Critique : Kung-fu master

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Kung-fu master

France, 1987
Titre original : –
Réalisateur : Agnès Varda
Scénario : Agnès Varda, d’après une histoire de Jane Birkin
Acteurs : Jane Birkin, Mathieu Demy, Charlotte Gainsbourg
Distribution : Ciné Tamaris
Durée : 1h20
Genre : Drame romantique
Date de sortie : 9 mars 1988

Note : 3,5/5

Depuis que nous sommes tombés sous le charme des documentaires d’Agnès Varda, plus enthousiasmants les uns que les autres, la réalisatrice bénéficie chez nous d’un état de grâce illimité. Difficile en effet d’en vouloir pour quelque raison que ce soit à une cinéaste, qui a passé sa vie d’artiste de premier plan à promouvoir une forme de cinéma aussi engagée qu’abordable. Nous admettons certes être globalement un peu moins subjugués par ses films de fiction, mais même dans ces histoires plus ou moins biscornues, l’humanité désarmante d’Agnès Varda transparaît grâce à son style engageant. Dans ce contexte, le cas de Kung-fu master ne pourrait pas être plus révélateur de la sensibilité avec laquelle la veuve de Jacques Demy aborde tous ses films. Un parfum âcre, voire sulfureux, plane au dessus de ce drame romantique, à proximité immédiate du sujet tabou et en tout cas provocateur d’un malaise indéniable de la pédophilie. Il réussit néanmoins de le traiter sur le ton d’une innocence jamais dupe des implications d’une telle affaire de cœur tortueuse.

Synopsis : Mary-Jane aurait aimé que les copains de sa fille adolescente Lucy, invités pour une fête dans le jardin, fassent moins de bruit, surtout parce que sa fille cadette Lou est souffrante. La mère divorcée est interpellée par Julien, un camarade de Lucy, qui se réfugie aux toilettes après avoir trop bu. Elle ressent une drôle d’attirance pour ce garçon d’à peine quatorze ans, qui la regarde à son tour avec un attendrissement troublant. La quarantenaire décide de le revoir sous un faux prétexte et le soutient dans son ambition de venir à bout des niveaux du jeu vidéo Kung-fu master. Or, ce sont surtout ses propres sentiments qu’elle devra maîtriser d’urgence, si elle ne veut pas s’engager dans une liaison contre raison.

Une lettre d’amour et une paire de claques

Il y aurait facilement matière à polémique dans ce film, qui traite avec une délicatesse jamais prise en défaut d’un thème encore plus brûlant de nos jours qu’il y a trente ans. Car la différence d’âge de près d’un quart de siècle entre les personnages interprétés à fleur de peau par Jane Birkin et Mathieu Demy suffit largement pour soulever toute une série d’interrogations morales et sociales. La première arme redoutable employée par la narration afin de désamorcer tout soupçon d’intentions salaces est la pudeur. L’intensité de l’attirance affective et charnelle entre Mary-Jane et Julien ne tarde pas à se manifester. Et pourtant, la mise en scène guide avec une main aussi ferme que compréhensive ce couple mal assorti à travers les stades tempétueux de leur relation. Un temps important est en fait alloué aux moments d’hésitation, de doute, parfois même de dégoût, dans ce jeu habile de sentiments trop forts pour ne pas buter en fin de compte sur leurs contradictions intrinsèques. L’approche nuancée de la réalisatrice ne nous réserve donc ni un brûlot filmique en faveur d’un amour sans entraves, ni une tragédie tortueuse à l’âme aigrie. Elle séduit au contraire par sa subtilité, doublée du genre de lucidité et de pragmatisme pour lesquels nous portons depuis toujours le cinéma d’Agnès Varda aux nues !

Histoires de famille

En filigrane derrière cette romance en conflit avec les conventions de respectabilité les plus élémentaires se tisse une autre trame, à la fois intimiste et dans l’air du temps de la fin des années 1980. Kung-fu master ne peut jamais entièrement se défaire de son apparence de projet familial et peut-être même de film de famille à peine larvé. Le fils mineur de la réalisatrice y tient le rôle masculin principal et les filles de Mary-Jane sont interprétées par les propres filles de Jane Birkin, Charlotte Gainsbourg et Lou Doillon. Bien plus qu’une coïncidence anecdotique, cette proximité des rôles et des gènes confère une forme d’authenticité et de naturel au récit, qui se prolonge dans la description des préoccupations sociales de l’époque. A l’inclusion ludique – et sans doute jamais plus réussie que pendant le générique du début – de l’esthétique du jeux vidéo, désormais porteur d’une valeur nostalgique écrasante, répond par exemple le traitement appuyé et guère complaisant du fléau contemporain du sida. En somme, autant de pistes de perdition potentielle pour un adolescent en proie aux troubles majeurs de la puberté qu’avec le recul, toute cette agitation ne laisse aux principaux intéressés qu’un arrière-goût doux-amer. A l’image de leurs réactions finales respectives, captées avec une espièglerie toute relative par la caméra d’Agnès Varda : tandis que Julien parle de sa première expérience avec une froideur blasée, sa partenaire plus mûre peine à se reconstruire face à un entourage, qui la regarde avec un mélange nullement réconfortant de pitié et d’incompréhension.

Conclusion

Le sujet au centre de Kung-fu master est bien trop complexe ou même problématique pour apprécier sans réserve ce film sinon entièrement représentatif de l’immense talent d’Agnès Varda. Aidée considérablement par l’interprétation d’une fragilité touchante et les commentaires en voix off de Jane Birkin, la réalisatrice y excelle dans ce qu’elle fait de mieux, à savoir étudier minutieusement, mais sans le moindre préjugé, la nature ambiguë des femmes et des hommes de son époque.

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