Critique : Kongo

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France, : 2019
Titre original : –
Réalisation : ,
Distribution :
Durée : 1h10
Genre : Documentaire
Date de sortie : 11 mars 2020
Date de reprise : 22 juin 2020
 

3/5

C’est au Brésil, en assistant à une cérémonie rituelle dans la forêt amazonienne, qu’Hadrien La Vapeur, ancien assistant de Philippe Garrel, a senti naître en lui une fascination pour la transe et le monde des esprits. Accompagné de l’anthropologue Corto Vaclav, il s’est rendu au Congo pour réaliser un documentaire sur les pratiques de l’église Ngunza, une confrérie dans laquelle les esprits des ancêtres sont censés accompagner l’existence des vivants. Hadrien La Vapeur à l’image, Corto Vaclav au son, le tournage a duré 6 ans. Le film faisait partie de la sélection ACID de Cannes 2019. Un Festival 2019 dans lequel le monde des zombis, des esprits et des morts-vivants était très présent puisque Kongo voisinait avec Zombi Child de Bertrand Bonello, Atlantique de Mati Diop et The Dead Don’t Die de Jim Jarmush.

Synopsis : À Brazzaville, un monde invisible régit le monde visible. L’apôtre Médard se démène pour guérir les malades victimes de mauvais sorts. Mais sa vie bascule lorsqu’on l’accuse publiquement de pratiquer la magie noire.

La recherche d’un « apôtre » Ngunza

Lors de son premier voyage au Congo, Hadrien La Vapeur a fait la connaissance, à Brazzaville, d’une confrérie de guérisseurs chargés de combattre les mauvais sorts, les Ngunzas. Il raconte : « j’ai vu des femmes et des hommes en transe, qui vibraient, qui sautaient sur place, possédés par des esprits. Je suis rentré en France avec des images très fortes et beaucoup de points d’interrogation : qu’avais-je vécu ? Quel était ce phénomène étrange ? Etait-il simulé ou pas ? ». Deux ans plus tard, un nouveau voyage au Congo lui a permis de rencontrer un « apôtre » Ngunza à la fois guérisseur et sorcier. De retour en France, gagné par l’envie de réaliser un film avec cet « apôtre », il a commencé à écrire un scénario à partir des notes et des photos qu’il avait prises. En 2013, il est reparti au Congo, cette fois-ci avec Corto Vaclav, et il a appris que l’ « apôtre » qu’il avait rencontré était mort entre temps, « frappé par la sorcellerie ». Les deux réalisateurs sont alors partis à la recherche d’un nouvelle église, d’un nouvel « apôtre ». Une recherche qui les a amenés à rencontrer l’ « apôtre » Médard. A titre personnel, ce dernier était partant pour faire le film, mais, avant de s’engager, il estimait nécessaire d’avoir l’assentiment des esprits de ses ancêtres. Cette demande d’autorisation s’est faite dans le cimetière où était enterré son arrière-grand père, un Ngunza tué par les colons blancs. L’ancêtre a validé la requête par l’intermédiaire d’une femme en transe, tout en mettant en garde les réalisateurs : s’ils trahissaient les Ngunzas, les pellicules seraient brûlées. C’est en tout cas la traduction que fit Médard des lignes tracées sur un cahier par la femme en transe !

Une licence qu’il faut conserver

« Tout type de guérison mystique : désenvoûtement, chasse-diables, protection de parcelle, domination-attirance-maris de nuit, diabète, femmes stériles, folie chronique ». C’est ce qu’annonce un panneau à l’entrée de l’église Ngunza de l’ « apôtre » Médard. De son vrai nom Jean Médard Bitémo, cet homme d’une cinquantaine d’années est reconnu officiellement comme étant un guérisseur, mais sa licence risque de lui être retirée le jour où il est accusé de magie noire et traduit devant le tribunal de la sorcellerie par une de ses plus fidèles disciples qui a vu la foudre tomber sur son foyer, tuant ses deux enfants et la laissant dans le coma. S’agissait-il d’un phénomène naturel ou était-ce le fruit d’une pratique de sorcellerie, dans laquelle l’ « apôtre » Médard aurait été impliqué ? En tout cas, ce tribunal de la sorcellerie, c’est bien une antenne de l’état et il a tout d’un véritable tribunal avec ses juges et ses avocats en robes noires. L’épreuve du mortier rituel à laquelle l’accusé est soumis montre que le jugement est laissé à l’appréciation des esprits. Dans ce contexte, les sirène sont les seuls esprits qui peuvent venir à l’aide de l’ « apôtre » Médard, mais, pas de chance pour lui, elles qui, déjà, sont sauvages et difficiles à approcher, ont en plus été déplacées du fait de travaux lancés par une entreprise chinoise. Le risque pour l’ « apôtre » Médard est important : c’est son travail de guérisseur qui lui permet de nourrir sa famille et, s’il perd sa licence, il lui faudra retourner à son métier de plombier.

Un documentaire très proche d’une fiction

Prenez un spectateur qui n’a jamais entendu parler de Kongo et proposez lui de regarder le film. Lorsque Kongo se termine, demandez à votre cobaye s’il vient de voir une fiction ou un documentaire. Fort à parier que, au minimum, il hésitera ! Beaucoup d’éléments concourent en effet pour que ce documentaire puisse être pris pour une fiction : le côté quasiment scénarisé du film, le soin apporté aux cadrages et à la beauté des images, avec des couleurs rouges et blanches bien mises en valeur, son montage, le fait d’y rencontrer des personnages principaux en nombre limité, que ce soit l’ « apôtre » Médard, Bertille, la disciple qui se retourne contre lui, le prophète, le vieil « apôtre » à la retraite avec lequel Médard avait une relation quasiment filiale. Il est probable que le rêve des réalisateurs aurait été de nous montrer ce qu’on ne peut pas voir, ce monde des esprits dans lequel évoluent ces personnages, tâche bien évidemment impossible, même si, en regardant les phénomènes de transe qu’ils ont filmés, certains peuvent prétendre qu’on est là face à l’esprit d’un mort qui est venu s’incarner dans le corps d’un homme ou d’une femme. En tout cas, le fait que la réalisation du film se soit étalée sur six années, avec de nombreux allers-retours entre la France et le Congo, les a conduits à simplifier leur approche des phénomènes auxquels ils assistaient : « toutes ces guérisons étranges, ces rituels, nous les jugions, tentions de trouver des explications cartésiennes. Et puis un jour, nous avons fini par arrêter de nous poser des questions. Nous avons juste filmé… Et c’est seulement à ce moment-là que nous avons pu trouver la bonne distance pour réaliser Kongo. En laissant l’irrationnel arriver sans que notre rationnel soit en conflit avec lui. Il fallait juste que l’on « décolonise » notre regard ».

Conclusion

Pour pouvoir entrer pleinement dans Kongo, il est sans doute nécessaire de suivre le même chemin que les réalisateurs : arrêter de se poser des questions, laisser l’irrationnel arriver sans que notre rationnel soit en conflit avec lui, décoloniser notre regard. Au bout de ce chemin, on se laissera gagner par la beauté de l’Afrique et par la force de ses habitants.

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