie : –

Note : 3/5

Quand on fait des choses qu’on aime, le temps a tendance à filer à toute vitesse. Alors que notre séjour annuel au Festival de Berlin est désormais sur la dernière ligne droite avant le retour à Paris et que nous ressentons bien la fatigue, compensée par la tête remplie d’images en mouvement, l’heure était venue pour faire une pause, afin de reposer la rétine après tant d’heures passées dans les fuseaux lumineux des projecteurs. Bien sûr, il n’y a pas de meilleure occasion pour se reposer en festival qu’un film apaisant – tout le contraire d’un film soporifique, attention ! -, qui sait prendre son temps sans pour autant s’aventurer sur le terrain de la contemplation pure et dure, forcément miné une fois que le compteur des films vus en quelques jours s’affole. La enfermedad del domingo, vu par esprit de contradiction un mardi et presque en pleine forme, est ce film que le hasard du calendrier a mis sur notre chemin pile au bon moment. Son histoire n’a rien d’original et pourtant, grâce à la mise en scène assurée et élégante de Ramon Salazar, il réussit là où l’italien Figlia mia de Laura Bispuri, un mélodrame aux poncifs de filiation à peu près comparables, vu peu de temps auparavant en compétition, avait misérablement échoué. Car il émane une forme de dignité et de précision de ce film espagnol, qui aurait pu justifier sa place dans la sélection reine du festival, au lieu de l’inclure dans la programmation parallèle, quoique nullement moins prestigieuse du Panorama.

Synopsis : Anabel est une femme parfaitement intégrée dans la haute société. Lors d’une réception dans sa villa luxueuse, elle revoit pour la première fois depuis trente ans sa fille Chiara, qu’elle avait abandonnée jadis, quand elle n’avait que huit ans, et qui a dû accepter un job de serveuse afin de pouvoir aborder sa mère. Celle-ci accepte de la revoir, mais se montre hautement étonnée quand elle apprend la seule et unique requête de sa fille : passer dix jours ensemble. Après avoir évoqué la question avec son mari Bernabé et avoir fait signer à Chiara un contrat par lequel elle renonce à toute autre demande ultérieure, elle la suit en France dans la maison reculée, où elle avait vécu il y a longtemps avec son premier mari Mathieu.

C’est plié pour les cadavres

De la sérénité avant tout, tel paraît être le maître-mot de ce long-métrage au rythme hypnotique. La mise en scène y veille en effet attentivement à un ralentissement constant, tirant sa force non pas des péripéties de plus en plus morbides, au fur et à mesure que le lien entre la mère indigne et la fille aigrie se rétablit, mais au contraire de la tension abstraite qui scintille entre elles dès leurs retrouvailles. Tandis que les fondations du scénario sont aussi banales qu’une envie supposée de revanche, doublée d’une mauvaise conscience maternelle qui ne s’est peut-être jamais posée la question de comment rattraper le temps perdu, Ramon Salazar sait les sublimer par le biais de plans, dont la durée exceptionnellement longue ne cherche point à les charger à tout prix d’un sens. Son projet narratif ne paraît pas non plus vouloir mettre à contribution le catalogue intégral des symboles et autres métaphores voyantes pour souligner la relation tendue entre Chiara et Anabel. Et même le motif sonore récurrent du clic, qu’on entendait à l’époque quand on changeait de diapositif, pour structurer l’enchaînement des séquences n’a aucune vocation clairement nostalgique. Il s’agit plutôt ici de permettre au talent visuel notable du réalisateur de s’exprimer librement, sans tomber par excès de zèle dans une beauté aussi clinquante que gratuite, ni procéder à une mise en abîme forcée entre la sobriété esthétique du récit et la complexité affective entre les deux personnages principaux.

Avec les compliments de Chiara Mastroianni

La classe de la mère et la fourberie de sa fille prodigue, elles ne tardent pas, l’une comme l’autre, à être démenties à l’image et, sans doute de façon encore plus importante, par l’évolution jamais bassement tragique de l’intrigue. Les petites craquelures dans les apparences surviennent ainsi très vite, dès l’introduction d’Anabel, une grande dame qui avance d’un pas ferme dans un décor luxueux, jusqu’à ce que le talon de sa chaussure perturbe brièvement cette image de la perfection bourgeoise. De même, la carapace de Chiara, montrée d’abord comme une rebelle passablement dépressive, peut montrer des signes subtils d’ouverture, par exemple lors de l’échange de regards doux-amers qu’elle a avec le fossoyeur, qui avait gardé sa chienne pendant son absence. De tels instants de complicité, on en cherchera longtemps en vain au sein de cette famille tronquée, recomposée sous des prétextes qui restent longtemps flous. L’affection s’y manifeste autrement, dans un plateau de petit-déjeuner laissé devant la porte de la fille qui avait trop bu la veille dans un ultime sursaut de provocation ou bien dans l’assistance médicale prêtée à la mère légèrement blessée à la tête après que Chiara a crevé l’abcès de son amertume, emmagasinée pendant des décennies. Or, ces petites touches délicates risqueraient sérieusement de passer inaperçues, si elles ne bénéficiaient pas également des interprétations magistrales de Susi Sanchez et de Bárbara Lennie. La première, après avoir personnifie l’élégance mondaine et ses légères imperfections, ne se transforme pas comme par miracle en mère courage, prête à tout pour regagner l’amour de sa fille. Elle reste cependant digne en toute circonstance, un exploit à mettre au crédit de cette comédienne sublime. Quant à la deuxième, elle ne pose pas vainement en victime aigrie, mais sait conférer une intensité vitale proche du désespoir à son personnage, qui nous fait avaler plus facilement la pilule du dénouement, lui aussi amené avec beaucoup de tact.

Conclusion

Le cinéma espagnol est toujours bon pour quelques surprises agréables ! Même si l’on sent une référence à la partie sombre de la filmographie de Pedro Almodovar dans La enfermedad del domingo, le film de Ramon Salazar a de quoi pleinement exister grâce à ses propres qualités. En dépit d’une histoire à première vue très conventionnelle, la réalisation sait en tirer un film fascinant, pas exactement méditatif, mais en toute humilité convaincant dans ses choix narratifs. Cette façon de dire les choses sans les épeler bêtement se poursuit jusque dans le métissage linguistique entre l’espagnol et le français, qui nous vaut de surcroît une apparition touchante de Richard Bohringer.

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