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Quinzaine 50 – un florilège de 49 années de cinéma en liberté, partie 2 : après Deleau

Héritière directe de ceux qui voulaient affranchir le cinéma de ses chaînes en 1968, la Quinzaine célèbre cette année sa 50e édition. L’occasion d’une promenade à son image – en toute liberté, et forcément subjective – dans une histoire chargée de découvertes, d’audaces, d’enthousiasmes, de coups de maîtres et de films devenus incontournables.

En partenariat avec Ecran Noir. Retrouvez tout le dossier ici.

Plus d’un millier de longs-métrages ont été programmés en quarante-neuf éditions de la Quinzaine. Nous avons invité divers rédacteurs, critiques et autres amoureux du cinéma à évoquer en quelques lignes des films qui ont marqué l’Histoire de la Quinzaine ou qui les touchent, qui sont devenus de grands classiques du cinéma ou simplement de leur histoire personnelle. Des œuvres qui ont su émouvoir, faire frémir et réfléchir, nous ont poussé à nous interroger sur le sens de la vie et du monde, sur notre rapport aux autres et à nous-mêmes en apportant leur pierre à un renouveau de la grammaire cinématographique ou avec des ambitions formelles plus modestes. Multiplicité de formes et d’expressions, de styles et de propos, pour un voyage purement subjectif dans les 49 premières sélections de la Quinzaine.

Voici donc notre florilège de plusieurs dizaines de titres découverts à la Quinzaine par Pierre-Henri Deleau et ses successeurs Marie-Pierre Macia, François Da Silva, Olivier Père, Frédéric Boyer puis qui quitte ses fonctions cette année. Il est évidemment trop tôt pour dire ce que nous réserve Paolo Moretti l’an prochain mais nous restons curieux de découvrir ce qui nous sera proposé en mai 2019. Nous sommes déjà impatients…

1999

Charisma de Kiyoshi Kurosawa

Charisma c’est cet arbre dont une minuscule communauté d’excentriques reclus dans une forêt se dispute la légitimité : l’arbre maintient-il la forêt en vie ou l’empoisonne-t-elle au contraire ? Mais cet arbre, cette forêt et cette communauté ne sont peut-être après tout que la triste rêverie de cet officier de police qui n’a pu empêcher un massacre, lui qui croyait qu’il pouvait sauver et les otages et le preneur d’otage. Dans son exil, il renouvellera sa question : ne peut-on sauver et la forêt et l’arbre ? Film de l’étrange, maillon immanquable entre un Cure plus inspiré du thriller et un Kairo plus intimiste, Charisma ne trouvera son pendant que bien plus tard, avec Le Secret de la Chambre Noire où il est également question de plantes et de poison. La nature chez Kiyoshi Kurosawa, humaine ou végétale, peut être destructrice : la fantasmagorie sera toujours salvatrice. (Cécile Brou)

! de Sólveig Anspach

La Quinzaine a présenté le premier et le dernier long métrage (posthume) de Solveig Anspach. Tout un symbole… Dans Haut les cœurs, il est question de maladie et de désir d’enfant, de vie et de mort. Une œuvre forte, violente, dont le propos interpelle. Dix-sept ans plus tard, L’effet aquatique, plus lumineux et gai, est lui aussi un hymne à la vie et à l’amour qui rappelle que Solveigh Anspach n’avait pas son pareil pour croquer les petits riens de l’existence, les liens qui se nouent, le hasard qui frappe. (Marie-Pauline Mollaret, Ecran Noir)

Virgin Suicides de Sofia Coppola

Évoquer le premier long métrage de Sofia Coppola ne va pas sans évoquer la notoriété du groupe Air et de l’actrice Kirsten Dunst, rendue célèbre par ce film aussi envoûtant que dérangeant. Critique douce-amère de l’Amérique conservatrice bien pensante, incarnée par des adultes visiblement dépassés par la lucide effronterie des adolescentes évanescentes, on n’oubliera pas qu’il s’agit avant tout d’une histoire tragique délicatement contée par un petit groupe de garçons impuissants et malheureux de n’avoir jamais pu percer les secrets de la féminité. (Cécile Brou)

2001

Les Harmonies Werckmeister de Béla Tarr

Et dire que la sélection officielle est passée à côté de ce chef d’œuvre absolu de Béla Tarr dans lequel une petite ville hongroise semble frappée de folie suite à l’arrivée d’un cirque qui présente une baleine naturalisée. Fable cosmique et existentialiste désespérée, Les Harmonies Werckmeister est une plongée sidérante dans un monde en décomposition avancée que subliment l’esthétisme du noir et blanc et les longs travellings aériens du cinéaste. (Marie-Pauline Mollaret, Ecran Noir)

2002

de Lynne Ramsay

C’est l’histoire d’une jeune femme dont la vie bascule brutalement : son petit ami s’est suicidé en lui laissant son roman inédit. Mais au lieu de faire son deuil, elle ne dit rien à personne et fait mine de continuer avec sa vie. Lynne Ramsay, dont c’est seulement le deuxième long métrage, observe son héroïne à distance, et la suit dans ce qui est en réalité une traversée du vide, une plongée dans un monde soudain privé de sens, avant, on le pressent, un apaisement progressif. (Marie-Pauline Mollaret, Ecran Noir)

2003

Pas de repos pour les braves d’Alain Guiraudie

Ce merveilleux conte absurde, où le personnage principal ne peut plus dormir, sous peine de mourir, est l’occasion d’une formidable galerie de portraits loufoques et poétiques dans un Sud-Ouest de western où les villes s’appellent Oncongue ou Bouénozères. Alain Guiraudie s’amuse comme un petit fou, brouille les pistes, force le trait, nous perd en route, puis nous rattrape, médusés et ravis, avant de repartir gaiement pour de nouvelles montagnes russes romanesques et saugrenues. (Marie-Pauline Mollaret, Ecran Noir)

Interstella 5555: The 5tory of the 5ecret 5tar 5ystem de Kazuhisa Takenouchi

Avec Leiji Matsumoto (dessinateur d’Albator) au graphisme et le groupe Daft Punk à la musique (album Discovery), cet Interstella 5555 est probablement l’un des films les plus hype présenté à la Quinzaine. L’histoire (des musiciens sont enlevés pendant un concert puis emmenés sur terre où ils deviennent des stars à la merci d’un tyran mégalo) est un prétexte savoureux pour aborder des thèmes chers au groupe et au réalisateur : le star-system, l’industrie du disque ou encore le space opera mélancolique. Le tout truffé de nombreuses références (de 2001 Odyssée de l’espace à Goldorak) qui en décuplent la puissance d’évocation. (Marie-Pauline Mollaret, Ecran Noir)

2004

The Taste of tea d’Ishii Katsuhito

Le cinéma a souvent narré l’histoire de moults familles dysfonctionnelles, ce qui n’est pas le parti pris de The Taste of tea, se savourant comme un mochi acidulé, à déguster avec un moka bien frappé ! Les différentes générations d’Haruno vivant sous le même toit déploient chacune leur singularité et chaque membre de la famille poursuit son idéal ou sa quête avec extravagance. C’est avec légèreté que le réalisateur s’est prêté à un récit choral fantaisiste, où chacun décline sa vision du bonheur, humoristique et candide, sous les notes enjouées du groupe Little tempo, réputé pour ses steel-drums aux sonorités reggae dans l’archipel nippon. Toutes ces trajectoires empruntent des voies d’accomplissement plus ou moins inattendues et prennent des formes oniriques ou incongrues, ce qui rend le film visuellement rafraichissant et ludique. Ce dernier a permis aussi d’assoir la notoriété de certains acteurs : Tadanobu Asano, figure incontournable du cinéma d’auteur, ainsi qu’ Anna Tsuchiya, consacrée « idol » J-rock début des années 2000. (Celia, www.cinemacoreen.fr)

2006

de William Friedkin

Une femme seule, vivant dans la crainte de voir réapparaître son ancien mari violent, rencontre un homme solitaire dont elle apprécie la sensibilité. Mais d’étranges insectes viennent perturber ce bonheur parfait. En pleine forme, William Friedkin dénonce et instrumentalise tout à la fois une théorie du complot qu’il pousse à son paroxysme. Dans ce thriller anxiogène et minimaliste, l’ennemi est sans conteste intérieur et le plaisir (masochiste) du spectateur décuplé. (Marie-Pauline Mollaret, Ecran Noir)

The Host de Bong Joon-ho

Bong a puisé dans le « han », ce qui résonne en chaque Coréen profondément, son traumatisme intime pour en faire un film à grand spectacle universel. Le titre peut être entendu de toutes les acceptions possibles : le monstre porteur d’un virus improbable, la Corée du Sud en tant qu’hôte des Etats-unis pour qui elle représente l’un des derniers vestiges et bastions de la guerre froide mais surtout l’hôte que l’on sert à table. Ce film est un récit sur la nourriture, la faim, la disette et la famine. Celles qui vous rongent quand vous êtes occupés, colonisés ou en guerre. La péninsule traversa de longs siècles le ventre vide, transmettant de génération en génération cette boulimie des mets épicés et cet appétit furieux de revanche. Gang-du, le héros du film, ne passe pas son temps à manger pour rien. Il a souffert, enfant, de malnutrition, ce qui l’a rendu déficient mental, et ne tient pas un snack le long du fleuve Han pour rien non plus encore : il a sa nourriture à portée de bouche en permanence. Lorsque le monstre, accouché d’un fleuve anciennement nourricier mais contaminé par les déjections toxiques de l’armée américaine, enlève sa fille, l’appétit en est décuplé pour les deux rivaux : le monstre s’offre un garde-manger de cadavres et de proies vivantes dans les égouts du fleuve, tandis que Gang-du vorace s’empiffre de nouilles instantanées dès qu’il est au snack. La famille de Gang-du suit le mouvement en pensant à Hyun-seo et se réconforte régulièrement autour d’un repas frugal, fantasmant de plats pantagruéliques et transmettant ainsi virtuellement ses forces à l’adolescente captive. La faim vient frapper également à la porte du snack et à la mémoire des Coréens par la présence de deux enfants, Se-joo et son grand frère, hésitant à piller les vivres de la famille ou à voler l’argent du snack. Ils choisissent de manger en suivant cette coutume endémique, le « seo-ri », autorisant à voler de la nourriture si l’on est affamé. Cela en raconte longuement sur les souffrances subies par les Coréens pour tolérer cette pratique. The Host, c’est tout cela, de la régurgitation de blessures ayant meurtri la péninsule jusqu’à ses entrailles, tel le monstre avalant et recrachant ses prises avec force salive dans les méandres des souvenirs de conflits d’une Corée exsangue, gonflée de honte, et tentant d’arracher à l’Histoire chaque bouchée lui revenant. (Celia, www.cinemacoreen.fr)

2008

Les bureaux de Dieu de Claire Simon

Claire Simon est allée dans un planning familial, y a écouté les témoignages des femmes, et en a fait un scénario dans lequel ce sont elles qui s’expriment. Cela donne un film choral fulgurant qui dit tant de la condition féminine, des choix et des contraintes des femmes, de l’existence qui suit toujours son cours, aussi sinueux soit-il. Une reconstitution salutaire qui rend hommage à toutes les femmes tout en libérant leurs corps et leurs paroles. (Marie-Pauline Mollaret, Ecran Noir)

Salamandra de Pablo Aguero

Une mère entraîne son fils de six ans dont elle ne s’est jamais occupée aux confins de la Patagonie, dans un village peuplé de renégats et d’êtres à la dérive. Entre moments de magie suspendus et drames rampants, Salamandra est une expérience sensorielle et onirique loin de tout didactisme et de toute morale à l’emporte-pièce. On est saisi par la fulgurante sincérité du propos et son incontestable universalité. (Marie-Pauline Mollaret, Ecran Noir)

2009

Ajami de Scandar Copti et Yaron Shani

Sous prétexte d’intrigue quasi policière, Ajami décortique le dysfonctionnement inévitable d’un microcosme sous tension (le quartier d’Ajami à Jaffa, en Israël) où la cohabitation des différentes cultures conduit à de fréquentes explosions de violence. Le résultat est une œuvre dense construite comme une tragédie grecque et rythmée comme un thriller qui décrit les factions et les clans en présence ainsi que la hiérarchie très précise qui les régit. (Marie-Pauline Mollaret, Ecran Noir)

de Xavier Dolan

Portrait fulgurant, plus fantasmé qu’autobiographique, d’un adolescent qui ne supporte plus sa mère, le premier film de Xavier Dolan est une chronique intime et cruelle, audacieuse et référencée, qui déborde de style mais aussi d’émotion. Le regard de Xavier Dolan est déjà acéré, sa mise en scène aussi. La Quinzaine peut se vanter d’avoir découvert le cinéaste le plus talentueux de sa génération, qui deviendra le parfait « abonné » cannois. (Marie-Pauline Mollaret, Ecran Noir)

2010

Boxing Gym de Frederick Wiseman

Peu après La Danse (sur le ballet de l’Opéra de Paris), l’éminent documentariste Frederick Wiseman s’installait pendant des mois dans une salle de boxe à Austin, Texas. Avec son acuité habituelle il observe ceux qui font vivre ce lieu clos dont on ne sort que rarement. Un vrai contraste entre la douceur de son regard, une grande simplicité et la violence inhérente à ce sport. Il filme les corps et leurs déplacements comme dans une comédie musicale dont il retrouve le flow grâce à son sens organique du montage. Ici, il ne s’agit pas d’enregistrer les préjugés liés à cette activité très physique mais de s’inscrire dans un endroit où des gens partagent des moments de vie, malgré leurs origines et motivations différentes. Parmi les quelques instants marquants, deux boxeurs, un homme et une femme, s’entraînant sur le même ring, au même moment, mais dans des coins opposés. Il les unit dans le cadre en filmant leurs pieds en mouvement constant, dans une danse fascinante qui fait de ce film comme un cousin de son précédent film. (Pascal Le Duff)

Un poison violent de Katell Quillévéré

Entre questionnements sur la foi, la mort et la sexualité, Katell Quillévéré raconte le parcours d’une adolescente partagée entre le rejet net de la religion par son père et son grand-père blasphémateur (Michel Galabru) et l’éducation catholique de sa mère, désemparée par de la jeunesse de sa fille, voire jalouse. Sa relation inaboutie avec un prêtre est empreinte de la douleur d’un lien qui ne peut exister de façon satisfaisante. Son couple en crise la confronte à certains renoncements sur lesquels elle ne peut pas revenir. La recherche de liberté de la jeune fille se reflète autant dans son lien avec Dieu que dans une histoire d’amour, le hasard pouvant faire office de choix. (Pascal Le Duff)

2011

Corpo Celeste d’Alice Rohrwacher

Avec son premier film, Alice Rohrwacher dénonçait avec pertinence les rapports ambigus entre politique, religion et immigration. Son héroïne, une pré-adolescente à la sensibilité exacerbée, n’accepte pas les questions sans réponse, s’interrogeant notamment sur la vie de ces immigrés qu’elle aperçoit à intervalles réguliers. Le parallèle entre la façon dont on se débarrasse d’une portée de chats et le sort accordé à ceux qui traversent les mers pour trouver une meilleure vie en rejoignant les berges de l’Italie est glaçant, à l’image de la discussion feutrée autour de poissons infectés par ceux qui se noient en effectuant ces sinistres périples. (Pascal Le Duff)

Play de Ruben Ostlund

Le jeu s’appelle le “coup du petit frère”. Ingénieux stratagème d’une bande de jeunes qui a consisté, entre 2006 et 2008, à Goteborg en Suède, à racketter sans en avoir l’air et souvent «de leur plein gré», d’autres garçons de leur âge mieux lotis qu’eux. On assiste, médusé, à l’improbable périple des pauvres garçons, tenus par un fil invisible. Ce fil, c’est celui de la parole, jamais brisée, des ravisseurs malicieux dont le talent pour le verbe n’aurait rien à envier à un Abdellatif Kechiche. Pris dans ce long dédale aux détours sans retours, on ne reprend son souffle que le film terminé, le dénouement, s’il en est un, nous laissant pantois. (Cécile Brou)

2012

de Vincent Patar, Stéphane Aubier et Benjamin Renner

C’est un monde où les souris vivent en bas, et les ours en haut. Un monde dans lequel une amitié irrépressible va bouleverser les fondements des deux sociétés. En plus d’être fine, légère, drôle, cette adaptation des classiques de Gabrielle Vincent, avec Daniel Pennac au scénario, est un film ultra moderne qui prône la tolérance, la solidarité et le vivre ensemble. (Marie-Pauline Mollaret, Ecran Noir)

de Sang-Ho Yeun

Deux anciens camarades de classe se retrouvent à l’occasion d’un dîner et évoquent leurs souvenirs communs, ceux notamment d’un groupe d’écoliers particulièrement cruels, les « dogs », qui faisait régner la terreur en infligeant vexations et humiliations à une partie des élèves, les « pigs ». Sombre et violent, ce long métrage animé plutôt minimaliste et très coréen (c’est-à-dire sans concession) évoque la question de la hiérarchie et d’une lutte des castes qui vont bien au-delà du temps de l’école. (Marie-Pauline Mollaret, Ecran Noir)

2013

Le Congrès de Ari Folman

Ari Folman s’inspire du roman Le congrès de Stanislas Lem pour un conte futuriste psychédélique et anxiogène sur les pouvoirs ambigus de l’industrie de l’image. La comédienne Robin Wright (interprétée par elle-même) se voit proposer par la Miramount d’être scannée. Son alias pourra ainsi être librement exploité dans tous les films que la major compagnie hollywoodienne décidera de tourner, même les plus commerciaux, ceux qu’elle avait jusque-là refusés. Lorsqu’elle réapparaît 20 ans plus tard, lors du Congrès Miramount-Nagasaki, le monde n’est plus qu’un paradis artificiel cauchemardesque qui donne vie à d’hallucinantes visions. (Marie-Pauline Mollaret, Ecran Noir)

de Alejandro Jodorowsky

Le réalisme magique semblait tombé dans l’oubli au cinéma depuis que Kusturica avait cessé de faire de bons films, alors que la puissance poétique et politique du genre aurait dû le faire ressurgir au moins en Amérique Latine, sa terre d’origine, en ces temps compliqués. Le biopic a quant-à-lui toujours eu quelque odeur de naphtaline, ressassant de vieilles histoires miteuses dont on rembourrait les trous à grand coups de romances à l’Hollywoodienne ; un genre mort avant d’être né en somme. Et voilà que ressurgit au milieu des années 2010, venu des tréfonds de la BD et d’un cinéma qu’on avait presque oublié, Alejandro Jodorowski et sa danse de la réalité. Double miracle qui parvenait pour la première fois à montrer, dans ses mémoires en mouvement le picaresque, la démesure et la poésie sans fin de l’existence. Et il ne triche pas davantage que les autres en racontant sa vie : il romance, à la mode de Pan. C’est juste une approche différente de la réalité. A la fin, on ne pouvait qu’en redemander. Il l’a refait deux ans plus tard. On attend le troisième. (Nicolas Thys, Revue 24 Images)

2014

Cold in july de Jim Mickle

Un commerçant tranquille abat un homme qui s’était introduit dans sa maison et se retrouve plongé dans un univers de violence et de cruauté insoupçonnées. Réjouissant mélange des genres, ce polar débridé et irrésistible flirte ainsi avec la comédie, l’exercice de style virtuose et la réflexion intime sur les racines du mal. C’est nerveux, précis, élégant, maîtrisé… mais aussi drôle et jubilatoire. La violence, loin d’être édulcorée, explose en petites touches âpres, comme un contrepoint salutaire à la légèreté du ton, qui ferait oublier la gravité du propos. (Marie-Pauline Mollaret, Ecran Noir)

de Thomas Cailley

Au-delà d’une comédie sentimentale réussie, Thomas Caillet propose une observation satirique mais juste du mal ultra-contemporain qui consiste à ne pas se sentir bien dans son époque. Sans que cela soit jamais mentionné, Les combattants semble ainsi la rencontre presque miraculeuse de deux âmes ultra-sensibles, un peu à côté de leur vie (décalées, à l’image du film), qui trouvent enfin un interlocuteur susceptible de les accepter tels qu’ils sont. Une histoire d’amour pudique, doublée d’une belle allégorie sur le mal-être d’une génération. (Marie-Pauline Mollaret, Ecran Noir)

Le Conte de la princesse Kaguya d’Isao Takahata

Le dernier film de Isao Takahata est inspiré d’un conte populaire datant du Xe siècle, considéré comme l’un des textes fondateurs de la littérature japonaise. Il s’agit d’une fable sensible qui distille beaucoup de moments tendres et joyeux, notamment lors de l’enfance de la princesse. Dans une nature à la pureté originelle, tout est charmant, doux, mignon, sans aspérité ni violence, mais avec beaucoup d’humour et d’espièglerie. La suite du récit le renvoie à un autre niveau de lecture, célébrant les beautés de la vie terrestre, et notamment son cortège d’émotions et les joies immenses qui en découlent. Constat doux amer, et peut-être même nostalgique, pour un Isao Takahata qui a conscience de livrer un film testament d’où les regrets ne sont pas exclus. Renforcée par la musique sensible de Joe Hisaishi, la poésie indicible du film se double alors d’une dimension magique et initiatique. On est envoûté et bouleversé par la simplicité pourtant riche et profonde de ce conte à la beauté douloureuse quasi métaphysique. (Marie-Pauline Mollaret, Ecran Noir)

de Damien Chazelle

Un batteur ambitieux face à son mentor trop exigeant, dont les méthodes pourraient faire rougir le sergent instructeur sadique de Full Metal Jacket. J.K.Simmons trouve le rôle de sa vie en homme à l’autorité naturelle, dévoué à sa fonction mais capable d’injustice flagrante. Tel un aigle furtif, il soigne ses entrées et ses sorties afin d’exercer une pression sur ses élèves/esclaves comme pour les priver de leur capacité à réagir. Chacune de ses répliques sonne comme un coup de fouet. Le thème de Hank Levy qui donne son titre au film devient une arme de torture sous sa direction impitoyable. Une captation de la quête d’éternité partagées par le maître et son disciple, réunis par leur quête d’immortalité par l’art. Chaque répétition est filmée comme un match de boxe, le sang coulant d’ailleurs comme sur un ring. (Pascal Le Duff)

2015

Peace to Us in Our Dreams de Sharunas Bartas

Sharunas Bartas est venu trois fois à la Quinzaine, avec Seven invisible men en 2005, Peace to us in our dreams en 2015 et Frost en 2017. Le cinéma minimaliste et austère du Lituanien est particulièrement mis en valeur dans cette section parallèle qui fait la part belle aux auteurs. Dans Peace to us in our dreams, le cinéaste se met en scène en homme à l’écoute qui accompagne la parole de ceux qui l’entourent, et nous fait comprendre que, contrairement aux apparences, nous ne sommes pas seuls. Nos pensées déchirantes, nos dilemmes, nos souffrances les plus intimes sont justement ce qui nous constitue en tant qu’être humain, et ce qui nous relie au reste des Hommes. Il nous tire ainsi de l’infinie et inexorable solitude du « je » pour nous inclure dans un « nous » qui n’est pas seulement celui des personnages, mais plutôt celui d’une humanité bien concrète et bien vivante. (Marie-Pauline Mollaret, Ecran Noir)

L’étreinte du serpent de Ciro Guerra

L’étreinte du serpent est un film classieux au noir et blanc impeccable qui se déroule dans la première moitié du XXe siècle en Amazonie colombienne. Le personnage central, le chaman Karamakate, est amené par deux fois à servir de guide à un explorateur blanc en quête d’une plante sacrée très rare, la yakruna. Derrière l’envoûtant esthétisme des images et de la mise en scène se dissimule en réalité un récit romanesque et rythmé, sorte de road movie en pirogue, qui initie peu à peu le spectateur aux différentes facettes de cette jungle mystérieuse, de son histoire et de ses mythes. Ce qui n’empêche pas un humour corrosif assez rafraîchissant, entre ironie mordante et cynisme désabusé. (Marie-Pauline Mollaret, Ecran Noir)

Trois souvenirs de ma jeunesse de Arnaud Desplechin

Près de vingt ans après Comment je me suis disputé…, Arnaud Desplechin renoue avec le personnage central du film, Paul Dedalus, sur lequel il porte un nouvel éclairage. Ne cédant ni aux sirènes de la suite, ni même à celles du « prequel », le cinéaste livre à la fois le passé et l’avenir du jeune Dedalus tel qu’on le découvrait en 1996, comme s’il dézoomait soudain d’une période donnée pour offrir une vision d’ensemble de son existence. Se dévoilent ainsi la personnalité, les failles et les secrets du personnage, dans une introspection moins minutieuse que fluctuante, portée par le mécanisme étrange et capricieux de la mémoire. Une œuvre romanesque à souhait dans laquelle se mêlent la fulgurance des dialogues, la justesse des choix de mise en scène, la fraîcheur des personnages, et une réflexion profonde sur l’écoulement du temps et le fil ténu de l’existence. (Marie-Pauline Mollaret, Ecran Noir)

Les Mille et une nuits de Miguel Gomes

Triptyque monumental dont les trois volets furent présentés lors de la même édition de la Quinzaine, Les mille et une nuits est une fresque poétique, sociale, politique, humoristique, humaine, mais aussi fantastique et désespérée, sur le Portugal de la crise économique. Sous une forme feuilletonnante inspirée du mythe de Shéhérazade, il raconte la petite et la grande histoire, les drames des uns, les tragédies des autres, et donne à voir une société certes exsangue mais toujours debout qui, du pire, est capable de tirer le meilleur en engendrant cet objet de cinéma unique, foisonnant, baroque et indispensable. (Marie-Pauline Mollaret, Ecran Noir)

2016

de Claude Barras

À l’aide de marionnettes filmées en stop-motion, Claude Barras est parvenu à signer un des films les plus touchants de cette édition de la . Pendant 66 minutes et pas une de plus, il nous fait découvrir le quotidien particulier d’Ikare, un garçon de 10 ans qui se retrouve placé dans un foyer pour enfants après la mort de sa mère. Battu par cette dernière, une alcoolique violente, Ikare (qui « préfère qu’on l’appelle Courgette ») semble petit à petit retrouver goût à la vie malgré ses nombreuses altercations avec les autres enfants du foyer. Particulièrement timide et sensible, il se dévoile, laissant transparaître une personnalité malicieuse voire carrément solaire. Plus qu’un film d’animation, Ma vie de Courgette raconte avec subtilité mais franchise les épreuves traversées par les pupilles de l’Etat. Et ne vous détrompez pas, l’utilisation de marionnettes est loin d’enjoliver les récits de Simon, Adhmed, Jujube, Alice, Béatrice et Camille. Tous ses personnages, archétypes non-stéréotypés d’enfants à problèmes, donnent chaud au cœur et laissent à penser que le meilleur est à venir. Car c’est bien une forme d’optimisme qui se dégage de Ma vie de Courgette. Incroyablement seul au début de son aventure, Ikare (ou Courgette pour les initiés) puise sa force dans ses interactions et ses relations avec les autres enfants. Les envolées lyriques du film de Claude Barras laissent ainsi songeurs et forcent le spectateur à réévaluer son propre quotidien après s’être pris d’affection pour ces personnages que l’on doit quitter un peu trop vite. (Wyzman, Ecran Noir)

2017

Jeannette, l’enfance de Jeanne D’Arc de Bruno Dumont

Prenez Charles Péguy, la musique électro-baroco-heavy metal d’Igorrr et les chorégraphies endiablées de Philippe Decouflé, ajoutez Jeanne d’Arc et Bruno Dumont, et vous tiendrez l’un des films les plus surprenants de Cannes 2017. Cette comédie musicale mystique et sans concession est une œuvre sidérante, en état de grâce, dont la singularité envoûtante rime avec la plus grande simplicité stylistique. Déconcertant, osé, iconoclaste… et complètement épatant. (Marie-Pauline Mollaret, Ecran Noir)

de Chloé Zhao

Avec son style documentaire et son histoire de cow-boy sur la voie de la rédemption, The Rider de Chloé Zhao était sans l’ombre d’un doute le film qu’il ne fallait pas manquer lors de la 49e Quinzaine. Le jeune et fougueux Brady est une étoile montante du rodéo. Après un tragique accident, il apprend qu’il n’a plus le droit de monter en selle. Un véritable coup dur pour celui qui a grandi en galopant dans les plaines du Dakota du Sud et qui a subvenu aux besoins de sa famille grâce aux courses. Dès lors, c’est à un long périple que le spectateur assiste, conscient des enjeux et des risques que Brady prend. Si ce dernier est une impressionnante tête à claques, c’est sans doute parce qu’il réveille en chacun de nous notre désir de liberté. Lui, c’est à dos de cheval qu’il pensait l’avoir trouvée. Mais s’il ne peut plus courir ou galoper, que lui reste-t-il ? The Rider pose un regard loin d’être misérabiliste sur un microcosme qui vit comme reculé au fin fond des Etats-Unis et pour qui passion est souvent synonyme d’emploi, d’argent et de survie. Cette Amérique que la réalisatrice des Chansons que mes frères m’ont apprises filme est sans l’ombre d’un doute celle qui a permis la victoire de Donald Trump. Mais loin de toute opinion politique, c’est aussi cette Amérique qui semble aujourd’hui la plus intéressante à dépeindre. Poétique à souhait, The Rider fait aussi sensation en raison de la beauté des paysages du Dakota du Sud qu’il présente, loin d’une Amérique bling-bling. (Wyzman, Ecran Noir)

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Auteur

Pascal Le Duff

Cet article a été écrit par Pascal Le Duff, rédacteur en chef cinéma sur Critique-film.fr. Lire tous ses articles