Berlinale 2019 : Dieu existe son nom est Petrunya

Macédoine, Belgique, Slovénie, Croatie, France, 2019

Titre original : Gospod postoi imeto i’ e Petrunija

Réalisatrice :

Scénario : Elma Tataragic & Teona Strugar Mitevska

Acteurs : , Labina Mitevska, Simeon Moni Damevski

Distribution : Pyramide Films

Durée : 1h40

Genre : Drame

Date de sortie : 1er mai 2019

3/5

Alors que le dernier sous la direction de Dieter Kosslick entame sa dernière semaine, il nous paraît judicieux de revenir sur l’un des apports majeurs de ce président de festival en place depuis le début du siècle. Même si leurs projections de presse ont régulièrement lieu cette année en début de journée, un créneau adapté uniquement aux plus matinaux des journalistes, les films réalisés par des femmes font depuis des lustres partie intégrante – et en nombre, s’il vous plaît – de la sélection officielle. Ainsi, à mi-parcours de la 69ème Berlinale, ce film macédonien est déjà le cinquième dans cette catégorie officieuse, injustement snobée par d’autres festivals prestigieux, suivez mon regard vers la Côte d’Azur … Dieu existe son nom est Petrunya dégage de surcroît un message doucement féministe à travers son histoire au carrefour de conceptions diamétralement opposées sur la condition de la femme. La réalisatrice Teona Strugar Mitevska y agence avec adresse un huis-clos sous forme de parabole délicate sur les petites victoires qui mèneront aux grands changements, ou pas. Le détournement nullement prémédité, ni mesquin, d’une tradition religieuse anecdotique en est le point de départ. La propulsion d’un simple bout de bois béni au centre des préoccupations de tout un pays aurait aisément pu en être la finalité. Sauf que pareille surenchère sensationnelle serait plutôt de mise dans un hypothétique remake américain de cette histoire ingénieuse. Le flegme des Balkans détourne par contre cette dernière à son avantage, grâce à un état expectatif des plus subtilement jouissifs, maintenu sans faille jusqu’au bout.

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Synopsis : A 32 ans, Petrunya vit toujours chez ses parents, dans la petite ville de Stip en Macédoine. Diplômée en Histoire, elle n’a jamais travaillé et ne risque pas de trouver un emploi, malgré les incentives de sa mère. Sur le chemin de retour d’un énième entretien d’embauche qui n’a mené à rien, si ce n’est de l’enfoncer encore un peu plus dans l’humiliation sociale, Petrunya croise une procession. Les religieux et les hommes légèrement vêtus vont participer à la cérémonie traditionnelle de lancer d’une petite croix de bois dans la rivière, à récupérer par le jeune gaillard le plus rapide, qui aura alors droit à une année de bonheur et de prospérité. Sans bien y réfléchir, la femme désœuvrée se jette également à l’eau et atteint même la première l’objet flottant. Un exploit qui ne tardera pas à déclencher un tollé dans ce village endormi en plein mois de janvier.

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La férocité des moutons

Personne ne devrait nous en vouloir de considérer la Macédoine comme un pays qui fait très rarement parler de lui. Son changement de nom récent et son rôle secondaire de zone de transit pendant la crise des migrants en 2015 mis à part, il nous est impossible de nous souvenir d’autres instants où ce pays serait sorti de son état en apparence léthargique depuis le début du siècle. Cette ignorance, que nous partageons a priori avec la plupart des spectateurs européens, peut s’avérer bénéfique pour Dieu existe son nom est Petrunya, qui n’insiste de toute façon pas trop sur l’aspect folklorique de son intrigue. L’engouement autour de la croix repêchée, dérobée, cachée, puis confisquée y sert avant tout de prétexte pour une série d’observations savoureuses sur l’impuissance des institutions et des individus à faire face au moindre dérèglement du statu quo. Il s’agit ainsi sensiblement moins d’une tragédie que d’une farce, l’interrogation des idées reçues passant par des situations de tension étrangement mises en sourdine, comme si en fin de compte le jeu n’en valait pas la chandelle. Dans ce sens, la séparation entre les camps adverses reste plutôt fluide, avec les antagonistes les plus virulents – l’officier de police voyant déjà partir à la dérive sa progéniture qui pourrait prendre exemple sur Petrunya et la bande de voyous qui conduit un siège presque abstrait du commissariat – en guise d’exception qui confirme la règle d’un conflit de pacotille.

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Regarde les femmes triompher

Pour la mise en scène, la résistance des personnages féminins paraît encore plus importante que sa sensibilité accrue envers le ridicule de la prémisse et celui de l’avalanche de comportements hystériques qu’elle déclenchera. Résistance tout d’abord contre des points de départ ingrats, invariablement avilissants pour le personnage principal, interprété avec un drôle de mélange de force intérieure et de pitié de soi par Zorica Nusheva, et pas forcément plus brillants pour ses consœurs de galère, la journaliste venue de Skopje en tête, qui se lance corps et âme dans la couverture médiatique exclusive d’un événement qui ne demandait peut-être pas tant d’attention. La complexité des relations entre ces personnages féminins est la colonne vertébrale d’un récit, qui laisse au mieux une place subalterne aux hommes. Ainsi, le père de Petrunya a tendance à dire oui à tout, pour qu’on le laisse tranquille ou parce qu’il sait que toute opposition au cours inébranlable des choses est inutile, tandis que sa mère prend la peine de s’investir dans l’avenir compromis de sa fille, un réflexe d’instinct maternel qui lui vaudra quelques coups de pied peu délicats. Or, ce ne sont pas les explosions de violence qui nous ont subjugués dans Dieu existe son nom est Petrunya et qui sont pour la plupart d’entre eux le fruit d’une agressivité toute masculine. Au contraire, c’est cette réserve dans les actes et les paroles davantage associée aux femmes, pas loin d’un second degré magistralement ironique, d’ailleurs aussi à l’œuvre au niveau du titre joliment énigmatique.

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Conclusion

Dieter Kosslick avait tout compris, quand il avait rendu plus accessibles quelques cases prestigieuses de sa sélection aux réalisatrices de tous horizons, il y a des années déjà. Alors que le vieux chef de la Berlinale s’apprête à tirer sa révérence, des films comme Dieu existe son nom est Petrunya, finement amusants et diablement pertinents, sont les relais plus qu’honorables de sa politique de l’inclusion, guidée autant par les quotas que par son don pour dénicher des talents. Teona Strugar Mitevska n’en est certes qu’à sa première participation au festival dans la catégorie reine de la compétition, mais espérons que son style doucement irrévérencieux et engagé y sera de nouveau convoqué prochainement.

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Tobias Dunschen

Cet article a été rédigé par Tobias Dunschen, Rédacteur de Critique Film. Lire tous ses articles