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Test Blu-ray : Personne n’a entendu crier

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Personne n’a entendu crier

Espagne : 1973
Titre original : Nadie oyó gritar
Réalisation : Eloy de la Iglesia
Scénario : Antonio Fos, Gabriel Moreno Burgos, Eloy de la Iglesia
Acteurs : Carmen Sevilla, Vicente Parra, María Asquerino
Éditeur : Artus Films
Durée : 1h32
Genre : Thriller
Date de sortie DVD/BR : 3 mars 2026

Elisa, une jolie escort girl de luxe vit seule dans son appartement d’un immeuble moderne, avec un couple comme seuls voisins. Un matin, elle voit par hasard le mari, Miguel, en train de traîner le corps de sa femme dans la cage d’ascenseur. L’assassin va alors l’obliger à l’aider pour faire disparaître le cadavre, la faisant ainsi passer du statut de témoin à celui de complice. Une relation trouble naît entre eux…

Le film

[3,5/5]

Inédit en France, Personne n’a entendu crier est un film d’Eloy de la Iglesia sorti en 1973, qui ne peut dissimuler longtemps sa nature ibérique : passée l’introduction londonienne du film, l’Espagne du début des années 70 semble se glisser dans chaque recoin du cadre, comme une présence silencieuse mais insistante. Le film porte en lui les contradictions d’un pays encore corseté par le franquisme, mais où les fissures commencent à apparaître. Les vêtements plus libres et volontiers plus provocants (féminins et masculins), les appartements modernes, les regards qui s’attardent un peu trop longtemps : tout respire une société qui tente de respirer plus large, même si l’air reste encore surveillé. Personne n’a entendu crier s’inscrit dans cette zone trouble, entre désir d’émancipation et murs qui se resserrent.

Souvent considéré et vendu comme un « Giallo » produit en Espagne, Personne n’a entendu crier ne colle pourtant que partiellement au modèle italien. Certes, on y retrouve quelques marqueurs du genre : un crime initial, une héroïne témoin malgré elle, une atmosphère de paranoïa diffuse, et un goût certain pour les cadrages qui transforment les espaces domestiques en pièges. Mais la comparaison s’arrête là. Pas de tueur ganté de cuir, pas de surenchère sanglante, pas de fétichisme de l’arme blanche, ni même d’intrigue en forme de whodunit : le criminel est clairement identifié dès le début du film, et Personne n’a entendu crier préférera la tension psychologique à la mécanique du meurtre, la claustrophobie à la chorégraphie macabre. Là où Dario Argento ou Sergio Martino jouaient la partition du baroque meurtrier, Eloy de la Iglesia choisit quant à lui la voie du malaise intime, presque domestique, teinté d’attirance trouble et de tension presque romantique.

Un bon tiers de l’intrigue de Personne n’a entendu crier prend place dans un immeuble madrilène aussi moderne que désert, puisqu’il ne compte que deux logements occupés. C’est l’occasion parfaite pour Eloy de la Iglesia de transformer l’endroit en un véritable labyrinthe mental. Les couloirs étroits, les portes qui grincent, les ascenseurs qui semblent hésiter avant de se refermer : tout devient un prolongement de la psyché des personnages. Le film raconte moins un crime qu’un enfermement, moins une enquête qu’une cohabitation forcée entre deux êtres qui n’auraient jamais dû se croiser. L’eau, omniprésente – baignoires, piscines, réservoirs – devient une sorte de métaphore liquide de la culpabilité, prête à déborder à tout moment. Eloy de la Iglesia filme l’eau comme d’autres filment le feu : un élément qui menace, engloutit, révèle.

Mais dans Personne n’a entendu crier, la tension naît surtout de la relation étrange entre les deux personnages principaux, à savoir l’héroïne et son voisin, qu’elle surprend en train de se débarrasser d’un corps en le jetant dans la cage d’ascenseur. Pas de séduction forcée, pas de manipulation outrancière : juste deux solitudes qui se frôlent, deux vies cabossées qui se reconnaissent sans vraiment se comprendre. Le film explore la peur, mais aussi la dépendance, la fatigue morale, et bien sûr l’envie de fuir sans savoir où aller. Elisa, l’héroïne du film, veut changer de vie, tout plaquer, laisser derrière sa vie de call-girl de luxe : elle ne sait pas pourquoi, ne parvient pas à expliquer son choix, mais elle veut tout casser afin de se reconstruire elle-même. Le parallèle avec l’Espagne de l’époque semble évident : le franquisme vit ses derniers instants, mais derrière les façades modernes, les intérieurs sont encore prisonniers d’une morale rigide. Le film devient alors une sorte de thriller existentiel, où chaque geste semble chargé d’un poids invisible.

Visuellement, Personne n’a entendu crier déploie une élégance discrète. Les couleurs sont sobres, presque ternes, comme si le film refusait le clinquant pour mieux coller à la réalité. Les mouvements de caméra, précis mais jamais ostentatoires, renforcent l’impression d’étouffement. Eloy de la Iglesia utilise l’espace comme un metteur en scène de théâtre utiliserait un décor unique : chaque recoin devient un enjeu dramatique. On pense parfois à La Résidence de Narciso Ibáñez Serrador, ou à certains whodunits britanniques de la même époque, mais Personne n’a entendu crier garde sa singularité : un mélange de réalisme social et de suspense psychologique qui ne ressemble qu’à lui.

Les acteurs portent le film avec une intensité remarquable. Carmen Sevilla, d’une présence magnétique, incarne une femme à la fois forte et vulnérable, prise dans un engrenage qui la dépasse. Vicente Parra (Cannibal Man – La semaine d’un assassin), tout en retenue, donne à son personnage une ambiguïté troublante, jamais caricaturale. Leur duo fonctionne comme une équation instable, prête à exploser au moindre faux pas. Et c’est précisément cette instabilité qui donne au film sa force. Au final, Personne n’a entendu crier n’est pas vraiment un giallo, pas vraiment un thriller, ni tout à fait un drame psychologique, mais il reste passionnant de bout en bout. C’est un film hybride, tendu, élégant, qui explore la peur et la solitude avec une finesse rare. Un titre à redécouvrir, composant l’un des sommets discrets de la filmographie d’Eloy de la Iglesia.

Le Blu-ray

[4/5]

Disponible depuis une quinzaine de jours chez vos meilleurs dealers de culture, le Combo Blu-ray + DVD de Personne n’a entendu crier édité par Artus Films s’offre un superbe Digipack deux volets glissé dans un étui cartonné – un objet élégant et sobre, parfaitement adapté à ce thriller madrilène qui préfère la tension feutrée aux éclats tapageurs. L’ensemble respire le respect du patrimoine : pas de surenchère graphique, pas de clinquant inutile, mais un packaging solide, agréable en main, qui donne enfin au film d’Eloy de la Iglesia un écrin digne de son statut de rareté longtemps sous-estimée. Le disque propose la version intégrale, restaurée en master 2K, accompagnée d’un DVD pour les irréductibles du support. Côté image, le film a bénéficié d’une restauration qui fait honneur à la photographie sombre et feutrée du film. Le master 2K offre une copie propre, stable, débarrassée des scories les plus voyantes, tout en conservant la texture argentique qui sied si bien à ce thriller psychologique. Le piqué est relativement précis, les détails des intérieurs madrilènes, des couloirs étroits et des visages tourmentés ressortent avec une précision nouvelle. Les contrastes sont bien gérés, les noirs ne s’écrasent pas, et les couleurs respectent parfaitement l’esthétique anxieuse voulue par Eloy de la Iglesia. Une restauration solide et respectueuse, qui redonne au film son atmosphère d’enfermement sans chercher à la moderniser artificiellement. Côté son, le film nous est proposé en VO espagnole LPCM Audio 2.0, et s’en sort très bien. Les dialogues sont clairs, sans souffle gênant, et les ambiances – ascenseurs, cris traversant les murs, eau qui coule – retrouvent une présence discrète mais essentielle. La piste ne cherche pas à gonfler artificiellement la dynamique : elle restitue simplement ce qu’était le film, un thriller de l’intime, tendu, où chaque bruit compte. La musique, parcimonieuse, gagne en relief sans jamais écraser les voix. Une piste simple, fidèle, parfaitement adaptée à l’œuvre.

Dans la section suppléments, on trouvera une présentation du film par Marcos Uzal (26 minutes), dense, éclairante, qui replace le film dans son contexte historique, esthétique et politique. Uzal revient sur la position singulière du film dans la filmographie d’Eloy de la Iglesia, sur son rapport ambigu au giallo italien, sur la manière dont il détourne les codes du thriller pour en faire un huis clos psychologique profondément ancré dans l’Espagne franquiste. Le critique analyse également la mise en scène, l’usage de l’espace, la symbolique de l’eau, etc. Un module riche, passionné, qui éclaire le film sans jamais l’écraser sous le jargon. Au final, cette édition Artus Films de Personne n’a entendu crier nous offre une restauration propre, qui redonne au film la place qu’il mérite dans l’histoire du thriller espagnol. Un bel écrin pour une œuvre trop longtemps reléguée dans l’ombre.

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