Critique : Une fois que tu sais

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France, 2020

Titre original : –

Réalisateur :

Scénario : Emmanuel Cappellin

Intervenants : Jean-Marc Jancovici, Pablo Servigne, Richard Heinberg et Saleemul Huq

Distributeur : Nour Films

Genre : Documentaire environnemental

Durée : 1h44

Date de sortie : –

3,5/5

L’un des rares aspects tant soit peu positifs de la crise sanitaire qui tient en haleine l’humanité toute entière depuis près d’un an, c’est qu’elle a complètement modifié notre conception du temps. Avec des rythmes de vie qu’on est obligé de changer chaque semaine, un cran de confinement plus serré à la fois, il devient en effet impossible de prévoir quoique ce soit à long terme. C’est alors le présent qui doit primer sur tout le reste. Un présent qui est pourtant privé de bon nombre de facilités qu’on prenait pour acquises auparavant. Or, avis personnel, aussi éprouvante cette période soit-elle, c’est de la rigolade par rapport à ce qui nous attend d’ici dix, vingt ou trente ans, quand les effets néfastes du changement climatique auront définitivement anéanti le mode opératoire de notre civilisation.

Vous l’aurez sans doute compris, dans notre cas, le documentaire de Emmanuel Cappellin prêche à un converti. Ce qui ne veut nullement dire qu’on n’aurait pas besoin d’une piqûre de rappel salutaire de temps en temps. Ainsi, Une fois que tu sais rend encore un peu plus concrètes certaines choses qu’on savait déjà. Il accompagne surtout un cheminement personnel, truffé d’interrogations et d’impasses, de la part du réalisateur, qui fait de nous, spectateurs, les compagnons avides de savoir, d’explorer et surtout de ne pas désespérer de cette démarche lucide. Car un homme tout seul, même aussi érudit et intelligent que Cappellin, ne peut strictement rien face à une évolution irréversible, qui risque fort de nous dépasser de façon tragique. Ses interlocuteurs, trouvés un peu partout sur la planète, ne sont pas davantage en mesure de nous rassurer sur notre capacité à faire face au pire qui reste à venir.

Cependant, à mi-chemin entre le cri d’alarme d’une extrême urgence et la quête d’un pouvoir intérieur de résilience, inhérent à chacun d’entre nous, ce documentaire réussit à nous éveiller avec force, sans pour autant nous plonger par la même occasion dans l’état dépressif d’un monde privé de lendemains qui chantent.

© 2020 Pulp Films / Nour Films Tous droits réservés

Synopsis : Le réalisateur Emmanuel Cappellin sait depuis longtemps que notre civilisation industrielle court à sa perte, à cause de l’épuisement des ressources et du changement climatique. De nombreux théoriciens le prédisent depuis près de cinquante ans, comme le célèbre rapport Meadows publié en 1972. Après avoir opéré quelques changements dans sa vie personnelle, qui lui paraissent toutefois insuffisants, Cappellin part à la rencontre d’experts et de scientifiques, en France (Jean-Marc Jancovici et Pablo Servigne), aux États-Unis (Richard Heinberg), au Bangladesh (Saleemul Huq) et en Allemagne (Susanne Moser). Comment eux, qui ont assimilé depuis des années ce savoir toxique, font-ils pour donner un sens à leur lutte contre cet engrenage potentiellement catastrophique ?

© 2020 Pulp Films / Nour Films Tous droits réservés

Les limites à la croissance

Tous aux abris, le monde que vous pensiez connaître va disparaître plus tôt que vous ne le pensiez ! Il n’y a plus rien à faire. Tout est foutu depuis la génération de nos grands-parents. Autant s’adonner donc à une léthargie amère, avant que l’édifice social ne s’écroule autour de nous. Eh oui, le message que Une fois que tu sais cherche à transmettre ne respire guère l’optimisme, ni la joie de vivre. Il dresse au contraire le constat consternant que le compte à rebours de l’extinction approche dangereusement de sa fin, alors que tout le monde ou presque regarde ailleurs. Bientôt, il sera trop tard pour redresser in extremis la barre, pour atténuer au moins un tout petit peu l’envergure des événements cataclysmiques, qui se profilent à l’horizon. S’ils ne sont pas d’ores et déjà devenus une triste réalité à intervalles rapprochés.

A ce sujet, le documentaire de Emmanuel Cappellin n’invente hélas rien. Tout ce qu’il fait, c’est de mettre des hypothèses scientifiques en parallèle avec un dérèglement climatique, qui rendrait presque caducs les scénarios les plus pessimistes. La touche personnelle du réalisateur consiste alors à intégrer cette épopée apocalyptique, qui touchera tôt ou tard des milliards d’humains, dans sa propre histoire. En tant que cinéaste engagé, il se sent en proie au doute. Pas celui sur le bien-fondé du raisonnement écologique, qui voit des forces néfastes à l’œuvre suite à la consommation effrénée des énergies fossiles. Si jamais vous croyez encore que tout cela n’est que fluctuation climatique millénaire, ce documentaire ne s’adresse définitivement pas à vous ! Non, ce qui a l’air de poser de sérieux soucis éthiques à ce jeune père de famille, c’est qu’il ignore comment vivre tant soit peu en paix avec la certitude que l’avenir est sombre, très sombre, mais qu’une infime lueur d’espoir doit bien encore exister quelque part.

© 2020 Pulp Films / Nour Films Tous droits réservés

La solidarité ou la mort

Après moult errements, dont le plus beau esthétiquement parlant et le plus vain en termes narratifs reste celui du porte-conteneurs chinois, notre guide par voix off interposée part interroger les quatre hommes et la femme qui lui paraissent le plus à même d’éclairer ce dilemme existentiel. Curieusement, les porte-parole français de cette noble cause semblent accorder le moins d’attention particulière à ce mégaphone filmique, qui leur est tendu afin de faire évoluer les mentalités. Ainsi, bien qu’ils aient tous les deux des choses tout à fait essentielles à dire, Jean-Marc Jancovici ne se laisse filmer qu’en plein déplacement dans le Quartier latin parisien ou à l’issue d’une conférence, tandis que l’intervention de Pablo Servigne se résume à un échange avec les habitants du village où le réalisateur a élu domicile. Il n’empêche que l’on doit au moins indirectement à l’apôtre de la collapsologie le titre en apparence passe-partout, mais finalement fort instructif du documentaire.

En effet, pour le citer, une fois que tu sais, tu fais quoi ? Comment passer de l’abattement à l’action ? L’immense qualité de la perspective parfois hésitante de la narration repose alors sur sa capacité à indiquer différentes voies, sans nécessairement en privilégier outrancièrement l’une au détriment de l’autre. Inutile donc d’espérer que tous ces gens d’un certain âge, fraîchement vaccinés contre le coronavirus, se transforment soudainement en sosies de Jane Fonda ou que le montant des dons à l’association au mot d’ordre assez radical Extinction rébellion explose après la sortie prochaine du film ! La force redoutable de ce dernier réside avant tout dans sa volonté manifeste à encourager tous les courants d’adaptation ou d’indignation, aussi anecdotiques soient-ils. Car pour tenter d’endiguer au moins timidement le réchauffement climatique, toutes les contributions sont les bienvenues !

© 2020 Pulp Films / Nour Films Tous droits réservés

Conclusion

Quand on sortira enfin de la pénible routine pandémique, au bout du tunnel qui a la fâcheuse tendance à s’éloigner en cet hiver interminable, les ravages dus au dérèglement climatique n’auront aucunement été mis en veille par cette parenthèse désenchantée. Dès lors, il sera encore mille fois plus urgent d’agir bien et d’agir vite, si l’humanité veut cultiver l’espoir que, oui, on disposera des moyens pour s’en sortir à peu près indemnes collectivement. Le documentaire coup-de-poing Une fois que tu sais peut être un outil précieux dans ce sursaut qui doit, impérativement, mener à une prise de conscience sans retour en arrière possible. Espérons par conséquent que l’éveil bénéfique de Emmanuel Cappellin fera de nombreux émules, puisque – au risque de sonner sinistre – un retour insouciant au fameux « monde d’avant » nous mènera irréductiblement à notre perte !

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