Berlinale 2017 : I am not your negro

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France, Etats-Unis, Belgique, Suisse 2016
Titre original : I am not your negro
Réalisateur :
Scénario :
Narration :
Distribution : Sophie Dulac Distribution
Durée : 1h33
Genre : Documentaire
Date de sortie : 10 mai 2017

Note : 3,5/5

Le peuple américain est raciste. Il n’y a pas mille façons de tergiverser autour de cette question brûlante, de mettre à contribution l’encyclopédie des expressions politiquement correctes ou de souligner de rares avancées du côté des droits pour davantage d’égalité, plus que jamais fragilisées par les temps tendancieux qui courent. Ce racisme est enraciné dans la culture des Etats-Unis depuis leur création, avec l’extermination du peuple autochtone, puis l’esclavage en points d’orgue. Il reste aujourd’hui omniprésent dans le quotidien des Américains, comme le montrent le cercle vicieux des émeutes, chaque fois qu’un policier blanc fait avec nonchalance usage de son arme pour tuer un suspect noir, et de façon encore plus endémique dans la chasse actuelle aux immigrés clandestins, activement encouragée par le président Trump. Or, dans tout ce chaos de préjugés qui sera tôt ou tard fatal à la civilisation américaine, il manque cruellement une voix de la raison, qui saurait revendiquer ce qui est juste, tout en dénonçant et analysant sans la moindre complaisance cette tare profondément ancrée dans la conscience du peuple américain. A l’époque des grands combattants pour les droits civiques, des figures désormais mythiques telles que Martin Luther King et Malcolm X, il existait un intellectuel si brillant et si intransigeant qu’il était grand temps de lui consacrer un documentaire d’envergure. Ce que le réalisateur Raoul Peck a entrepris avec un respect considérable pour la parole de James Baldwin, qui sous-tend comme un fil rouge la forme aussi foisonnante que passionnante de I am not your negro.

Synopsis : En 1979, l’écrivain James Baldwin propose à son éditeur un livre retraçant la vie de ses trois amis proches, Medgar Evers, Malcolm X et Martin Luther King, tous assassinés au sommet de leur engagement en faveur d’une égalité des droits et des chances de la population afro-américaine. Pour mieux préparer son nouvel ouvrage, il part à la rencontre des survivants de cette époque mouvementée. A l’heure de sa disparition en 1987, Baldwin n’avait laissé qu’un manuscrit d’une trentaine de pages de ce règlement de comptes virulent avec la question raciale aux Etats-Unis.

Raison et sentiments puissance dix

Tout ce qui a trait à cette forme la plus ignoble de l’intolérance qu’est le racisme nous touche personnellement à un tel niveau affectif, que toute mise à distance réfléchie devient impossible. Il faudrait en effet un esprit exceptionnellement intelligent et doué pour mettre des mots probants, voire enrichissants, sur des faits et des paroles qui ne soulèvent sinon que de l’indignation, elle aussi foncièrement aveugle. James Baldwin était capable de témoigner avec force de la situation dégradante des hommes et des femmes noirs sur le sol américain, tout en y trouvant matière à une mise en perspective historique et sociale, exempte de toute excuse consensuelle. Au fond, I am not your negro est à peine plus – et c’est déjà beaucoup – que l’expression magistrale de la pensée de l’auteur, dont Samuel L. Jackson reprend les termes exacts au fil d’une narration en voix off sans pathos artificiel. En effet, la mise en scène de Raoul Peck n’intervient que pour mieux agencer ces bribes de discours et d’écrits de Baldwin, faisant complètement l’impasse sur des interventions plus conventionnelles de ses rares compagnons de route encore en vie. Il en ressort une forme filmique épurée, entièrement focalisée sur l’impact redoutable du raisonnement sans fard de l’écrivain, qui accède alors, presque malgré lui, au rang de prophète au discours tristement prémonitoire. Car ce qui était douloureusement vrai dans les brûlots astucieux de Baldwin à l’époque n’a hélas rien perdu de sa pertinence de nos jours, plus régressifs que jamais en termes d’ouverture d’esprit et d’acceptation de l’autre.

La Chaîne qui va de Doris Day jusqu’à Ray Charles

L’aspect le plus surprenant du documentaire, a priori guère évoqué dans son matériel promotionnel, c’est sa facilité d’inclure tout un pan du cinéma américain dans le regard que James Baldwin porte sur les failles des Etats-Unis. Tout processus d’identification commence en fait par l’image que la société nous renvoie de nous-mêmes, quitte à traumatiser la génération de Baldwin par des stéréotypes affreux à l’œuvre dans la version muette de La Case de l’oncle Tom de Harry Pollard. Ce rapport privilégié au reflet cinématographique se poursuit tout au long de I am not your negro, que ce soit dans l’opposition entre le cliché propret véhiculé par Gary Cooper et les grimaces et les textes pleins de rage de Ray Charles, dans le rôle ambigu joué par l’incarnation du noir bon et inoffensif qu’était pendant les années 1950 et ’60 l’acteur Sidney Poitier ou bien à travers un lien plus proche de nous, établi à travers la violence exprimée dans Elephant de Gus Van Sant. Ce volet filmique élargit encore sensiblement le champ de réflexion d’un documentaire d’ores et déjà impressionnant, grâce à sa capacité de soulever un éventail de problématiques auxquelles James Baldwin n’apportait certes aucune solution, mais qu’il savait disséquer avec une acuité intellectuelle hors pair.

Conclusion

Nous tenons désormais notre coup de cœur toutes catégories confondues de ce , à travers ce documentaire coup de poing présenté dans le cadre du Panorama. Dans I am not your negro, le réalisateur Raoul Peck s’adonne à un démontage nullement jouissif, quoique hautement éclairant, sur les innombrables dysfonctionnements de la société américaine. Et il le fait en s’appuyant exclusivement sur la plume acérée de James Baldwin, un intellectuel à la fois féroce et mélancolique, comme il en manque péniblement dans notre ère d’une perte irrémédiable des repères et d’une conscience sociale prête à bondir à la moindre discrimination !

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