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Test Blu-ray : La Buraliste de Vallecas

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La Buraliste de Vallecas

Espagne : 1987
Titre original : La Estanquera de Vallecas
Réalisation : Eloy de la Iglesia
Scénario : Eloy de la Iglesia, Gonzalo Goicoechea
Acteurs : Emma Penella, José Luis Gómez, José Luis Manzano
Éditeur : Artus Films
Durée : 1h50
Genre : Policier, Comédie
Date de sortie DVD/BR : 3 mars 2026

Leandro et Tocho, deux petits voyous sans envergure, et surtout sans expérience, pénètrent dans un bureau de tabac avec l’intention de braquer la caisse. Mme Justa, la gérante, et sa nièce Angeles, parviennent à déjouer les intentions des malfrats. Mais, pendant qu’à l’extérieur, la police – et les habitants du quartier – prépare l’assaut, une complicité inattendue naît entre les voyous et les victimes…

Le film

[3,5/5]

Eloy de la Iglesia n’a jamais été un adepte de la subtilité : sa mise en scène, parfois brute comme un trottoir crasseux, privilégiait la force du propos à toute espèce de petite coquetterie esthétique. Pour autant, au fil de ses quarante ans de carrière, il est parvenu à s’imposer comme l’une des voix les plus essentielles du cinéma de la Transition espagnole : un témoin indispensable pour comprendre les secousses, les contradictions et les espoirs d’un pays qui tentait de se réinventer après quarante ans de dictature. Ainsi, au début des années 80, il devint, avec José Antonio de la Loma, l’un des porte étendards du cinéma « quinqui ». Sous cette étiquette se regroupaient des films qui, avec un sens aigu du spectacle et du sordide, plongeaient dans la réalité des quartiers les plus défavorisés de Madrid ou de Barcelone. Délinquance, familles brisées, héroïne omniprésente : un cocktail social explosif pour un sous genre qui a souvent et longtemps été méprisé, parce qu’il était considéré comme putassier et racoleur, mais qui, une quarantaine d’années plus tard, retrouve une seconde vie grâce à sa valeur documentaire. La contribution d’Eloy de la Iglesia au cinéma « quinqui » fut décisive. Navajeros (1980), Colegas (1981) et les deux volets d’El Pico alias L’Enfer de la drogue (1983/84) constituent en quelque sorte la colonne vertébrale du phénomène. Un cinéma collé au réel, parfois interprété par des délinquants notoires interprétant leurs propres rôles, et rythmé par Los Chichos ou Los Chunguitos, bande-son naturelle d’une Espagne qui vivait plus dans les parkings que dans les salons feutrés. Sorti en 1987, La Buraliste de Vallecas navigue toujours sur le thème de la délinquance urbaine, mais cette adaptation de la pièce de théâtre éponyme de José Luis Alonso de Santos marquerait la fin de l’ère « quinqui », ainsi que, d’une certaine manière, celle de la filmographie d’Eloy de la Iglesia, qui disparaîtrait ensuite des écrans jusqu’en 2003.

La Buraliste de Vallecas tient donc aujourd’hui lieu de testament pour le genre « quinqui », cette vague furieuse qui a déferlé sur les écrans espagnols – si le genre pouvait être taxé d’opportunisme ou accusé d’avoir surfé sur une mode racoleuse en attisant la curiosité malsaine des spectateurs, il s’imposait également tout de même comme un miroir tendu à une partie de la population espagnole reléguée aux marges d’une démocratie encore en rodage, puisque fraîchement sortie de la nuit franquiste. La pièce à l’origine de La Buraliste de Vallecas s’inspirait d’un fait réel : le braquage du bureau de tabac « La Presilla », dans le quartier madrilène de Vallecas, le 21 avril 1980. José Luis Alonso de Santos y dénonçait la marginalisation d’une partie de la population dans les premiers pas chaotiques de la démocratie : une marginalisation nourrie par une fracture sociale profonde, que l’auteur retournait habilement pour amener le public à s’identifier non pas aux « bons » (la police), mais aux « méchants » (les braqueurs), qui n’étaient rien d’autre que des gamins perdus qui tentaient juste de survivre dans l’Espagne de l’époque. Six ans après sa création au théâtre, l’histoire est donc adaptée au cinéma, et le film d’Eloy de la Iglesia suit fidèlement les mésaventures de ces deux petits malfrats qui braquent un bureau de tabac, Vallecas y étant montré comme le symbole d’une Espagne frappée par le chômage, l’insécurité et la drogue, dans un quartier où, comme le dit un des personnages du film, « il est plus facile de voler un pauvre ».

Malgré quelques raccourcis narratifs et un cadre / une unité de lieu rompant avec les règles tacites du cinéma « quinqui », La Buraliste de Vallecas parvient sans problème à embarquer le spectateur aux côtés de ces délinquants maladroits, prisonniers d’une vie qui les dépasse. Mélangeant réalisme social et tonalité de comédie, à la façon, de notre côté des Pyrénées, de films tels que Marche à l’ombre (1984) ou Une époque formidable (1991), le film d’Eloy de la Iglesia montre comment braqueurs et otages – une Emma Penella impériale dans le rôle de la buraliste, et une Maribel Verdú toute jeune mais déjà lumineuse – finiront par faire front commun contre des policiers corrompus et des politiciens opportunistes (Simón Andreu, irrésistible). Inédit en France, le film s’est en revanche imposé en Espagne comme l’un des plus grands succès de l’année 1987, et a décroché une nomination au Goya du meilleur montage. Certes, certains aspects du film ont un peu vieilli, notamment dans la représentation du contexte social, mais La Buraliste de Vallecas reste un jalon important du cinéma espagnol et de l’œuvre d’Eloy de la Iglesia. En d’autres termes, le film transforme un braquage minuscule en éclat d’humanité cabossée. A découvrir !

Le Blu-ray

[4/5]

Le Combo Blu-ray + DVD de La Buraliste de Vallecas édité par Artus Films nous arrive dans un Digipack deux volets glissé dans un étui cartonné, un objet simple mais soigné, qui rappelle que le film n’avait jamais eu droit en France à un écrin digne de ce nom. Le master 2K restauré s’avère propre, stable, et globalement fidèle à la texture rugueuse du cinéma d’Eloy de la Iglesia. Le piqué est relativement précis, et la copie retrouve une cohérence visuelle qui fait plaisir à voir. Les contrastes tiennent la route, les noirs ne s’effondrent pas, et les couleurs – souvent terreuses, parfois un peu délavées – respectent l’esthétique d’origine. Un travail de restauration honnête et respectueux, qui redonne au film sa densité sociale sans chercher à le lisser artificiellement. Les scènes intérieures gagnent en lisibilité, tandis que les extérieurs madrilènes retrouvent leur grain urbain, ce mélange de poussière et de soleil qui faisait tout le charme du cinéma « quinqui ». Le son, en VO espagnole LPCM Audio 2.0, s’en sort très correctement. Les dialogues sont nets, sans souffle envahissant, et la bande-son – entre réalisme brut et touches musicales typiques de l’époque – retrouve une présence agréable. Une restitution propre, équilibrée, qui permet de profiter pleinement des échanges nerveux entre braqueurs, otages et policiers. Les ambiances de rue, discrètes mais essentielles, sont bien restituées. Une piste simple, mais efficace, qui respecte le matériau d’origine sans chercher à le gonfler artificiellement.

Côté suppléments, on trouvera tout d’abord une présentation du film par Marcos Uzal (40 minutes), dense, éclairante, qui replace le film dans son contexte politique, social et esthétique. Uzal revient sur le cinéma « quinqui », sur la trajectoire d’Eloy de la Iglesia, sur l’adaptation de la pièce d’Alonso de Santos, et sur la manière dont le film détourne les codes du polar pour en faire une comédie sociale grinçante. C’est un module riche, passionné, qui donne envie de revoir le film immédiatement. La galette Blu-ray nous propose également un diaporama d’affiches et de photos (1 minute), modeste mais agréable, ainsi que la bande-annonce originale (4 minutes), délicieusement datée, qui rappelle à quel point le cinéma espagnol de l’époque savait vendre ses films avec une énergie brute et un sens du drame presque théâtral. Au final, cette édition Artus Films de La Buraliste de Vallecas n’a rien d’un objet tapageur, mais elle accomplit exactement ce qu’on attend d’elle : redonner vie à un film important, longtemps négligé, et l’accompagner d’un bonus solide qui éclaire son importance dans l’histoire du cinéma espagnol. Un bel hommage à un titre qui méritait largement d’être redécouvert.

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