Berlinale 2023 : Le Grand chariot

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Le Grand chariot

France, Suisse, 2023
Titre original : –
Réalisateur : Philippe Garrel
Scénario : Arlette Langmann, Philippe Garrel, Jean-Claude Carrière et Caroline Deruas Peano
Acteurs : Louis Garrel, Damien Mongin, Esther Garrel et Lena Garrel
Distributeur : Ad Vitam Distribution
Genre : Drame familial
Durée : 1h36
Date de sortie : 13 septembre 2023

2,5/5

Tout comme Margarethe von Trotta, le réalisateur français Philippe Garrel a une carrière respectable derrière lui. Au cours d’une bonne vingtaine de longs-métrages, il s’est lui aussi forgé un style, reconnaissable par les connaisseurs, boudé avec plus ou moins de véhémence par le grand public. Car pour Garrel, le cinéma est avant tout une affaire de famille. Depuis son père, l’acteur Maurice Garrel disparu en 2011, jusqu’à ses enfants Esther et Louis, ils ont tous participé aux tournages de ses films dans des rôles parfois proches de leur propre vécu familial. Dans le cas de Louis Garrel, le flambeau de la mise en scène a même été passé, puisqu’il est déjà à l’origine de quatre films dont le dernier, L’Innocent, pourrait remporter quelques César en cette fin de semaine. Bref, la famille a certainement de l’importance pour Philippe Garrel.

Tout cela pour dire que son dernier film, Le Grand chariot, présenté en compétition au Festival de Berlin, insiste peut-être un peu trop sur ces liens plus ou moins sacrés qui sont à la base de chaque famille, biologique ou de substitution. Le hic, c’est que l’intrigue reste fâcheusement nonchalante, en raison d’enjeux dramatiques assez arbitraires, qui ne réussissent jamais vraiment à prendre vie. Ainsi, la survie économique de la compagnie de marionnettes, faisant au début du film encore toute la fierté des générations en voie de disparition, n’a plus qu’une importance au mieux anecdotique à sa fin.

Entre-temps, ce sont toutes sortes d’embrouilles romantiques qui ont pris le dessus, selon la logique des amours bavards et chancelants qui font le fonds de commerce du réalisateur depuis de nombreuses années. Vous l’aurez compris, il n’y a rien de vraiment nouveau ou palpitant à tirer de ce film, qui fait essentiellement du surplace dans l’univers flegmatique du réalisateur.

© 2023 Benjamin Baltimore / Rectangle Productions / Close Up Films / arte France Cinéma / RTS Radio Télévision Suisse /
Tournon Films / Ad Vitam Distribution Tous droits réservés

Synopsis : Jadis un passionné de peinture, Pieter rejoint la troupe de marionnettes dans laquelle travaille déjà son ami proche Louis. Le père de ce dernier est ravi de l’accueillir comme membre entier de la compagnie. De surcroît, Pieter y a rencontré sa nouvelle copine Laure avec laquelle il emménage après avoir quitté Hélène, enceinte de son fils. Louis se verrait bien prendre la relève romantique auprès de cette jeune mère délaissée. Des changements majeurs au sein de la troupe le pousseront de même à poursuivre son rêve de devenir comédien. Pendant ce temps, ses sœurs Martha et Lena s’efforcent de maintenir à flot l’entreprise familiale.

Rien garder

En dépit de tous ses défauts, il y a quelque chose de joliment anachronique dans Le Grand chariot. Le spectacle de marionnettes, un divertissement en perte considérable de vitesse et d’importance culturelle ces dernières décennies, y fait figure de point de rencontre entre les personnages. Cette pratique d’un art caduc qu’ils ont en commun s’effacera, au fur et à mesure que ses derniers défenseurs les plus enthousiastes s’éclipsent. Tout ce qu’il restera après, ce sont des tentatives bancales de reconversion ou de sauvetage dépourvu de second souffle. Comme si ces petites saynètes désuètes, où la princesse n’a jamais peur des voleurs, représentaient à elles seules un lien social en voie de disparition que rien, ni personne ne pourra remplacer. En ce sens, la nostalgie serait le maître-mot de ce film faisant passer en revue les thèmes si chers à Philippe Garrel que sont les tribulations amoureuses des artistes ou l’inverse.

Sauf que l’intrigue n’atteint jamais un poids suffisant pour attirer sérieusement notre attention. Une indifférence pesante plane sur le récit, rythmé par quelques observations mignonnes perdues parmi des tranches de vie filmées sans entrain. La démultiplication des personnages, chacun pris au piège de son propre microcosme nombriliste, n’aide pas non plus à rendre le ton observateur du film plus ample ou universel. Par conséquent, la structure rapiécée de l’histoire, dont la banalité aurait éventuellement pu être sublimée par une mise en scène plus vigoureuse, ne mène nulle part. Elle est au contraire le garant douteux de ce fameux flegme, de ce spleen idéologique, qui rendent les films de Philippe Garrel en général – et celui-ci en particulier – peu engageants.

Tout revoir

Par défaut, ce serait donc la notion de passage du relais qui serait au cœur du film, comme d’habitude sur fond de dilemmes créatifs. Tandis que le père, Aurélien Recoing dans l’un de ses rares rôles sympathiques, prépare trop timidement sa succession et que la grand-mère, Francine Bergé comme seul personnage pas surécrit, voit ses anciens combats militants mis au goût du jour féministe, la jeune génération a du mal à trouver ses marques.

Cela vaut autant pour le peintre désinvolte, aidé ni par le comportement excessif que le scénario lui fait subir, ni par le jeu extravagant de Damien Mongin, que pour Louis Garrel, une fois de plus cantonné à l’emploi de l’amant malgré lui ou en tout cas trop indécis pour foncer. Les personnages féminins sont, eux, logés à une enseigne encore plus défavorable, puisque ces jeunes femmes suivent pour l’essentiel aveuglement leur homme dans ses délires empreints d’immaturité.

Ouf, à force d’y réfléchir, il y a quand même des choses à écrire sur ce film. Hélas, l’ensemble des réflexions thématiques pas sans mérite est traduit laborieusement à l’écran. Le style conversationnel des dialogues, truffés de répétitions et pauvres en non-dits, s’inscrit dans la grande tradition du cinéma français soi-disant intellectuel. Au détail près que dans le cas présent, on a du mal à imaginer quel grand dessein artistique pourrait bien se cacher derrière des propos filmiques aussi exsangues. Dès lors, il ne reste plus qu’à espérer deux choses. Que Philippe Garrel réussira quand même un jour pas si lointain son grand film de vieillesse. Et surtout, que son fils Louis saura définitivement s’affranchir de l’influence paternelle pour créer sa propre patte cinématographique. Au vu de ce film sans personnalité notable, il reste à craindre qu’on ne soit pas près de voir nos souhaits devenir réalité prochainement.

Conclusion

Faire partie des privilégiés présents au Festival de Berlin, cela signifie avant tout pour nous d’avoir l’occasion de découvrir des films pas forcément susceptibles de sortir tôt ou tard dans les salles de cinéma françaises. Du côté des avant-premières des productions françaises, nous avons plutôt eu droit à des déceptions au fil des éditions de la Berlinale, le gratin de notre cinéma national réservant ses œuvres pour une sélection cannoise à peine quelques mois plus tard. Dans cette logique, Le Grand chariot fait office de candidat officiel très peu représentatif de la vitalité actuelle du cinéma français. Il s’inscrit davantage dans un état de stagnation de certains vieux maîtres, dont Philippe Garrel a tout intérêt de sortir dès que possible.

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