Berlinale 2024 : Dahomey

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Dahomey

France, Sénégal, Bénin, 2024
Titre original : –
Réalisatrice : Mati Diop
Scénario : Mati Diop
Distributeur : Les Films du Losange
Genre : Documentaire
Durée : 1h08
Date de sortie : 25 septembre 2024

3/5

Posées sur une couverture à ras du sol sur un pont, une dizaine de tours Eiffel miniatures illuminent gaiement la nuit parisienne : le premier plan de Dahomey est saisissant. Puisque le temps de ce documentaire présenté en compétition au Festival de Berlin est réduit, il en dit surtout long sur ce qui va suivre. C’est-à-dire l’odyssée sous forme de retour aux sources d’une vingtaine d’objets d’art cédés par la France à leur pays d’origine, le Bénin.

Tandis que ces babioles destinées aux touristes peu regardants sur la qualité et les conditions de travail des marchands ambulants symbolisent à elles seules toute la misère des immigrés pour la plupart africains, venus tenter leur chance en Europe, ce transfert culturel constitue une étape importante, quoique nullement le point final de la longue et douloureuse Histoire de la colonisation. Sans insister sur ces implications profondes, le documentaire de Mati Diop en tient indéniablement compte, avec un don d’observation le plus souvent passionnant.

Conté en trois chapitres librement délimités – le départ, l’arrivée et la réception des statues sur place –, ce voyage post-colonial soulève bon nombre d’interrogations pertinentes. Nullement disposée à y répondre de manière définitive, la réalisatrice préfère adopter le point de vue du témoin lucide. Dès lors, son œuvre cinématographique servira d’enregistrement précieux autant des particularités liées à l’actualité de l’événement, comme le port du masque plus ou moins respecté, que de ses implications plus vastes, voire universelles. Le tout en tendant l’oreille aux revendications d’une jeunesse africaine de laquelle dépendra en grande partie la réussite de cette opération de réappropriation d’un passé trop longtemps volé. Cependant, les immenses qualités esthétiques et – n’ayons pas peur du mot – politiques du film auraient aisément pu se passer du dispositif de mise en scène de la voix off, allouée aux divinités archaïques représentées par certaines statues.

© 2024 Les Films du Bal / Fanta Sy / Les Films du Losange Tous droits réservés

Synopsis : En novembre 2021, vingt-six trésors de l’ancien royaume africain de Dahomey, jusque là exposés au musée du quai Branly à Paris, doivent être rapatriés vers leur terre d’origine, aujourd’hui le Bénin. Avec pres de sept mille autres, ces œuvres furent pillées lors de l’invasion des troupes coloniales françaises en 1892. Comment vivre le retour de ces ancêtres dans un pays qui a dû se construire et composer avec leur absence ? Le débat est ouvert parmi les étudiants de l’université d’Abomey-Calavi.

© 2024 Les Films du Bal / Fanta Sy / Les Films du Losange Tous droits réservés

Au début de Dahomey, après le plan riche en sous-entendus évoqué plus haut, c’est l’aspect logistique de l’entreprise de rapatriement qui prend le dessus. Les livreurs spécialisés s’activent, pendant que le conservateur de musée béninois enregistre leurs moindres faits et gestes, ainsi que l’état des objets avant leur envoi. Il émane d’ores et déjà une certaine aura de ces représentations matérielles de divinités. Toutefois, leur encadrement constant dans le champ par des mains gantées, de grosses boîtes en bois et autres précautions de transport les ancre dans une réalité infiniment plus profane. Même chose à l’arrivée, grâce à un cérémoniel tout de suite plus populaire et un comité d’accueil digne d’une visite de chef d’état. Il n’y a aucun doute, le peuple béninois et ses représentants officiels sont fiers de ce retour au bercail célébré en grande pompe.

Pourtant, la caméra de Mati Diop sait garder une distance plus que saine envers cette agitation des dirigeants endimanchés. Elle les filme montant l’un après l’autre les marches du palais présidentiel, soit, mais ce sont les micro-événements en marge de cette réception qui l’intéressent réellement. A l’image de ces deux ouvriers, peut-être en pause déjeuner, mais en tout cas pas censés s’approcher des vitrines pas encore prêtes à être exposées, et aussitôt chassés par le surveillant en charge. Ou plus globalement des hommes et des femmes du peuple, remplissant leur rôle de subalterne serviable ou de badaud sans lien direct avec ce transfert culturel exceptionnel, qui participent néanmoins par leur présence humaine brute, nullement formalisée, à la dimension vive et concrète de ces séquences.

© 2024 Les Films du Bal / Fanta Sy / Les Films du Losange Tous droits réservés

Notre impression pourrait donc être pleinement positive, si ce n’était pour ce drôle de choix de la mise en scène d’attribuer une fonction de commentateur fictif aux statues déracinées de leur culture d’origine. Et par les détails techniques de ce dispositif formel, employé sur fond noir avec un double timbre de voix à la fois grave et féminin, et par son existence même, il nous sort artificiellement d’une expérience sensorielle et intellectuelle qui n’avait guère besoin de cet ajout superflu. Car les images tournées par Mati Diop sont suffisamment fortes, afin de véhiculer un regard doublement poétique et engagé sur cet événement, passé en grande partie sous les radars médiatiques à l’époque, pour ne pas devoir s’appuyer de surcroît sur une telle mise en abîme soi-disant spirituelle.

Au contraire, le travail d’analyse à la fois social, culturel, politique et individuel est accompli avec une souveraineté et une intelligence prodigieuses au fil de la discussion publique entre étudiants béninois. Plutôt que de parler autour du pot, ces jeunes femmes et hommes, grâce à qui s’accomplira l’avenir radieux de l’Afrique ou pas, se complètent parfaitement dans une multitude de propos nullement paralysée par l’ampleur des faits historiques. Ils se montrent capables de penser ce don, d’ailleurs tout à fait discutable par sa piètre envergure et par son emploi du temps, sur l’arrière-plan d’un passé colonial qui sera aucunement effacé par lui. Tout en manifestant une soif communicative et vibrante de se réapproprier ce pan de leur culture, trop longtemps occulté par des références importées selon l’éternelle loi du vainqueur.

Or, là encore, le passage du relais paraît sauf, comme en témoignent les yeux émerveillés des premiers visiteurs, enfants et adolescents, de l’exposition. Dans son exceptionnelle économie de moyens cinématographiques, Mati Diop sait conférer beaucoup à travers ces moments en apparence plutôt anodins.

© 2024 Les Films du Bal / Fanta Sy / Les Films du Losange Tous droits réservés

Conclusion

Au sein d’une compétition berlinoise surchargée cette année en fictions lourdes et pesantes, Dahomey pourrait jouer la carte de la réalité vive et engagée afin de charmer le jury sous la présidence de l’actrice kényane Lupita Nyong’o. Peu importe qu’il décroche un ours argenté ou doré d’ici la semaine prochaine, le documentaire de Mati Diop nous a avant tout inspiré un double regret. Celui relativement mineur de voir sa belle mécanique formelle perturbée à trois, quatre reprises par cette voix off venue en quelque sorte d’outre-tombe. Ainsi que celui, déjà plus substantiel, de sa courte durée, alors qu’il restait sans doute tant de choses à dire et à montrer sur la réception pleine d’ambiguïtés de ces trésors dans leur pays d’origine !

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