Le Passage

États-Unis, Jordanie, Turquie, Grèce, 2024
Titre original : I Was a Stranger
Réalisateur : Brandt Andersen
Scénario : Brandt Andersen
Acteurs : Yasmine Al Massri, Yahya Mahayni, Omar Sy et Ziad Bakri
Distributeur : Nour Films
Genre : Drame de réfugiés / Avertissement
Durée : 1h44
Date de sortie : 8 juillet 2026
3/5
Depuis sa présentation en gala spécial au Festival de Berlin, il aura fallu plus de deux ans au Passage pour sortir sur les écrans de cinéma français, de surcroît au beau milieu de l’été. Entre-temps, d’autres guerres et crises humanitaires ont supplanté le conflit syrien dans le faisceau d’attention des médias et du public occidentaux. Comme par exemple, il y a quelques jours seulement, l’assaut de l’enclave espagnole Ceuta par des dizaines de milliers de migrants marocains. Chaque fois, la prise en compte collective procède hélas de la même façon : une indignation internationale, suivie d’une récupération politique de la part des forces néfastes de l’extrême droite, puis le passage inévitable à d’autres actualités. Ceci afin de laisser la misère à l’origine de ces flux incessants de migration dans un flou le moins compromettant possible pour nous, privilégiés européens.
Dans un tel contexte de cercle vicieux à tous les niveaux, politique, institutionnel et humanitaire, le premier long-métrage du réalisateur américain Brandt Andersen ne fait certainement pas le poids pour changer la donne. Malgré les sérieuses réserves qu’on peut énoncer à son égard en termes d’emphase, voire de pathos et de recours à la religion, Le Passage réussit néanmoins à dresser un bilan pas dépourvu de complexité de ce fléau qui remonte jusqu’à l’époque de Shakespeare – cité en exergue – et au-delà. Autant le récit sous forme de puzzle, où les cinq fils parallèles s’entrecoupent successivement, lorgne un peu trop du côté du film choral à forte sensibilité sociale, autant chaque émotion soulignée parfois à outrance trouve un pendant infiniment plus percutant dans des constats plus subtils sur les tenants et les aboutissants de la tragédie que les réfugiés doivent vivre au quotidien.

Synopsis : Cinq destins autour de la guerre à Alep, en Syrie, en 2015. Le jour de son anniversaire, la médecin Amira rentre chez ses parents pour fêter avec sa famille, après une garde de 72 heures à l’hôpital assiégé. Le soldat Mustafa, fidèle au régime, commence à se poser des questions après sa dernière mission punitive contre des terroristes présumés de tout âge. En Turquie, le passeur Marwan n’a aucun scrupule à demander deux mille dollars par personne pour une traversée en Grèce, sans assurance d’arriver à bon port. Le poète Fathi, sa femme et ses trois enfants font partie de ses clients pour le prochain départ. Enfin, l’officier des garde-côtes grecs Stavros éprouve de plus en plus de mal à conjuguer vie de famille et son travail humainement éprouvant en haute mer, à la recherche d’embarcations de réfugiés en détresse.

À chacun sa famille
La répétition fait la force de la narration du Passage. Chaque chapitre du film de Brandt Andersen se déroule selon une mise en abyme comparable, entre les choses affreuses que ses personnages respectifs ont soit subies, soit commises et les ultimes scintillements d’humanité qui relient ces victimes / bourreaux à une vie pas entièrement dépourvue d’espoir. Cette évocation par effet ricochet, où l’on rejoint l’action parallèle suivante quelques heures avant que nous n’ayons quitté la précédente, participe à un appréciable travail de relativisation, puisque le scénario – tout de même assez schématique – ne cherche guère à embellir une prémisse proprement catastrophique. À ce sujet, le décalage entre l’introduction ample et souveraine de la caméra dans la ligne d’horizon urbaine de Chicago pendant le générique de début et une sensation visuellement tout de suite plus oppressante dès que l’on revient en arrière, à Alep sous les bombes, est saisissant.
Pourtant, le souffle épique que l’on pourrait aisément associer à ce genre de film, en apparence opportuniste mais également animé d’aspirations plus honorables, fait plutôt défaut à cette odyssée en mer Méditerranée. Peu importe que vous considériez ce parti pris dramatique comme une faiblesse ou une force, le choix de morceler l’intrigue d’après des lignes très rarement convergentes produit avant tout une aura de solitude impénétrable autour des cinq personnages principaux. Personne ou presque n’est présent pour les aider dans leur détresse, personne non plus pourrait prendre la relève, si jamais ils venaient à disparaître. Avec la mort qui rôde autour d’eux à intervalles réguliers, frappant sans distinction, en dehors d’un léger acharnement sur le maillon le plus faible de la chaîne familiale, c’est-à-dire les enfants, ils s’enfoncent dans une spirale faite de sacrifices et de coups du sort douloureux dont l’issue n’a rien de réconfortant.

À qui la faute ?
Or, pour avoir œuvré sur le terrain de guerre syrien en tant qu’observateur des efforts humanitaires fournis sur place dans la deuxième moitié des années 2010, Brandt Andersen ne prétend sans doute pas édulcorer outre mesure ce conflit. Car ce dernier est malheureusement symptomatique des atrocités que la population civile doit subir, là où des gouvernements créent, par fanatisme national, par esprit machiavélique ou par négligence, ce que le passeur appelle avec beaucoup de cynisme la demande. La froideur manifeste avec laquelle Marwan mène ses affaires – un côté dur et impitoyable qui se démarque singulièrement des rôles de charmeur irrésistible sur lesquels reposait jusque là la carrière d’Omar Sy – n’est toutefois qu’un des rouages qui font tourner la machine à produire des migrants, puis à disposer d’eux sans le moindre état d’âme.
Cet engrenage à la violence aveugle agit tel un rouleau compresseur, distribuant à tour de bras des emplois limités dans le temps de sauveur et de salaud. Sauf que dans la crise pérenne des réfugiés, on cherchera en vain des gagnants. Bien que la foi de certains personnages soit mise en avant avec une insistance douteuse, à mettre sur le compte du studio américain Angel à forte connotation chrétienne, le propos du film de Brandt Andersen ne se laisse pas résumer à une banale apologie de la ferveur religieuse. Il s’emploie davantage à célébrer la résilience de celles et de ceux qui ont eu la chance de s’être sortis vivants de l’épreuve de l’exode involontaire. Avec une âme meurtrie à jamais, certes, et sans avoir nécessairement trouvé une place adéquate dans leur nouvelle patrie. Mais au moins en tant que témoins pas encore complètement aigris de l’une des pires choses qui puisse arriver à l’humanité : la guerre.

Conclusion
Alors que les productions quelque peu tendancieuses du studio Angel sont habituellement distribuées en France par la société à l’endoctrinement guère plus nuancé Saje Distribution, dans le cas de ce film-ci, c’est Nour Films qui s’y est collé. Peut-être ce changement de crémerie est-il dû au fait que Le Passage reste relativement mesuré dans sa ferveur spirituelle ? Au lieu de prôner le salut de ses cinq protagonistes successifs par la force et la pureté de leur foi, il s’emploie à dresser un tableau moins grossier du sujet brûlant des réfugiés. En forçant le trait du côté d’un nombre conséquent de revirements tragiques, assurément ! Mais aussi en admettant sans détour qu’il ne prétend pas avoir la sagesse infuse, quant aux solutions diverses et multiples – et constructives, s’il vous plaît ! – qu’il faudrait adopter tôt ou tard pour en arriver à bout, avant que notre système basé sur une forte inégalité sociale à travers l’ensemble des pays ne s’écroule …















