Critique : Tristana

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Espagne, Italie, France, 1970

Titre original : Tristana

Réalisateur :

Scénario : Luis Buñuel & Julio Alejandro, d’après le roman de Benito Perez Galdos

Acteurs : , , et Lola Gaos

Distributeur : Carlotta Films

Genre : Drame

Durée : 1h40

Date de sortie : 2 août 2017 (Reprise)

3,5/5

Personne n’a autant su dévoiler le côté sombre de l’image publique de la déesse du cinéma français Catherine Deneuve que Luis Buñuel. Et même si le démontage du cliché de la beauté aussi innocente que glaciale n’atteint pas dans Tristana les sommets de la perversion que Belle de jour avait si brillamment côtoyés trois ans plus tôt, il demeure malgré tout un conte moral hautement subversif. Car même un demi-siècle après sa sortie plutôt houleuse dans un contexte de mœurs globalement plus conformistes que celles d’aujourd’hui, cette histoire de désirs refoulés et de dépendance matérielle retient toujours toute sa force iconoclaste. Sa forme très classique, avec sa patine ocre qui confère une solennité picturale saisissante à l’image, ne trahit en effet en rien la noirceur du propos.

La qualité singulière des films de Buñuel y est indubitablement au rendez-vous, à savoir sa capacité de regarder la laideur de la nature humaine en face, sans l’embellir, ni lui trouver quelque excuse que ce soit. Vers la fin de sa carrière, le réalisateur espagnol était en effet devenu le maître conteur de l’égoïsme, cette faille de caractère qui relève en même temps de l’instinct de survie à l’état brut. Ici, il se manifeste dans les avances licencieuses du vieillard vers sa pupille, puis dans un retournement de situation aucunement salutaire, par lequel le rapport de forces au sein de ce couple sulfureux évolue sans pour autant s’assainir. La fin peut alors être interprétée comme un montage à l’envers du voyage circulaire de la mort vers la mort, subie au début du film comme une obligation sociale, avant de devenir à sa fin l’outil ultime de l’ascension vers une liberté sans joie.

© 1970 Les Films Corona / Selenia Cinematografica / Epoca Film / Talia Films / Studiocanal / Carlotta Films Tous droits réservés

Synopsis : Devenue orpheline à la suite du décès de sa mère, la jeune Tristana est recueillie par son tuteur Don Lope. Cet homme aux fortes convictions anticléricales et anticapitalistes a pourtant un point faible insurmontable : son attirance pour les belles femmes, de préférence sensiblement moins âgées que lui. Il sait résister pendant un certain temps aux sentiments qu’il éprouve pour Tristana, mais finit par la séduire. Puisqu’il est hors de question pour lui d’officialiser leur union par les liens du mariage, son amante de moins en moins innocente finit par se lasser de son arrangement avec le vieillard. D’autant plus qu’elle tombe sous le charme du peintre Horacio qu’elle commence à fréquenter en cachette.

© 1970 Les Films Corona / Selenia Cinematografica / Epoca Film / Talia Films / Studiocanal / Carlotta Films Tous droits réservés

La force des faibles

Le personnage masculin principal de Tristana est tout sauf un homme vendu. Il y a quelque chose d’exemplaire dans sa façon de se tenir dans une société espagnole encore fermement cadenassée. Don Lope refuse catégoriquement les marchandages mercantiles, tout comme les signes de soumission au pouvoir du clergé ou de l’autorité policière. C’est un homme de principes, en somme, une espèce que l’on croise avec une rareté extrême dans le cinéma mondial. Son cas devient carrément unique, grâce au regard pas dépourvu de tendresse que la mise en scène de Luis Buñuel porte sur lui. De surcroît, l’interprétation tout en finesse de Fernando Rey lui confère une fragilité, qui rend l’aura de ce prédateur vaniteux d’autant plus ambiguë.

Toutefois, la complaisance à son égard trouve brusquement sa fin, quand les grandes promesses proférées au café, devant les amis de ce représentant d’une bourgeoisie désœuvrée plus par choix que par nécessité, s’écroulent face à son attrait libidineux vers Tristana. Dès lors, il repart de la case où la narration malicieuse nous l’avait initialement présenté, celle du vieux vicieux qui drague maladivement dans la rue. La considérable capacité subversive du film réside à présent dans la description nullement manichéenne d’un individu, trop amoureux de sa propre image de gentilhomme en avance sur son temps pour lâcher prise et simultanément de plus en plus sous l’emprise d’une femme, déterminée à lui rendre coup sur coup tout le mal qu’il lui avait fait.

En comparaison, son rival romantique sous les traits de Franco Nero se voit résumé au cliché du jeune bohémien. Il est certes en mesure d’arracher la belle demoiselle aux bras du vieil ogre. A l’arrivée des mauvais jours, quand il s’agit de la garder, il se montre par contre déjà plus inefficace. L’un comme l’autre, ils sont les revers d’une même médaille, celle des tentatives plus ou moins fructueuses et légitimes de la conquête du cœur d’une femme précocement indépendante.

© 1970 Les Films Corona / Selenia Cinematografica / Epoca Film / Talia Films / Studiocanal / Carlotta Films Tous droits réservés

Voilà le plaisir

Ce qui nous ramène sans plus tarder à l’emploi magistral de Catherine Deneuve. A première vue, l’actrice est fidèle à son image de l’époque, qui consistait essentiellement à explorer les profondeurs troubles de sa beauté superficielle, sans trop en dévoiler non plus. Lui aussi conforme à sa réputation de vandale en chef des idées reçues, Luis Buñuel ne s’arrête bien sûr pas en si bon chemin. Il va beaucoup plus loin dans la déconstruction d’une apparence physique, en dessous de laquelle gronde une tempête terrible de rancœur et d’aigreur. Cette transformation à la fois sombrement et sobrement miraculeuse de la victime en vengeresse a lieu hors cadre.

Tandis que Tristana pensait enfin s’affranchir de l’emprise de son tuteur, les aléas de la vie la ramènent assez rapidement à son point de départ tant appréhendé. Pire encore, elle finira en estropiée. Désormais, elle sera dépendante des petits soins attribués par celui qui ne sait définitivement plus sur quel pied danser, entre ses rôles de père et de mari. Les ingrédients d’un mélodrame sirupeux ont alors beau être réunis au grand complet, la mise en scène opte pour une direction dramatique infiniment plus hardie. Au lieu de se laisser attendrir par les attentions de moins en moins intéressées que lui prête Don Lope, sa femme par dépit développe à son tour un état d’esprit de plus en plus machiavélique.

La séquence phare du film – et même de la carrière du réalisateur – joue avec ces manœuvres de séduction irrévocablement malsaines, lorsque la femme jadis tant désirée s’exhibe sur le balcon aux yeux de Saturno, le fils sourd et muet de la gouvernante. Deux conceptions finalement pas si opposées du handicap s’y rencontrent. D’un côté, celle de Tristana, obsédée par son combat de regain de mobilité, tout en sachant pertinemment qu’elle ne retrouvera plus jamais son statut d’objet de tous les désirs. Et de l’autre, celle de ce jeune homme qui accompagne le récit tel un fil rouge, présent dans les pires moments comme dans les plus intimes.

Or, au fond, il serait justifié de le considérer comme le personnage aux pulsions libidineuses les plus ordinaires dans tout le film. Évidemment, cette hypothèse n’a de sens qu’à condition d’interpréter ses longs séjours au cabinet en tant qu’échappatoire pour s’adonner à l’occupation préférée des garçons de son âge, en pleine puberté.

© 1970 Les Films Corona / Selenia Cinematografica / Epoca Film / Talia Films / Studiocanal / Carlotta Films Tous droits réservés

Conclusion

La vérité morale qui sous-tend les meilleurs films de Luis Buñuel est amplement manifeste dans Tristana. Aucun subterfuge rassurant ne vient y adoucir l’histoire crue d’un amour impossible. Attention cependant, cette impossibilité n’y provient guère de quelque interdit social que ce soit. L’origine du mal-être y est plus tordue, comme les interprétations marquantes de Catherine Deneuve et de Fernando Rey. Les acteurs savent donner chair – en guise de matière mi-putride, mi-lascive – à des personnages profondément imparfaits d’un point de vue moral. Tout le secret de l’art de la décomposition sociale à la Buñuel est là, dans cette entreprise créative façonnant des films magnifiques à partir des cendres du bûcher des vanités occidentales.

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