Test Blu-ray : Milan calibre 9

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Milan calibre 9

Italie : 1972
Titre original : Milano calibro 9
Réalisation : Fernando Di Leo
Scénario : Fernando Di Leo
Acteurs : Gastone Moschin, Barbara Bouchet, Mario Adorf
Éditeur : Elephant Films
Durée : 1h42
Genre : Policier, Thriller
Date de sortie cinéma : 10 octobre 1973
Date de sortie DVD/BR : 17 mars 2021

Après avoir purgé une peine de quatre ans de prison, Ugo Piazza est relâché pour bonne conduite. Son ancien complice, Rocco, un dangereux homme de main au service de « l’Américain », lui rafraîchit la mémoire : une somme importante a été dérobée avant son incarcération et Ugo était le dernier à avoir accès au magot…

Le film

[5/5]

Un magot de 300.000 dollars disparu, comme volatilisé. Un truand sorti de prison, soupçonné d’avoir planqué le butin. Un parrain de la mafia incontrôlable nommé « l’Américain », bien décidé à remettre la main sur le Grisbi. Une poignée d’hommes de main sans pitié, menés par un chef de bande sadique. Une danseuse exotique transie d’amour pour son taulard, et rêvant d’un ciel plus bleu. A partir de cette poignée de personnages distribués au spectateur comme autant de figures imposées du polar, Fernando Di Leo posait les bases de Milan calibre 9.

1972. Alors que Francis Ford Coppola faisait découvrir au monde entier les arcanes de la Cosa Nostra dans Le parrain, Fernando Di Leo de son côté soignait quant à lui son entrée dans le petit monde du poliziottesco avec Milan calibre 9. Typique de la période dite des années de plomb en Italie, ce sous-genre du polar était caractérisé par une tonalité extrêmement violente, flirtant souvent avec la provocation. Volontiers sanglant et outrancier, le poliziottesco mettait régulièrement des personnages de truands et de flics agissant selon les mêmes principes, au cœur d’une société en perdition, régie par la loi du talion, dont la plus infime trace de valeur morale avait été réduite à néant par des années de soumission au système capitaliste.

Milan calibre 9 proposait en effet au spectateur une vision de la société italienne de l’époque en totale déliquescence sociale et morale, corrompue par la lutte des classes et sans juste milieu entre une bourgeoisie insouciante (et forcément décadente) et le reste de la population, obligé de survivre dans la misère. Ainsi, le film de Fernando Di Leo montrera des dissensions au sein même de la police, faisant violemment s’opposer les personnages campés par Frank Wolff (commissaire principal), violemment réactionnaire, et Luigi Pistilli (commissaire divisionnaire), farouche représentant de la lutte des classes.

Alors, Milan calibre 9 est-il un film à tendance anarchiste, ou à contrario fasciste, voire « je-m’en-foutiste » ou apolitique ? Difficile à dire avec précision, tant Fernando Di Leo s’amuse à tordre les codes et les idées reçues, véhiculant tout un tas d’idées contradictoires, issues de la gauche comme de la droite. Pour autant, et d’une façon vraiment remarquable, le scénariste / réalisateur mettait déjà à mal les codes du néo-polar italien naissant, Milan calibre 9 ne rentrant pas tout à fait non plus dans les cases définies du genre.

Secouant les figures classiques du polar, bouleversant les thématiques (honneur, amour, politique), se jouant des attentes du spectateur, et renversant même au final totalement les notions de bien et de mal dans un final vraiment inattendu, Milan calibre 9 se posait en pur film de « personnages », glorifiant les anti-héros, inadaptés au système et à leur époque, voire même parfaitement antipathiques. Fernando Di Leo parvenait même au final à renverser la vapeur quant à l’identification du spectateur, retournant complètement les personnages nous apparaissant comme sympathiques au début du film, et provoquant au contraire une franche affection pour ceux qui, au départ, nous apparaissaient comme les pires des ordures.

Considéré comme l’un des plus grands films du genre par Quentin Tarantino, Milan calibre 9 expédie en l’espace de quelques minutes sa caution “sauvage”. Comme pour se débarrasser de ce passage obligé, Di Leo enchaine durant l’ouverture les scènes de tortures qui se termineront par l’exécution sommaire d’un groupe de suspects, qui se verront ficelés les uns aux autres et explosés à la dynamite… La suite du métrage prendra d’avantage des allures de bras de fer entre le personnage d’Ugo (Gastone Moschin) et les membres du “milieu”. Les performances d’acteurs sont par ailleurs assez mémorables, le film nous proposant un véritable défilé de tronches de cinéma. On retiendra principalement la prestation de Mario Adorf, complètement folle, ou encore celle de Mario Novelli en clone balafré du Samouraï de Melville.

Sans trop en dévoiler sur les rebondissements qui ne manqueront pas de surprendre le spectateur, on peut avancer que l’essentiel du récit développé par Fernando Di Leo dans Milan calibre 9 suit les traces d’un classique récit de réinsertion, avec un gangster fatigué désireux de commencer une nouvelle vie, mais qui finira par réaliser qu’il ne peut échapper à son passé violent. La majeure partie du film est consacrée au personnage d’Ugo, tentant désespérément de convaincre les gens autour de lui qu’il n’a pas commis le vol dont il est accusé.

Toute l’habileté de Di Leo se situe ici, dans la façon dont Milan calibre 9 finira par démontrer au spectateur que les “valeurs” prônées par les gangsters d’hier (et mises en avant par le personnage de Chino / Philippe Leroy) n’ont plus cours au sein du crime organisé italien du début des années 70. Les hommes d’honneur du passé ont laissé place à des gangsters beaucoup plus dangereux et impitoyables, qui ne respectent plus les « règles” édictées par la Mafia, alors même que ces dernières étaient puissamment mises en avant par Coppola la même année dans Le parrain.

Ce changement des codes se retrouvera par ailleurs également dans la brillante bande originale du film, créée par le groupe de rock progressif italien Osanna et le grand compositeur italo-argentin Luis Bacalov. En deux mots comme en cent, Milan calibre 9 est donc un putain de grand film, un chef d’œuvre n’ayant clairement pas volé son excellente réputation.

Le Blu-ray

[4,5/5]

A ce jour, Milan calibre 9 n’est disponible en Blu-ray qu’au sein du coffret Fernando Di Leo – La trilogie du Milieu édité par Elephant Films. Ce coffret réunit trois des plus grands polars réalisés par Di Leo au début des années 70 : Milan calibre 9 (1972), Passeport pour deux tueurs (1972) et Le boss (1973).

Côté Blu-ray, Milan calibre 9 a bénéficié d’une restauration 2K, et le résultat dépasse toutes nos espérances : le rendu Haute-Définition est tout simplement formidable. Le film est proposé en 1080p, et a conservé sa forte granulation d’origine. Cependant, le master affiche une précision, un piqué et une profondeur de champ tout simplement épatantes, ce qui est d’autant plus appréciable que l’on n’avait plus eu l’occasion de revoir le film depuis son exploitation sur support VHS dans les années 80, sous le titre Le sang de la violence. Ici, le niveau de détail est excellent, les couleurs sont saturées et stables, bref, c’est du tout bon, même si on pourra occasionnellement repérer quelques poussières ou tâches ayant échappé au ravalement de façade de l’ensemble. Côté son, VF et VO sont toutes deux proposées en DTS-HD Master Audio 2.0, et s’avèrent toutes deux parfaitement stables et équilibrées. On privilégiera néanmoins la VO italienne, dans le sens où cette dernière est proposée dans sa “version intégrale” d’1h42 – la VF, amputée de quelques plans, dure six minutes de moins. Du très beau travail !

Du côté des suppléments, on commencera avec une présentation du film par René Marx (24 minutes). Il remettra le film dans son contexte de tournage, appuyant notamment sur la “redécouverte” de l’œuvre de Fernando Di Leo à partir du moment où elle a été mise en avant par Quentin Tarantino. Plusieurs aspects de Milan calibre 9 seront donc passés en revue, de son érotisme latent à sa dimension Shakespearienne. Le rédacteur en chef adjoint de « L’Avant-scène cinéma » n’hésitera cependant pas non plus à aborder les détails qui lui plaisent moins au cœur du film, qu’il qualifie de “vulgaire” au détour d’une phrase.

On continuera ensuite avec un making of rétrospectif (30 minutes), qui nous propose de nous plonger dans une série d’entretiens avec – entre autres – Fernando Di Leo en personne, mais également avec le producteur Armando Novelli, avec le réalisateur Franco Lo Cascio (alias Luca Damiano), avec l’auteur de BD Maurizio Colombo ou encore avec le journaliste, scénariste, critique, éditeur, spécialisé dans le polar et le thriller Luca Crovi. Tous y reviendront sur les influences du cinéaste, le processus créatif ayant mené au résultat que l’on connait, ou encore l’héritage du film dans la culture populaire.

Le documentaire suivant, intitulé “La morale du genre” (30 minutes) reviendra plus largement sur l’ensemble de la carrière de Fernando Di Leo. On y abordera ses débuts, puis son évolution en tant que cinéaste, tandis qu’il perfectionnait de film en film ses compétences en tant que réalisateur. Le tout sera entrecoupé d’entretiens avec le Fernando Di Leo ainsi qu’avec ses nombreux collaborateurs, qui reviendront sur ses méthodes de travail et la pérennité de son œuvre.

On aura ensuite droit à un focus particulier sur “Giorgio Scerbanenco : le maître du polar italien” (26 minutes), Milan calibre 9 étant l’adaptation par Fernando Di Leo de l’une de ses nouvelles. On y apprendra beaucoup sur ses thèmes récurrents dans son œuvre, ainsi que sur sa créativité en général. On terminera enfin avec une courte galerie de photos commentée par l’acteur Gastone Moschin (3 minutes) ainsi qu’avec la traditionnelle bande-annonce.

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