Critique : N’avoue jamais

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N’avoue jamais

France, 2023
Titre original : –
Réalisateur : Ivan Calbérac
Scénario : Ivan Calbérac
Acteurs : André Dussollier, Sabine Azéma, Thierry Lhermitte et Joséphine De Meaux
Distributeur : Wild Bunch Distribution
Genre : Comédie d’infidélité
Durée : 1h35
Date de sortie : 24 avril 2024

3/5

Depuis le milieu des années 1980, Sabine Azéma et André Dussollier font partie des couples mythiques du cinéma français. Dix ans après leur dernière participation à l’univers de leur réalisateur attitré Alain Resnais dans Aimer boire et chanter et cinq ans après avoir rempilé chez Etienne Chatiliez en tant que parents impatients de voir leur fils Tanguy voler de ses propres ailes, ils font de nouveau équipe dans N’avoue jamais. Et même si la comédie de Ivan Calbérac n’ambitionne aucunement à égaler la finesse du trait et de l’humour des sept films qu’ils ont tournés ensemble pour Resnais dans toutes sortes de configurations, elle constitue une surprise plaisante.

Derrière ses faux airs de comédie populaire sans trop d’égard pour des vieux sommairement caricaturés se cache en effet un récit plutôt élégant. Celui-ci sait aménager des moments d’une immense tendresse, là où des esprits plus opportunistes auraient opté sans hésiter pour le registre de la farce aux blagues potaches.

Certes, cela commence d’une façon particulièrement prévisible, en insistant bien comme il faut sur le conflit des générations entre le père, un vieux militaire à la retraite qui ne jure que par son code d’honneur personnel, et sa progéniture, prête à subir pareil assaut de valeurs archaïques qu’en petites doses, pendant les fêtes de famille. Le prétexte dramatique de l’intrigue – la découverte d’une infidélité conjugale quarante ans plus tôt – ne vole guère plus haut.

Pourtant, une fois que le mari cocu a mis à exécution son plan d’attaque pas vraiment réfléchi jusqu’au bout, suggéré par un Michel Boujenah qu’on ne revoit plus après deux séquences au début du film, il lui reste encore pleinement le temps pour essayer de recoller les morceaux de son mariage, pris tardivement en pleine tempête de jalousie. Ou comment faire entrer la vie avec toutes ses imperfections et ses déceptions dans le cadre d’une fiction, qui aurait facilement pu rester figée dans la posture de la moquerie ironique …

© 2023 Marine Danaux / Nac Films / Mizar Films / France 3 Cinéma / Wild Bunch Distribution Tous droits réservés

Synopsis : François Marsault, général de la marine à la retraite, prend l’annonce de l’arrivée d’un cinquième petit-enfant comme prétexte, afin de débarrasser le grenier de la villa familiale. En plein rangement, il tombe sur des lettres d’amour adressées à sa femme Annie, datées d’il y a plus de quarante ans. Alors que son épouse considère qu’il y a prescription, François éprouve beaucoup de mal à se remettre de cette nouvelle qui ébranle après coup toutes ses certitudes d’homme de principe. Il décide alors de retrouver la trace de ce Boris Pelleray à Nice, où la famille Marsault avait vécu à l’époque, et de lui casser la figure.

© 2023 Marine Danaux / Nac Films / Mizar Films / France 3 Cinéma / Wild Bunch Distribution Tous droits réservés

Avec une prémisse comme celle de N’avoue jamais, cela n’aurait pas été la première fois que le cinéma français, voire le cinéma tout court, embarque des personnages de vieux dans des scénarios bêtement régressifs. Il doit y avoir quelque chose d’irrésistible dans le fait de faire subir aux femmes et aux hommes, qui à leur âge auraient dû arriver au sommet de la sagesse, des péripéties les ramenant au contraire au stade de l’infantilisation primaire. A première vue, le septième long-métrage de Ivan Calbérac ne déroge pas à la règle, puisqu’il fait tout son possible pour exacerber le tort causé au personnage principal par cette révélation survenue très, très tardivement. En somme, entre personnes à peu près raisonnables, une affaire de ce genre aurait pu se régler à l’amiable, sans qu’il ne soit nécessaire de remuer ciel et terre pour demander satisfaction.

Tandis que la fautive d’antan observe d’abord d’un œil vaguement amusé toute cette agitation, le pauvre mari trompé fait une fixation pathologique sur cet abscès qui empoisonne son mariage, perçu jusque là comme exemplaire. Pour lui, il est grand temps de le crever, quitte à passer pour un vieillard ridicule face à son adversaire. Car dans cette histoire, André Dussollier est de loin – de respectivement trois et six ans, pour être exact – le plus âgé, face à une Sabine Azéma en septuagénaire encore pimpante et à un Thierry Lhermitte qui porte avec une grande décontraction ses soixante-dix piges. Tout ce beau monde se chamaille pendant un certain temps sans gravité. Sauf que le scénario refuse catégoriquement de laisser cette comédie de mœurs mourir sa douce mort un brin laborieuse.

© 2023 Marine Danaux / Nac Films / Mizar Films / France 3 Cinéma / Wild Bunch Distribution Tous droits réservés

Cette reconquête inattendue de vitalité dramatique ne passe nullement par une quelconque solution miracle, en guise de sursaut bénéfique à tout le monde. Non, si le ton de N’avoue jamais évolue imperceptiblement vers une approche moins expéditive, c’est grâce à l’acceptation aussi lente que progressive de ce statu quo peu commode. Ainsi, Annie profite à peine de sa liberté nouvellement acquise, préférant lire du Flaubert seule dans sa chambre d’hôtel à batifoler jusqu’à pas d’heure avec son amant des années ’80 dans la piscine. De même, sa fille, à laquelle Joséphine De Meaux sait conférer toute l’hystérie douce de ses personnages précédents, se découvre un esprit de famille peut-être un peu trop mélodramatique. Néanmoins, l’arrivée impromptue de ses parents lui permet de passer le cap essentiel du coming out, tout en assumant désormais le rôle de pilier de l’édifice familial en mauvaise posture.

Celui qui accomplit le chemin à la fois le plus long et le plus salutaire dans cette histoire de moins en moins abracadabrante reste bien sûr le vieux grincheux, appelé à devenir enfin un patriarche bienveillant et tolérant. Rien d’aisé n’est à signaler dans cette transformation assez douloureuse, portée globalement de main de maître par André Dussollier. Toutes ces tentatives pour prouver davantage sa virilité d’un autre temps que l’attachement profond pour sa femme se soldent naturellement par des échecs cuisants. Des échecs jamais orchestrés au prix de boutades visuelles ou autres occasions trop faciles d’humiliation en public. A ce sujet, le point de basculement le plus subtil et poignant de cette prise de conscience, opérée au risque d’anéantir d’un coup une vie si bien rangée auparavant, nous paraît être la recherche par François de son dernier coup de foudre avant le long fleuve supposément tranquille du mariage.

Après un petit suspense au spectre de révélations limité lors de la rencontre avec cette Sophie mystérieuse, il n’arrive pas à faire face au passage du temps, ayant éloigné l’une de l’autre ces deux amoureux d’il y a un demi-siècle. Cependant, on le voit brièvement revenir plus tard auprès d’elle, dans ce qui pourrait n’être qu’un geste banal de résignation. Puisque nous avons déjà été pleinement convaincus à ce moment-là de la force d’empathie de la mise en scène, nous préférons y déceler plutôt une autre conclusion imaginable – quoique finalement pas retenue – à cette remise à plat d’une relation de couple, basée sur un ou même sur plusieurs mensonges.

© 2023 Marine Danaux / Nac Films / Mizar Films / France 3 Cinéma / Wild Bunch Distribution Tous droits réservés

Conclusion

Le côté « comédie névrosée » que la bande-annonce de N’avoue jamais essaie de vous vendre constitue au mieux la moitié des qualités du film de Ivan Calbérac. Car si les excès de comportement de la part de ce groupe de vieux, pris au piège d’une crise de jalousie à retardement, peuvent faire sourire, ce n’est pas à ce niveau-là que nous avons senti battre le cœur du récit. Grâce à la douce redéfinition des termes de leur mariage, y compris des écarts passagers pour se prouver de nouveau leur amour, le couple formé par Sabine Azéma et André Dussollier finit par nous subjuguer. Ou en tout cas par ne pas trop nous faire regretter les abîmes relationnels tout de même plus profonds que ces comédiens d’exception avaient l’habitude de sonder chez feu Alain Resnais.

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