Test DVD : Histoires d’A

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Histoires d’A


France : 1974
Titre original : –
Réalisation : Charles Belmont, Marielle Issartel
Éditeur : L’Éclaireur
Durée : 1h25
Genre : Documentaire
Date de sortie cinéma : 16 octobre 1974
Date de sortie DVD : 14 septembre 2022

Tourné en 1973 de l’intérieur du Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception dont les militants revendiquent la pratique d’avortements gratuits, Histoires d’A est frappé d’une interdiction totale. Durant un an, il devient l’objet d’une gigantesque partie de cache-cache avec la police. Les luttes ont payé : l’avortement est dépénalisé en 1975. Cette lutte féministe était aussi simplement humaine.

Le film

[4/5]

1973 : quelle idée de la sexualité de l’époque peuvent avoir toutes celles et tous ceux qui, à cette date, n’avaient pas encore vu le jour ou n’avaient pas encore quitté l’enfance ? A force d’entendre parler de l’amour libre de l’époque de mai 68 et pour peu qu’elles ou ils sachent que la contraception avait été légalisée en France en 1967 (avec, toutefois, un certain nombre de restrictions), il est en tout cas fort probable que, pour beaucoup, les problèmes liés aux naissances non désirées, en 1973, c’était du passé ! Et pourtant … ! Et pourtant, en 1973, la protection apportée par les moyens contraceptifs n’était pas bien connue des médecins et l’interruption volontaire de grossesse (IVG), était toujours un crime. Certes, de nombreuses femmes de notre pays y avaient recours, mais dans des conditions qui dépendaient avant tout des moyens financiers dont elles disposaient : les plus riches se rendaient dans un pays où les médecins avaient le droit de pratiquer l’avortement, un avortement qui coutait cher mais qui se faisait dans des conditions d’hygiène convenables ; pour celles qui n’avaient pas ces moyens financiers, c’était toujours le recours aux pratiques moyenâgeuses comme l’utilisation par une « faiseuse d’anges » ou par la femme elle-même d’une aiguille à tricoter ou d’un cintre, souvent dans de mauvaises conditions d’hygiène d’où un nombre de décès ou de stérilités loin d’être négligeable. En fait, avec le recul, 1973 apparait comme étant une année charnière dans le combat acharné mené pour obtenir, avec la loi Veil, votée le 20 décembre 1974 et promulguée le 17 janvier 1975, la légalisation de l’avortement. En effet, le 5 février 1973, 331 médecins s’accusent, dans un manifeste publié dans le Nouvel Observateur, de pratiquer gratuitement des avortements. Dans la foulée, le Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception (MLAC) voit le jour en avril 1973, réunissant des militantes et des militants du Planning familial, du Mouvement de Libération des Femmes, du Groupe Information Santé (GIS), de la CFDT, du PSU et de plusieurs organisations « gauchistes ».

A peu près au même moment, ce même GIS se rapproche de Charles Belmont et de Marielle Issartel, cinéastes militants de ce mouvement, afin que soit réalisé un film  donnant à voir un avortement mettant en œuvre la méthode par aspiration mise au point quelques années auparavant par l’américain Harvey Karman. Une pratique très simple,  toujours pratiquée de nos jours, peu chère, ne nécessitant pas d’anesthésie, et consistant à vider l’utérus à à l’aide de la canule de Karman et d’une seringue. Très vite, ce film a pris la forme d’un long métrage tourné en avril et mai 1973, long métrage dans lequel, bien sûr, cette séquence trouve sa place mais qui a, en plus, le grand mérite de s’intéresser à la condition féminine dans son ensemble. En effet, il parait difficile de prétendre qu’on va lutter en faveur de la légalisation de l’avortement si on ne parle pas aussi de la contraception, de la sexualité des gens et des moyens permettant d’épanouir cette sexualité et si on ne parle pas des moyens sociaux, en particulier salaires, logement, crèche, école, permettant à des parents d’avoir les enfants qu’ils désirent. Tourné en 16 mm dans un très beau Noir et Blanc, avec un travail remarquable du Chef-opérateur Philippe Rousselot, Histoires d’A est un véritable film de cinéma dont le montage est particulièrement soigné. Ce film nous replonge dans les manifestations de l’époque, il insiste sur l’importance des luttes (« Si on ne l’impose pas, on ne l’aura pas »), il montre les grandes disparités en matière d’avis et de comportement qui règnent dans le corps médical, il montre aussi la façon dont des médecins, des groupes et des journaux farouchement opposés à l’avortement présentent le combat des femmes qui veulent pouvoir enfin disposer de leur corps, il montre … beaucoup d’autres choses encore. Ce grand film militant a connu une existence pour le moins agitée : interdit à la diffusion fin 1973, même en projection privée et à l’exportation, par Maurice Druon, ministre des Affaires Culturelles du gouvernement de Pierre Messmer et ce malgré l’avis favorable de la Commission de contrôle, ce film, devenu « l’objet d’une gigantesque partie de cache-cache avec la police », a été diffusé illégalement à travers le réseau des groupes locaux du MLAC, avant d’être officiellement autorisé en octobre 1974, au moment où les débats parlementaires sur la loi Veil étaient sur le point de commencer. Parmi les projections illégales envisagées, celle que le MLAC de Cannes a voulu organiser pendant le Festival de Cannes 1974 n’a pas pu avoir lieu. cliquer ici pour avoir tous les détails de cet épisode, racontés par Pascal Le Duff et Marielle Issartel. Ironie de l’histoire : en 2020, ce film longtemps interdit a été déclaré « film de patrimoine » par le CNC qui, à ce titre, a accordé une subvention pour sa restauration numérique et sa sauvegarde sur pellicule argentique.

Lorsque l’interdiction du film fut levée, sa carrière en salles fut très brève, stoppée net par des attaques de groupuscules d’extrême-droite. Toutefois, en 1976, Charles Belmont et Marielle Issartel estimaient que près de 350 000 spectateurs avaient quand même vu ce film sur l’ensemble des projections illégales. Un film qui, malheureusement, n’a rien perdu de son actualité : un peu partout dans le monde, les droits des femmes sont en recul et, en particulier, ce droit à l’avortement qui fut si difficile à obtenir. Un peu partout dans le monde et, en particulier en France, où, malgré les nombreux progrès apportés depuis la loi Veil, recourir à une IVG s’apparente de plus en plus souvent à un parcours de … la combattante : nombre limités de professionnels pratiquant l’IVG, acte médical peu valorisé et importance de la clause de conscience, fermeture de nombreux centres d’IVG, accès très inégal sur le territoire. Quand on voit ce qui s’est passé aux Etats-Unis avec la récente décision de la Cour Suprême de révoquer l’arrêt Roe vs Wade, laissant les états légiférer sur le droit à l’avortement, il n’est malheureusement pas interdit de penser qu’un jour prochain, de nouveaux combats devront être menés dans notre pays pour conserver ce droit fondamental. D’où, aujourd’hui encore, l’importance de ce film !

Le DVD

[4.5/5]

Certes, le plus important dans un DVD, c’est ce que donne à voir et à entendre la galette de polycarbonate une fois qu’elle est introduite dans le lecteur. Toutefois, le DVD est un objet qu’on garde et, à ce titre, l’esthétique du fourreau a toute son importance. Reprenant la très belle affiche originale du film réalisée par Monique Frydman, le fourreau de Histoires d’A est une belle réussite d’autant plus qu’il fournit également au verso de nombreuses informations d’un grand intérêt ainsi que de nombreuses reproductions d’articles de journaux de l’époque sur sa partie intérieure. Quant au DVD lui-même, il bénéficie de la restauration réalisée en 2019 par Eclair pour l’éditeur L’éclaireur avec le soutien du CNC, avec le très beau Noir et Blanc de Philippe Rousselot. Le son Dolby digital 2.0 est de bonne qualité et 4 propositions sont offertes pour regarder le film : avec une audiodescription ; sans sous-titres ; avec un sous-titrage en français ; avec un sous-titrage en anglais.

Un remarquable supplément vient compléter et actualiser le propos de Histoires d’A. Il s’agit de Histoires sans fin (des droits sexuels et reproductifs), un film de 85 minutes réalisé cette année par Marielle Issartel. Comprenant de nombreuses interviews, de médecins, d’historiennes, de sociologues et d’une politologue, il permet de faire le lien entre 1973 et aujourd’hui en ce qui concerne la condition féminine et, plus particulièrement, l’Interruption Volontaire de Grossesse. Après avoir expliqué la vocation du Groupe Information Santé (GIS) cherchant à faire bouger la médecine par une approche plus sociale, après avoir expliqué ce qu’on entendait par « anesthésie verbale », le documentaire s’oriente vers le phénomène de la censure cinématographique, vers les différences entre pilule du lendemain et pilule abortive, vers les problèmes posés par une demande d’avortement hors délai et les solutions envisageables. On apprend que les commandos anti avortement si pratiqués aux Etats-Unis sont en fait une invention française et on nous rappelle que la fondation Jérôme Lejeune, dont l’objectif officiel, la recherche de traitements pour les enfants atteints de trisomie, lui permet d’être reconnue d’utilité publique, utilise une grande partie de ses ressources pour militer contre l’IVG et pour s’opposer aux recherches sur l’embryon, quand bien même cette recherche pourrait arriver à permettre à des couples de mettre au monde des enfants désirés ! C’est d’ailleurs par des sujets liés au désir d’enfant que ce termine ce beau film très instructif. Se battre pour la possibilité de recourir à l’IVG, par exemple lorsque l’enfant n’est pas désiré ou lorsque les conditions matérielles des parents ne lui permettraient pas de s’épanouir correctement, et se battre pour changer le cours des choses afin de donner la possibilité de procréer lorsque, au contraire, un enfant est fortement désiré, ce n’est en rien contradictoire !

A film militant, distribution militante :

sur le site du réalisateur Charles Belmont

ou sur le site du distributeur en ligne Tamasa

ou sur le site de Potemkine

Le DVD est également disponible sur les sites habituels de vente en ligne

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