Critique : Mississippi Burning

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Mississippi Burning

États-Unis, 1988

Titre original : Mississippi Burning

Réalisateur : Alan Parker

Scénario : Chris Gerolmo

Acteurs : Gene Hackman, Willem Dafoe, Frances McDormand et Brad Dourif

Distributeur : Les Acacias

Genre : Drame

Durée : 2h07

Date de sortie : 15 juillet 2020 (Reprise)

3/5

Est-ce que, à la fin des années 1980, le sujet racial traité dans Mississippi Burning était d’une actualité plus brûlante qu’aujourd’hui ? Il faut craindre que non, puisque la question de l’inégalité légale entre les différents citoyens des États-Unis continue d’agiter les esprits. La tempête politique récente autour de la prise en compte modifiée des votes dans certains états du sud est hélas là pour nous le rappeler. Car même si près d’un demi-siècle a passé depuis les faits relayés avec une acuité discutable dans le film de Alan Parker, le statu quo hérité du temps de l’esclavage semble encore bien enraciné dans les têtes de quelques énergumènes incorrigibles. Ce fond raciste, impossible à transformer en une forme de société plus tolérante et inclusive, réussit quand même à transparaître dans ce pamphlet cinématographique, sinon hautement tendancieux et donc fâcheusement schématique.

Il aurait sans doute fallu une mise en scène plus subtile et réfléchie que celle de Parker, afin de faire de ce film autre chose qu’une charge aveugle contre l’injustice. L’espace alloué à un discours nuancé – dans le sens que ce n’est pas un forceps administratif dépêché de Washington qui pourra faire triompher le volontarisme à l’état brut dans cette partie de l’Amérique à l’Histoire trouble – y est en effet infime. Dès lors, il laisse la priorité à un manichéisme grossier entre les bons d’un côté et les méchants de l’autre : les agents du FBI porteurs sans l’ombre d’un doute de l’autorité morale en guerre contre des ploucs bêtes et extrémistes.

Seuls trois personnages arrivent tant bien que mal à s’extirper de cet engrenage paresseux de l’opposition maximale. Tandis que celui de Willem Dafoe se voit attribuer le rôle peu enviable de l’exemplarité naïve, appelée à camper sur ses principes dès le début de l’intrigue, ceux de Gene Hackman et surtout de Frances McDormand savent préserver leur humanité, malgré la romance platonique dont ils sont affublés.

© 1988 David Appleby / Orion Pictures / Les Acacias Tous droits réservés

Synopsis : En 1964, trois jeunes activistes des droits civiques, deux blancs et un noir, disparaissent dans des circonstances suspectes près d’une petite ville dans le Mississippi. Deux agents du FBI, Ward et Anderson, sont envoyés sur place pour mener l’enquête. Face à l’attachement aux procédures du premier, le deuxième préfère résoudre cette sinistre affaire en tirant profit de ses connaissances intimes de la culture particulière de la région. Or, ni l’un, ni l’autre n’étaient réellement préparés au déchaînement de haine et de violence que leur présence provoque dans cette ville, où le Ku Klux Klan fait la loi.

© 1988 David Appleby / Orion Pictures / Les Acacias Tous droits réservés

En costard-cravate dans le marasme du racisme

Les bonnes intentions font rarement de bons films. Leur empressement de forcer le trait pour faire passer absolument le message dont elles se sentent investies peut même avoir l’effet inverse. On n’est malheureusement pas si loin de ce cas de figure avec Mississippi Burning. Alors que le cinéma afro-américain était toujours réduit à une existence marginale à la fin des années ’80 – quoique plus pour très longtemps, grâce au talent de Spike Lee et de quelques autres réalisateurs débutants –, il revenait aux studios hollywoodiens de s’approprier le douloureux drame national du racisme. Une tragédie rendue encore plus pénible par le fait qu’elle était essentiellement contée depuis le point de vue de l’homme blanc.

Tout comme, un an plus tôt, Cry Freedom Le Cri de la liberté de Richard Attenborough ne pensait pouvoir intéresser le public américain à l’apartheid que sous prétexte d’une chasse à l’homme à travers l’Afrique du Sud avec pour cible le pauvre journaliste blanc engagé, ce film-ci concentre son objectif dramatique sur les enquêteurs fédéraux. A ces valeureux héros, la misère de la population noire et le fanatisme de la plupart des blancs locaux servent uniquement d’arrière-plan, dans le but de mieux agencer la mécanique narrative des méthodes opposées qui se complètent. Un motif au moins aussi vieux qu’un film dans le même genre, l’infiniment plus maîtrisé Dans la chaleur de la nuit de Norman Jewison.

Par conséquent, rien d’étonnant à ce qu’aucun rôle d’envergure ne vienne conférer un poids tout relatif à la souffrance de la population afro-américaine. Réduite à l’emploi de souffre-douleur et d’indicateur aux visages multiples, cette dernière demeure au stade frustrant d’entité abstraite à protéger, voire à sauver, plutôt que de revendiquer ses droits en prenant la parole de façon autonome. De même, les provinciaux aux idées arriérées bénéficient certes d’une distribution de choix, truffée de têtes joliment illuminées comme celles de Brad Dourif, Michael Rooker et Stephen Tobolowsky. Pourtant, le temps que ce cercle malfaisant met avant d’imploser peut paraître long, à cause de la description insistante de ses membres comme des caricatures ambulantes du raciste vulgaire.

© 1988 David Appleby / Orion Pictures / Les Acacias Tous droits réservés

C’est juste une histoire sur mon papa

Rythmée plus par la musique au thème récurrent de Trevor Jones que par une quelconque trame à l’efficacité éprouvée, la structure fort brouillonne du scénario risque même d’avoir raison du principal point fort du récit. Contrairement au duo mythique formé par Rod Steiger et Sidney Poitier dans le policier magistral cité plus haut, celui de Willem Dafoe et Gene Hackman n’a pas de différences raciales à surmonter dans Mississippi Burning. Ce qui ne veut pas dire que leur collaboration se déroulerait sans accrocs.

Au contraire, c’est parce qu’ils partent du même point social à peu près privilégié que leur opposition de point de vue peut porter autant ses fruits. Enfin, n’exagérons rien, puisque cette compétition larvée entre l’ancien monde et la modernité, entre les conversations au coin du feu et la masse écrasante d’agents et de soldats, eux aussi parfaitement anonymes, répond aux mêmes impératifs du propos expéditif apparemment si cher à Alan Parker que le reste du film !

Néanmoins, le vieil agent revenu de tout brille par le genre d’ambiguïté, qui fait sinon cruellement défaut à ce drame racial plutôt pompeux. L’interprétation tout en camaraderie calculatrice de Hackman y est bien sûr pour quelque chose. Mais au moins à ce niveau-là, les innombrables hésitations et impasses dans lesquelles le scénario s’engage généreusement au fil du tâtonnement des agents retiennent une certaine raison d’être. Anderson ne prétend pas avoir la clef pour résoudre ce crime crapuleux fictif, inspiré de cas semblables hélas trop nombreux survenus dans le sud des États-Unis à cette époque-là et sous une forme encore bien pire auparavant. Cependant, son investissement viscéral dénote positivement par rapport à l’approche froidement bureaucratique de son collègue.

Incapable de trouver un réel terrain d’entente avec ce dernier, ce flic désabusé pratique une tactique d’intégration auprès des gens du coin qui mène à des résultats insoupçonnés. Étrangement, la mise en scène de Alan Parker ne se distingue par sa sensibilité qu’à ce moment-là, lorsque les préjugés et les dilemmes existentiels des uns et des autres voleraient presque en éclats. Pour une fois, Frances McDormand n’y joue pas le rôle d’une femme forte, prête à en découdre avec les obstacles assez téméraires pour croiser son chemin. Ici, elle sait être fragile et vulnérable, tout en restant lucide sur sa situation et sur les perspectives réduites qui s’offriront à elle, une fois qu’elle aura choisi son camp.

© 1988 David Appleby / Orion Pictures / Les Acacias Tous droits réservés

Conclusion

Dans les années ’80 et dans une moindre mesure jusqu’à ce jour, le cinéma hollywoodien se complaisait à colporter des messages sociaux au potentiel polémique minime. Qui ne serait pas indigné par le calvaire infligé aux familles afro-américaines dans l’état du Mississippi et ailleurs, de surcroît par des extrémistes couverts par les forces de l’ordre locales ? On se le demande. Le film de Alan Parker est de ces drames raciaux tellement bornés et surchargés dans la transmission de leur propos, qu’ils espèrent conquérir leur public par knock-out émotionnel. Un calcul qui ne se réalise guère pour Mississippi Burning, en dépit d’au moins deux interprétations de qualité, celle de Gene Hackman et de Frances McDormand. Quant à Willem Dafoe, il avait infiniment plus à faire la même année et d’une manière clairement plus passionnante en Jésus dans La Dernière tentation du Christ de Martin Scorsese.

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