Test Blu-ray : Madame Claude

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1961

Madame Claude

France : 1977
Titre original : –
Réalisation : Just Jaeckin
Scénario : André G. Brunelin
Acteurs : Françoise Fabian, Murray Head, Klaus Kinski
Éditeur : Zylo Éditions
Durée : 1h51
Genre : Drame, Erotique
Date de sortie cinéma : 11 mai 1977
Date de sortie DVD/BR : 16 mars 2021

Madame Claude, femme d’affaires, tient un établissement d’un genre très particulier : une agence de call-girls. Ses filles toutes superbes, elle les destine à une clientèle internationale de cadres supérieurs, PDG et politiciens. Un business rentable et relativement tranquille jusqu’au jour où l’une de ses protégées est surprise en compagnie d’un grand patron américain par un américain par un photographe. Entre CIA et police française, Madame Claude doit désormais faire face à des ennuis qui menacent bien plus que son business…

Le film

[3/5]

Proxénète française à la renommée internationale, s’étant éteinte en 2015 à l’âge de 92 ans, Fernande Grudet alias Madame Claude demeure, encore aujourd’hui, une personnalité assez opaque, dont l’existence a semble-t-il nourri énormément de fantasmes, de légendes et d’exagérations au fil des années 70-80. L’histoire de la mère maquerelle et de son réseau de call-girls de luxe (on murmure qu’elle aurait eu sous sa coupe un cheptel de 500 filles) a, au fil des années, inspiré de nombreux artistes, auteurs et cinéastes, ayant tenté de mettre plus ou moins de glamour dans le glauque, plus ou moins de paillettes dans le caniveau.

Sorti sur les écrans français en 1977, Madame Claude de Just Jaeckin basait l’essentiel de son scénario sur la première autobiographie de Fernande Grudet, intitulée « Allô oui, ou les mémoires de Madame Claude », signée en collaboration avec Jacques Quoirez, et parue en 1975. Il se trouve qu’on sait aujourd’hui que ces mémoires étaient en réalité truffées de mensonges et d’affabulations. Cette large part laissée au fantasme et cette propension à s’inventer une nouvelle vie seront d’ailleurs également au centre de sa deuxième autobiographie, « Madam », parue en 1994.

Ce que les 45 ans qui nous séparent de la sortie de Madame Claude tend à nous faire oublier, c’est qu’au moment où Just Jaeckin tourne son film, l’actualité autour de Fernande Grudet bat son plein, faisant régulièrement les choux gras des médias français : son réseau vient en effet d’être démantelé, et elle a été condamnée à verser onze millions de francs au Fisc. Après avoir épousé un Suisse courant 1976 pour obtenir sa nationalité, elle s’enfuira finalement aux États-Unis en juin 1977, soit un mois à peine après la sortie du film.

Avec 1,14 millions d’entrées réalisées en France, le film de Jaeckin est un succès, mais les scores réalisés par Madame Claude sont très inférieurs à ceux de ses films précédents. On est loin en effet des quasi 9 millions de spectateurs pour Emmanuelle en 1974, ou même et 3,5 millions d’entrées réalisées par Histoire d’O en 1975. Ainsi, Madame Claude n’aurait-il pas été considéré comme un film opportuniste, devenant de fait une victime collatérale du « ras-le-bol » des français autour du personnage de la célèbre proxénète ?

C’est possible, comme il est finalement également très possible que les français de l’époque n’aient tout simplement pas été attirés par le sujet même du film. Il semble en effet qu’il faille prendre le public français en douceur sur certains sujets. Avec Emmanuelle et Histoire d’O, les spectateurs de 1974/75 s’étaient en effet laissés séduire par des récits se résumant dans les deux cas à ce que l’on appellera une « initiation érotique » – les français remettraient d’ailleurs le couvert 35 ans plus tard, avec les autres pays du monde, avec la saga littéraire « Cinquante nuances de Grey ». Ces idées d’initiation, d’exploration de plaisirs z’inconnus et de découverte de soi sont en revanche absents de l’intrigue de Madame Claude, qui s’attache à la description d’un sordide réseau de prostitution. On suppose dès lors que le principe d’identification a moins bien fonctionné vis-à-vis du public…

Mais peut-être au contraire ce léger déclin au box-office est-il dû au fait que le Madame Claude demeure trop timoré d’un point de vue formel. En effet, depuis 1974 et le relâchement de la censure cinématographique qui accompagna l’élection de Valéry Giscard d’Estaing à la présidence de la République, le porno inondait littéralement les écrans de cinéma, au point que certains critiques très sérieux se demandaient, en 1977, l’intérêt même que pouvait avoir l’érotisme soft. Ce débat mettant dos à dos l’érotisme et la pornographie était par exemple explicitement cité par le critique français Paul-Hervé Mathis, compagnon de la comédienne Pamela Stanford :

« On s’insurge toujours contre la faiblesse d’imagination du film porno, mais l’inutilité d’un film de fesse « artistique » (!) soft comme Madame Claude est encore plus flagrante. Pour qui c’est destiné ? Pour bourgeois ? Pour tous les gens qui craignent obsessionnellement et honteusement ce qu’ils dénomment stupidement « vulgarité », et qui n’osent pas appeler une biroute une biroute, une chatte une chatte, qui baisent dans le noir ? L’opportunisme de Jaeckin ne s’arrête pas là ! Il va jusqu’à se prendre pour le Boisset du cul, sous-entendant dans son discours moralisateur que le proxénétisme c’est dégueulasse, etc. Bravo Jaeckin si t’en es encore là ! » (Écran n°59, juin 1977)

Le film de Just Jaeckin est donc basé sur un roman qui, jusque dans les années 1990, était considéré comme la seule et unique source d’informations fiables sur Madame Claude et ses « relations d’affaires ». Pour des raisons évidentes, Madame Claude mettra principalement l’accent sur la mécanique de cette entreprise de call-girls, ce qui permettra d’entrecouper les différentes séquences narratives de scènes érotiques prenant place dans tel ou tel pays, avec tel ou tel haut dignitaire. Cela permettra au cinéaste de mettre en scène à l’écran un joyeux petit « défilé » de fantasmes fétichistes et/ou de pratiques sexuelles déviantes, un peu à la manière d’un Belle de jour (Luis Buñuel, 1967) ou d’un Qu’est ce que je vois ? (Paul Verhoeven, 1971). Entre les scènes de cul, l’espionnage, les rapports de force ou encore les implications politiques de l’organisation seront en revanche au centre du film de Just Jaeckin, qui se base essentiellement sur les derniers mois d’activité du réseau et les événements qui ont conduit à la chute de Fernande Grudet.

Malheureusement, une fois passées les séquences destinées à poser les bases de la « philosophie d’entreprise » de Madame Claude, Just Jaeckin perd un peu le contrôle de son récit. Le puzzle complexe des relations politiques internationales au cœur du réseau de call-girls, mises en évidence par certaines scènes du film, sont ainsi laissées de côté au bénéfice de scènes inutiles, qui finiront par nous faire trouver le temps long. On pense notamment à la sous-intrigue suivant le personnage du photographe interprété par Murray Head, qui ne sera finalement l’objet que d’un enchaînement de scènes répétitives, en plus de virer au ridicule le plus complet dans le dernier acte du récit. Heureusement, la photo des scènes érotiques permet à Just Jaeckin de livrer au spectateur quelques très jolis moments de cinéma, d’autant plus mémorables que ceux-ci sont rythmés par une bande originale signée Serge Gainsbourg, qui constitue d’ailleurs sans le moindre doute l’élément le plus marquant de Madame Claude.

Le Blu-ray

[4/5]

On pensait que la société Zylo Éditions avait mis la clé sous la porte, ne pouvant plus faire face aux difficultés liées au marché de la vidéo physique. On se trompait, manifestement : Zylo bande encore, et le prouvera au monde entier dès le 16 mars, avec la sortie couplée de deux films érotiques signés Just Jaeckin, Madame Claude et L’amant de Lady Chatterley.

On ne pourra d’ailleurs que remercier chaleureusement Zylo Éditions, qui nous donne aujourd’hui l’occasion de redécouvrir Madame Claude dans un Blu-ray techniquement solide, proposé au format et encodé en 1080p. Le film a été restauré en 4K par L’immagine ritrovata, sous la supervision de son directeur de la photographie Robert Fraisse. Fidèle à la photo éthérée du film (typique des années 70), le Blu-ray nous propose une image stable, affichant un grain préservé. Les couleurs sont froides mais semblent tout à fait fidèles au rendu d’origine, et l’ensemble affiche donc au final une forme assez insolente malgré un léger manque de piqué sur certains plans, probablement dû cela dit aux conditions de tournage. Côté son, la version française bénéficie d’un mixage Dolby Digital 2.0, et s’avère parfaitement clair et équilibrée. Du beau travail !

Dans la section suppléments, Zylo Éditions nous propose de (re)découvrir le documentaire « Les confessions de Madame Claude » (58 minutes). Réalisé par Patrick Meadeb en 1992, cet entretien mené par Isabelle Morini-Bosc permettra au spectateur d’écouter Fernande Grudet s’exprimer face caméra, et de la découvrir peut-être pas tout à fait telle qu’elle était réellement, mais du moins telle qu’elle voulait se montrer. Lors de sa diffusion en 1993, ce documentaire avait par ailleurs connu un record d’audience sur TF1. Une preuve s’il en fallait encore une que même vingt ans après les faits, les français étaient toujours fascinés par la personnalité complexe de Madame Claude et les multiples ramifications de l’affaire.

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