Critique : Annie Colère (Deuxième avis)

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 Annie Colère

France : 2022
Titre original : –
Réalisation : Blandine Lenoir
Scénario : Blandine Lenoir, Axelle Ropert
Acteurs : Laure Calamy, Zita Hanrot, India Hair, Rosemary Standley
Distribution : Diaphana Distribution
Durée : 1h58
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie : 30 novembre 2022

4/5

Actrice depuis 1991, alors qu’elle avait 18 ans, Blandine Lenoir s’est lancée dans la réalisation de court-métrages en 2000 et a attendu (ou, plus probablement, a dû attendre !) 2014 pour réaliser son premier long métrage, Zouzou. Trois ans plus tard, elle a récidivé avec Aurore. Ces deux très bons films s’affichaient déjà ouvertement féministes. C’est encore plus le cas de Annie Colère qui traite des problèmes rencontrés il y a 50 ans, quelques mois avant que soit votée la loi Veil, par les femmes souhaitant avorter et du combat mené alors par le MLAC, Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception.

Synopsis : Février 1974. Parce qu’elle se retrouve enceinte accidentellement, Annie, ouvrière et mère de deux enfants, rencontre le MLAC – Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception qui pratique les avortements illégaux aux yeux de tous. Accueillie par ce mouvement unique, fondé sur l’aide concrète aux femmes et le partage des savoirs, elle va trouver dans la bataille pour l’adoption de la loi sur l’avortement un nouveau sens à sa vie.

Une nouvelle bénévole

Ouvrière dans une usine de fabrication de matelas, Annie, heureuse dans son couple avec Philippe, heureuse maman de deux enfants, se retrouve de nouveau enceinte et elle se voit mal gérer sa vie, gérer son travail, avec un troisième enfant. On est au début de l’année 1974, et l’avortement est toujours hors la loi ! Quelle solution pour Annie ? Mettre de nouveau sa vie en danger en repassant par une étape qu’elle a déjà connue : l’avortement clandestin pratiqué avec des aiguilles à tricoter ? Partir, moyennant une grosse somme d’argent, se faire avorter en Angleterre, pays où l’avortement est légal depuis 1967 ? Heureusement pour Annie, elle apprend l’existence dans son entourage d’un comité local du Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC), un de ces nombreux comités qui ont vu le jour en France suite à la création de cette association loi 1901 en avril 1973. Dans ce comité local, Annie est accueillie avec chaleur par les bénévoles qui vont lui expliquer tout ce qu’elle peut en attendre. Dans un premier temps, le plus important pour Annie, c’est la possibilité de se faire avorter, certes illégalement mais absolument pas clandestinement et dans de bonnes conditions par des personnes formées à la méthode de Karman, autrement dit par des personnes pratiquant un avortement par aspiration. Un avortement pratiqué gratuitement au cours duquel Annie, « anesthésiée » par une chanson que Monique, une bénévole du comité local, interprète pour elle, ne ressent aucune douleur (« J’ai mieux vécu mon avortement au MLAC que mes accouchements à l’hôpital », résume-t-elle !) et à la suite duquel elle ressent le besoin de s’impliquer dans le comité afin de permettre à d’autres femmes de bénéficier de conditions identiques à celles qu’elle-même a vécues. Cette méthode dite de Karman, mise au point en Chine en 1958, c’est dans l’appartement de la comédienne Delphine Seyrig qu’elle a été pratiquée pour la première fois dans notre pays, en août 1972, en présence de militantes du MLF, du gynécologue Pierre Jouannet et de Harvey Karman. Delphine Seyrig que l’on retrouve dans Annie Colère, dans une séquence où, en tant qu’invitée surprise d’un débat télévisé,  elle s’oppose avec force et lucidité à un groupe d’opposants à l’avortement. Visible sur  https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/i15264648/delphine-seyrig-sur-l-avortement.

Bien entendu, cette implication d’Annie dans le comité va nous permettre de vivre de l’intérieur le fonctionnement d’un comité du MLAC, avec ses questionnements, avec ce mélange de tendresse et de rigueur qui entoure les femmes qui viennent se faire avorter, avec les discussions souvent tendues entre médecins et non médecins pour donner une réponse à cette question importante : qui peut être apte, après formation, à pratiquer un avortement par aspiration ? Un médecin anesthésiste qui n’a jamais posé un spéculum est-il plus apte qu’une infirmière qui elle, l’a souvent fait ? Les accouchements, plus à risque que les avortements par aspiration, sont beaucoup plus souvent pratiqués par des sage-femmes que par des médecins. L’implication d’Annie dans le comité permet aussi de faire un petit tour d’horizon de la perception qu’avait le monde extérieur sur ces comités du MLAC et sur leurs actions, allant de réflexions très « beauf » d’un collègue de Philippe, le mari d’Annie, à une comparaison par Philippe avec le combat syndical qu’il mène dans son entreprise.

Un gros travail de préparation

C’est à la suite d’un gros de travail de préparation que Blandine Lenoir s’est lancée dans la réalisation d’Annie Colère. C’est ainsi qu’elle a rencontré Lucile Ruault, une jeune chercheuse qui venait de finir une thèse de 800 pages sur le MLAC, fruit de 5 années de rencontres avec des médecins et des militant.e.s du mouvement. Cette thèse a servi de premier matériau pour l’écriture du scénario, auquel sont venus s’ajouter deux documentaires particulièrement riches, Histoires d’A de Charles Belmont et Marielle Issartel et Regarde, elle a les yeux grands ouverts, de Yann Le Masson. Histoires d’A est un film réalisé en 1973 à la demande du Groupe Information Santé, un des collectifs à l’origine du MLAC, un film qui fut interdit à la diffusion fin 1973, même en projection privée et à l’exportation, par Maurice Druon, ministre des Affaires Culturelles du gouvernement de Pierre Messmer et ce malgré l’avis favorable de la Commission de contrôle. Malgré cette interdiction, ce film, diffusé illégalement à travers le réseau des groupes locaux du MLAC, a été vu à l’époque par près de 350 000 spectateurs. En 2020, ce film longtemps interdit a été déclaré « film de patrimoine » par le CNC qui, à ce titre, a accordé une subvention pour sa restauration numérique et sa sauvegarde sur pellicule argentique. Regarde, elle a les yeux grands ouverts est un documentaire sorti en 1982 qui raconte de l’intérieur la vie du MLAC d’Aix-en-Provence, un des comités dissidents du MLAC qui ont continué à fonctionner et à faire pratiquer des avortements par des femmes non médecins lorsque le mouvement ait été dissout en février 1975 après le vote de la loi Veil autorisant l’IVG.

Lancé en avril 1973, le Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception (MLAC)  réunissait des militantes et des militants du Planning familial, du Mouvement de Libération des Femmes, du Groupe Information Santé (GIS), de la CFDT, du PSU et de plusieurs organisations « gauchistes ». Cette association a vécu moins de deux ans, mais son rôle fut particulièrement important dans le combat qui a mené à la promulgation de la loi Veil, le 17 janvier 1975. Dans ce court laps de temps, une centaine de comités locaux ont vu le jour, un peu partout en France, ce que Blandine Lenoir montre de façon très astucieuse : si vous regardez attentivement les plaques d’immatriculation des voitures qu’on voit dans le film, vous constaterez que toutes proviennent de départements différents !

Une distribution féminine de qualité

Il n’est pas franchement étonnant de voir surtout des comédiennes à l’affiche de Annie Colère. Depuis plusieurs mois, on voit beaucoup Laure Calamy sur les écrans mais son interprétation de Annie est peut-être ce qu’elle a fait de plus fort depuis le début de sa carrière. Une carrière qui l’avait déjà amenée à travailler avec Blandine Lenoir puisqu’elle était présente sur les deux premiers long-métrages de la réalisatrice, Zouzou et Aurore. A ses côtés, on retrouve Zita Hanrot, India Hair et Rosemary Standley. Cette dernière, bien connue en tant que chanteuse au sein du groupe Moriarty et par ses prestations en solo ou avec Dom La Nena, fait dans le rôle de Monique de très bons débuts devant la caméra.

Conclusion

Annie Colère est le premier film de fiction consacré au MLAC à sortir au cinéma. Quand on voit qu’un peu partout dans le monde, les droits des femmes sont en recul et, en particulier, ce droit à l’avortement qui fut si difficile à obtenir, on se dit qu’un tel film est forcément utile. Mais il n’est pas qu’utile, il est aussi bien mis en scène, bien interprété et passionnant à regarder. Une façon intelligente de compléter la séance de cinéma qu’il est bon de lui consacrer consiste à regarder Histoires d’A, soit avant, soit après. Ce film est sorti très récemment en DVD. Lire ici le test DVD.

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